Divorce

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Quelques années viennent de se dérouler en famille avec les enfants. Je pensais que Rachel était un peu triste quand auparavant elle était séparée de ses filles. Maintenant que nous sommes réunis, le temps doit être au beau fixe. Si des difficultés persistent, c’est qu’en tant que couple, nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre.

Rachel aime bien sortir, moi un peu moins. Je m’efforce, pour lui faire plaisir, de l’accompagner. Ce sont les grandes qui surveillent alors leurs petits frère et sœur. J’apprécie aussi rester avec nos enfants en famille. Donc quelques fois Rachel sort seule.

Un jour Rachel part avec des amis dans une soirée africaine. Elle ne rentrera qu’au petit matin. J’obtiens ce jour-là des indices qu’elle me trompe. Je conçois que cela arrive, je ne suis ni le premier ni le dernier. La question n’est pas pour moi de savoir s’il y a eu ou non un écart de Rachel, qui ne se limiterait qu’à être une conséquence d’autre chose. J’aimais beaucoup Rachel, mais ces agissements ne sont que le reflet d’une triste vérité : nos vies ne sont pas compatibles. Dans un couple, il faut que les deux ressentent les mêmes vibrations, en même temps. Dès que l’un des deux se force, l’équilibre est rompu. Il faut constater ce qui est à la source des actes et non pas l’acte lui-même. Nous en discutons calmement. Mais je ne vois pas de raison valable si ce n’est que la situation d’un couple qui bat de l’aile : je décide de demander le divorce. Nous sommes en juin 2011.

À cette seule évocation, Rachel devient folle :

— C’est hors de question, m’affirme-t-elle. Si tu fais ça, je vais tuer les quatre enfants ! J’irai en prison, mais ce n’est pas grave.

Il est autour de midi. J’ai besoin d’un peu de temps pour m’éclaircir l’esprit. Je m’interroge tout seul :

— Elle débite tout cela pour rire ? Je ne pense pas que ce soit vrai. Ce n’est pas possible… Elle ne le fera pas…

Tout cela gamberge dans ma tête. Et elle crie parfois. Les deux petits sont encore à l’école. Seules les grandes qui terminent les classes plus tôt se trouvent à la maison. Je ne dis plus rien et je me rends au commissariat pour déposer une main courante. Ce document n’a strictement aucune valeur et n’enclenchera aucune enquête. Ce n’est qu’en cas de meurtre, mais je n’y crois pas, qu’il sera ressorti. L’agent prend ma déclaration, et complète oralement, comme je m’y attendais, en énonçant que la police ne remplit pas de rôle de sociologue, qu’ils ne sont là que pour résoudre des enquêtes, pas pour s’immiscer dans des questions de couple. De toute façon, je viens d’être ébranlé par l’annonce de telles représailles.

Quand je reviens à la maison, Rachel y est toujours. Je ne lui dis pas où j’étais et elle ne me demande rien. Elle me précise juste que les filles l’ont entendu proférer ses paroles. Carole s’est mise à pleurer tout l’après-midi depuis qu’elle a perçu sa mère annoncer qu’elle allait la tuer. Je ne suis pas en mesure de rassurer Carole, c’est Rachel qui doit lui apprendre qu’elle plaisantait, par exemple. Mais elle ne le fait pas. Elle s’adresse à moi, pas à ses filles qui m’apparaissent reléguées à l’arrière-plan.

Le climat qui s’instaure dans la maison est étrange. Je n’arrive pas à deviner les réelles intentions de Rachel. Je pense qu’elle ne fera rien, mais sa façon de parler me laisse un sentiment incertain. Rachel me connaît, elle sait que je ne cède pas au chantage, bien au contraire ceci va me pousser à persévérer, tout en prenant des précautions supplémentaires. Son attitude m’interpelle : alors que j’ai l’intention de divorcer, elle se dévoile comme étant encore plus folle. Elle accentue mon envie de fuir plus vite… Pourquoi tient-elle à me donner cette impression de quelqu’un qui perd la tête ? Je vais m’appliquer à vérifier que les enfants ne risquent rien, puis j’éloignerai Rachel.

Nous continuons à mener une vie de couple. Je sais qu’un divorce dans les cas les plus rapides nécessite quelques mois, tandis qu’il peut durer des années dès qu’un des conjoints s’y oppose, ce qui correspond à notre situation. Elle et moi décidons de ne pas nous gâcher l’existence pendant cette période, et nous continuons à vivre normalement. Enfin… « normalement » si je fais abstraction de ses déclarations successives. Je peux travailler à mon bureau, et Rachel venir téléphoner sur l’appareil fixe. Puis, sans raison apparente, sans que nous nous soyons disputés, elle m’annonce une nouvelle fois ses préparatifs de meurtres.

Les jours passent et souvent Rachel me rappelle son intention, avec des détails plus ou moins sordides. Par périodes, elle ne limite ses assassinats qu’aux deux plus jeunes :

— J’ai eu les grandes avec quelqu’un d’autre, donc elles vont rester en vie. Mais toi, tu veux tracer un trait avec moi. Alors je tuerai nos enfants. Comme ça, notre histoire sera définitivement fermée.

Ou en variant les raisons :

— Carole et Jessie pourront s’en sortir, elles sont déjà grandes. Mais Nicolas et Océane vont souffrir. Il faut que je les empêche d’avoir de la peine, c’est pour ça que je vais les tuer…

D’autres jours, elle m’annonce que son intention de se débarrasser des deux jeunes a pour but de me torturer :

— Toi, tu mourras à cinquante ans, tellement tes regrets seront terribles…

À certaines occasions, elle donne des détails sur le mode opératoire :

— Un jour tu vas rentrer et là tu vas voir du sang sur les murs, ce sera celui des enfants qui seront morts.

