L'emploi

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Un vendredi d’automne 2010, alors que je me rends à la permanence pour la défense des consommateurs, une affiche m’interpelle. Un appel à projets dans le cadre du Contrat urbain de cohésion sociale, le CUCS, est lancé.

Je ne connais pas ce type de contrats. Je me renseigne rapidement sur la Toile. Les villes aident plusieurs associations à monter des projets sociaux en faveur de quartiers présentés comme défavorisés.

La ville d’Istres, sur sa plaquette, propose quelques axes d’investissement qui aiguisent mon intérêt : l’éducation, l’emploi, la santé, ainsi que d’autres qui font partie de la thématique nationale de ces dernières années, comme la prévention de la délinquance et la citoyenneté.

Le projet s’adresse aux acteurs locaux municipaux et associatifs, mais reste ouvert aux entreprises. Je peux donc y répondre sous la bannière de ma société.

Lorsque des années plus tard, j’écrirai ce « Thriller », je trouverai à mes découvertes relatives à l’emploi en général un subtil intérêt pour la suite de l’histoire. Il me faut les intégrer dans le fil.

À la fin des années 2000, après quelques missions humanitaires, j’avais eu un éclair qui m’avait montré que le plein-emploi était possible en France. Ceci allait à l’encontre de ce que les pouvoirs publics, les médias et quelques prétendus économistes débitaient depuis vingt ou trente ans : il existe en France du travail pour tout le monde, ainsi que l’argent pour indemniser ce travail.

Cette généralisation d’un travail pour tous que j’évoque part de constatations que j’avais faites à l’occasion de mes missions humanitaires. De retour en France j’avais compris que ce que nous faisions à l’étranger était pleinement applicable ici en France.

Contrairement aux idées reçues, la grande majorité des financements d’actions humanitaires ne provient pas de donateurs individuels, mais de bailleurs institutionnels. En première place le fonds de l’Union européenne participe à de très lourds projets. D’autres organismes d’État prêtent aussi. En France, des montants sont disponibles au titre de la coopération. Les associations ou ONG qui interviennent sur certaines zones le font par compétence et non pas par nationalité. Ainsi des fonds de la coopération italienne ou allemande peuvent financer une ONG française, tandis que des fonds français iront à une ONG non française.

Lorsque de l’argent est économisé sur une mission, il n’est pas systématiquement rendu au bailleur : nous lui proposons qu’il serve à des opérations supplémentaires, pour de nouveaux bénéficiaires :

— Grâce à une meilleure gestion, nous venons de dégager quelques bénéfices. Si vous êtes d’accord, vous pouvez en profiter pour réaliser une activité supplémentaire, avancions-nous. L’avantage pour vous est qu’à la fin vous pourrez présenter que vous avez aidé plus de personnes qu’initialement prévu.

Un tel dialogue plaît et souvent débouche sur une acceptation. En effet le bailleur est favorable à ce qu’une partie des sommes qu’il a débloquées aient pu faire l’objet d’économies pour être ensuite attribuées sur un second projet : voilà autant de publicité. Mais alors pourquoi en France un tel comportement ne serait-il pas appliqué ?

J’ai acquis la conscience que lorsque des profits ou des gains ont été réalisés, il n’est pas obligatoire que le surplus aille aux actionnaires ou aux associations. Il s’agit d’un choix.

Une fois sur deux, indistinctement, des organismes de Sécurité sociale, d’assurance chômage, ou encore des régions ou des départements, dégagent des bénéfices par rapport aux prévisions. Cette manne exceptionnelle pourrait être reportée en faveur de l’emploi. Les organismes sociaux accorderaient des dispenses de charges pour de nouveaux postes créés l’espace d’une année, et les régions ou départements subventionneraient des emplois pour des bénéficiaires de minima.

Ils ne le font pas, essentiellement parce que ces organismes sont plus préoccupés d’afficher de prétendus bons chiffres en matière de gestion et nous faire croire qu’ils font des économies. Il ne s’agit que de communication de leur part, qui tend à attirer notre regard sur ce qu’ils veulent, et l’éloigner d’une autre réalité. Ainsi ils nous focalisent sur l’argent. Ils occultent la gestion humaine, la gestion de l’emploi, domaine dans lequel ils sont déplorables.

La liberté d’entreprendre et le monde libéral ne sauraient se limiter aux seuls travaux lucratifs. La liberté consiste à pouvoir choisir les actions dans lesquelles nous nous engageons.

Par volonté, je me suis orienté vers un emploi au sein d’ONG. Ma rémunération y est inférieure à celle que j’obtiendrais dans le secteur privé. Mais l’argent, bien qu’il soit important, nécessaire, demeure à mes yeux secondaire face à la satisfaction de réaliser un travail qui me plaît.