Ou encore :

— Tout sera calme, très calme, autour de toi. Tu iras dans la chambre des enfants et tu les verras en train de dormir éternellement…

Les annonces de Rachel sont calmes, posées. Elle ne les débite pas à l’occasion de moments de colère. Cette froideur leur donne plus de force et de sérieux. Elle ne les profère que lorsque nous sommes seuls. Rien n’est arrêté sur le nombre d’enfants qu’elle entend faire disparaître : tantôt les deux plus jeunes, tantôt quatre. Certaines fois elle dit qu’elle me tuera avec eux, mais ce n’est pas l’essentiel de ses menaces. En revanche, je crois être sa première cible, même si ses déclarations portent principalement sur les enfants. Rachel paraît avoir analysé la possibilité de finir incarcérée pour assassinat :

— Dieu n’a pas créé les prisons pour les animaux, mais pour les gens, affirme-t-elle…

Que veut-elle dire ? Pourquoi mêle-t-elle Dieu à un meurtre ? Elle serait en train de m’expliquer que le crime est une action naturelle, donc prévue par la Nature. Voici à la fois l’excuse qu’elle se donne, ainsi que la motivation d’aller à son terme. Elle persiste à m’abasourdir :

— Une fois que je vous aurai tués, j’effectuerai deux ou trois ans de prison, et après je sortirai.

— Mais ce n’est jamais deux ou trois ans pour un meurtre ! Où as-tu vu ça ? C’est au moins dix ans…

Je connais Rachel : elle ne répond pas pour ne pas entamer une polémique stérile. Elle demeure convaincue au fond d’elle-même que sa peine de prison sera légère. Ces idées, cette certitude, d’où lui viennent-elles ?

Je n’enregistre pas ses menaces. D’abord je ne cherche pas à bloquer ses déclarations, mais je me concentre pour annuler le risque qu’elle annonce. Ensuite, ceci est difficilement réalisable : elle ne profère ses menaces qu’une fois toutes les semaines ou tous les dix jours. Il faudrait placer des micros dans les différentes pièces de la maison, et avoir de grandes capacités d’enregistrement en continu. Sans négliger la probabilité que Rachel s’en rende compte. Enfin, je ne suis pas sûr qu’un enregistrement effectué à son insu puisse être utilisé comme une preuve loyale devant un tribunal. Je me focalise sur le fait de savoir si ce qu’elle énonce ne sert qu’à m’impressionner, pour retarder le divorce, ou si elle ne voit pour elle que d’autre issue que de tuer ses enfants dans un moment de crise. Je dois estimer s’il me faut ou non prendre plus de précautions pour les petits. Lorsque je considère l’enjeu, je me moque totalement de l’aspect pénal des menaces.

Lorsqu’une nouvelle vient de m’assommer, j’ai pris l’habitude de m’allonger tel quel, tout habillé, sur le lit, et de dormir une petite heure. Quand je me réveille, mes idées sont légèrement meilleures, un peu comme après une nuit de sommeil. Un adage populaire pose qu’il faut laisser une nuit entière avant de prendre des décisions. Les gens pourraient stresser à l’annonce d’un mauvais événement, et ils seraient tentés de vouloir y répondre rapidement. Cette volonté d’agir « vite » ne serait-elle pas un leurre pour cacher que nous n’arriverions pas à répondre « bien » ? Certes, la majorité des personnes parvient à réagir en urgence. Mais dans des situations difficiles, l’efficacité n’est-elle pas préférable à la rapidité ? Très souvent les gens confondent les notions d’urgence et d’importance.

Ce qui doit être traité au regard de l’importance doit l’être plus posément, avec plus d’attention. Dès lors, il faut accepter, il faut intégrer que la réponse que nous allons donner sera rendue plus tard que prévu, le temps de la mûrir.

En cas de problèmes, il faut aussi savoir fractionner la cause, l’isoler pour mieux la traiter. Et surtout ne pas faire d’amalgame, et veiller à ce que la situation n’empire pas. Ma première difficulté est celle d’obtenir le divorce. Tout de suite a surgi un second problème, qui occulte les anciennes divergences : faire la part entre le danger de mort, annoncé, et le risque réel encouru. S’agit-il pour moi de deux questions distinctes ? Je ne m’attache qu’aux conséquences : oui, je dois protéger les enfants, c’est un point, et obtenir le divorce, un second point. L’un prime-t-il sur l’autre ? Certainement : la sécurité. Je n’engagerai la procédure de divorce que lorsque la sécurité sera établie. Je demande à ce que la situation s’apaise. En suis-je au fond de moi-même capable ? Oui, nous allons continuer à vivre comme avant, puisque c’est ce que demande Rachel. À la différence, je serai beaucoup plus attentif à tous les signaux qui pourraient m’indiquer un changement de comportement. Puis, progressivement, je demanderai ce divorce : suis-je en train de vivre avec une folle ? Ceci ne correspond nullement avec ma façon de voir la vie présente, et encore moins l’avenir avec elle. Tout est déjà cassé, réduit en poudre, émietté au point que les morceaux ne se recollent pas.

Grâce à l’apaisement de la situation, je sais que Rachel ne va pas supprimer les enfants du jour au lendemain. C’est l’impression que j’en tire. Pourtant Rachel me donne d’autres indices, mais dit-elle la vérité ? Elle m’annonce :

— Hier soir, avant d’aller dormir, Jessie a caché tous les couteaux de cuisine. Elle avait peur que je fasse quelque chose de mauvais…

— Ah ?

Je pensais être le seul à entendre les menaces de mort de Rachel. Les grandes filles perçoivent-elles, de leur côté, leur mère poursuivre un triste dessein, au point qu’elles aussi s’entourent de précautions ?

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