L’action des ONG repose, elle également, sur la liberté. Les ONG sont des organisations indépendantes des gouvernements. Quelques unes vont accepter de développer certains projets d’aide, d’autres vont les refuser. Si un État tient à tout prix à engager certaines démarches, alors il les met en place par des programmes de coopération, avec ses propres fonctionnaires.

La liberté de ton, d’expression, de quelques associations déplaît assez souvent aux gouvernements. Ceux-ci aimeraient les contrôler, mais n’y parviennent pas. Le libéralisme ne se limite pas à un capitalisme plus étendu, mais porte aussi sur les libertés de penser et d’agir.

La liberté d’action, jusqu’à la totale liberté de travailler, existe en France, mais elle est terriblement entravée dès qu’elle sort du cadre privé. Et si des associations veulent recourir à l’emploi, on les oblige à tendre vers les mêmes obligations que celles du secteur marchand.

En développant l’idée du travail libre, je me suis souvenu du bénévolat en association. Le principe est, pour un demandeur d’emploi, de sélectionner une ou plusieurs associations qui œuvrent dans un domaine dans lequel elle a des compétences et de leur proposer de travailler gratuitement pour elles. Les associations vérifient que l’action du travailleur est compatible avec ses besoins. Une fois l’accord établi, les modalités sont détaillées : horaires, tâches.

À la différence d’un emploi salarié, les modalités sont facultatives, l’association ne donne aucun ordre au bénévole. Le rapport entre le travailleur et l’organisation relève de la seule discussion et non pas d’une relation d’employeur à employé. Il n’y a aucun lien de subordination, sans quoi l’association devrait établir un contrat de travail. Et si le bénévole ne partage plus les objectifs de celle-ci, il est libre de la quitter.

D’une manière générale, celui qui cherche à travailler doit trouver un cadre dans lequel il pourra agir, et ces cadres, les structures associatives, sont nombreux autour de nous. Juste une question de regard.

Le travail a toujours existé et existera toujours : de nouvelles tâches seront perpétuellement à accomplir. En France les ONG sont supplantées par des myriades d’associations. Je suis révolté d’entendre dire qu’il y a du chômage en France. Je n’y crois pas. Les personnes qui soutiennent cette théorie peuvent le faire par méconnaissance, par erreur ou encore par défaut de précision du langage.

Le potentiel d’emplois d’un pays tel que la France est considérable. Au cœur de la crise que nous vivons, nos associations ne cessent de demander de l’aide ou des moyens humains supplémentaires. De forts besoins sont bloqués par l’absence de recherche de solutions de la part des différents partenaires sur le terrain, politiques ou associatifs. Une association hexagonale n’aurait recours qu’à des bénévoles ou des salariés sous contrats assez souvent aidés par les pouvoirs publics, mais demeurant assez onéreux.

C’est ainsi que je deviens persuadé que la quasi-totalité des demandeurs d’emploi pourrait, aujourd’hui, travailler à plein-temps en France. Le besoin est important au sein des associations, et celles-ci seront toujours en mesure de développer de nouvelles activités.

En revanche notre administration est dépassée : certes, nous ne reviendrons plus à l’époque de l’État dirigiste qui restreignait l’emploi aux domaines qu’il désignait. Mais nous continuons de subir quelques reliquats de cette époque ancienne.

Plusieurs de nos hommes politiques se pensent plus intelligents que le reste de la population. Ils ont acquis la conviction que le secteur privé est l’unique créateur d’emplois, et ils défendent ce dogme avec force. On ne peut pas leur proposer d’imaginer de nouvelles sources de travail, ceci irait contre leurs croyances. Ces personnalités politiques ne peuvent convenir, sans se remettre en question, que de simples citoyens, qu’ils méprisent, aient été plus forts qu’eux sur le thème de l’emploi. Avant même de parler, celui qui apporte de nouvelles idées est dénigré dans l’esprit de l’homme politique : le domaine associatif doit continuer de dépendre des pouvoirs publics ! Il s’agit pourtant d’une erreur qui limite la réflexion en matière de lutte contre le chômage.

Pour ce projet se pose la question du paiement du travailleur. Habituellement, les bénévoles ne consacrent que quelques heures de leur temps, et ne retirent aucun revenu. Travailler trente-cinq heures va au-delà. Cet emploi ne peut pas être rémunéré par un salaire en absence de relation de travail traditionnel. En revanche une indemnisation par l’État demeure possible.

Un demandeur d’emploi perçoit des allocations du Pôle emploi, le revenu de solidarité active, voire aucune indemnité. Si cette personne montre qu’elle est pleinement volontaire pour travailler, alors rien ne s’oppose à ce que l’État complète son indemnité jusqu’à l’équivalent qu’elle gagnerait dans le secteur privé.

Dans l’exemple d’une personne au RSA qui recherche un emploi et qui, dans l’intervalle, exerce bénévolement une activité à temps plein, l’administration pourrait indemniser celle-ci. Le prétexte pourrait être celui du chômage créé en France par mauvaise gestion des dirigeants. Ce montant correspondrait à la différence entre le RSA déjà perçu et le SMIC à atteindre.

Mais les structures étatiques refusent d’étudier le retour du plein-emploi en France. Les administrations deviennent sourdes et aveugles, obnubilées par une prétendue bonne gestion financière. J’imagine le dialogue avec un de ces représentants qui distribuent le RSA à un allocataire maintenant bénévole.

— Ce monsieur travaille, sa perception du RSA doit être supprimée !

— Mais il ne gagne rien, répondrai-je. C’est un « travailleur pauvre », il a droit au RSA…

— Vous vouliez que l’État l’indemnise, il doit sortir du système de protection pour être pris en charge intégralement par l’État.

— L’État ne dispose pas de l’argent nécessaire à payer une indemnisation complète. En revanche juste une part manquante est possible. Il n’y a pas de raison pour que vous supprimiez le paiement du RSA, que vous vous vantiez d’une prétendue bonne gestion, alors que vous ne faites que vous défausser sur l’État.

— La loi, c’est la loi. Cette personne ne doit pas travailler, ou alors on supprime son RSA.

De tels dialogues, pleins de mauvaise foi, ne peuvent pas aboutir. J’enrage, car je sais que lorsqu’il s’agit de créer des exceptions, par exemple pour les travailleurs volontaires en ONG à l’étranger, des contrats inférieurs au SMIC existent, j’en étais signataire.

En 2008, j’avais calculé le montant à rajouter pour chaque demandeur d’emploi en tenant compte de ce qui est déjà versé. À l’époque, le nombre de chômeurs recensés par l’administration oscillait entre deux et demi et trois millions. Pourtant j’élargissais à une base de cinq à sept millions de personnes en recherche d’une situation stable. Si chacun d’eux, dans l’attente d’un travail pérenne dans le secteur privé, œuvrait gratuitement à plein-temps pour une association, le surcoût ne représenterait que deux pour cent de la production intérieure de la France. Deux pour cent du PIB français pour résorber immédiatement le chômage de dix pour cent de la population active est une somme extrêmement négligeable.

J’avais communiqué ces possibilités sur la Toile, où j’ai ouvert le site Stop-chômage, mais aussi un peu par téléphone, auprès de quelques personnes engagées sur la thématique de l’emploi. La majorité des réponses que j’obtenais relevaient du pur scepticisme, de l’incompréhension. Elles étaient balayées, non pas par la remise en question du projet que je présentais, mais parce que l’esprit de mes interlocuteurs ne pouvait pas ou ne voulait pas étudier cette option. Est-ce à cause d’un formatage de notre cerveau à accepter le chômage comme une fatalité qui ne doit nullement être remise en cause ?

Seule une minorité de personnes qui se sont penchées sur ce sujet savait que le chômage pouvait être résorbé. Mais ces gens étaient blasés, depuis des années, de cette situation qu’eux aussi défendaient. Ils avaient déjà lutté, et ne voyaient dans mon projet aucune nouveauté fondamentale, et donc pas de raison de m’appuyer autre que de simple soutien moral.

Je suis depuis quelques années pleinement convaincu que le chômage peut facilement être résorbé dans le pays, mais la volonté des acteurs publics manque dramatiquement.

Voilà que se présente à mes yeux un appel local à projets où priment les thèmes de l’emploi et du travail associatif.

Je commence par télécharger les éléments pour constituer le dossier. Je récupère les différents calculs que j’avais effectués au niveau du pays. Sur le site de l’Institut national des statistiques, j’obtiens les données relatives à la population et l’emploi sur Istres. J’adapte, je combine tous ces chiffres. À la fin, je dispose d’un dossier de plus d’une vingtaine de pages que j’intitule Istres, objectif plein-emploi.

J’ai communiqué sur le plein-emploi en tant qu’objectif, mais lors de ma rédaction, j’ai eu le sentiment que les demandeurs d’emploi inscrits ne répondraient pas tous à l’offre.

Prétendre proposer du travail à toute une population requiert, dans nos esprits, un coût élevé, alors qu’après étude des données, il n’en est rien. Dès l’introduction j’indique cette contradiction, avec deux chiffres, le premier est que le projet devrait coûter de prime abord autour de quinze millions d’euros. Puis rapidement, je précise que le second chiffre, de deux millions d’euros, soit sept fois moins, correspondra au coût réel du projet.

Habituellement, nos hommes politiques tentent de nous présenter de nouveaux emplois comme ne coûtant pas cher, alors qu’avec leurs méthodes il n’en est rien. Et ici, à l’inverse, j’introduis l’emploi pour les Istréens pour un montant que je divise par plus de sept par la suite. Car le projet « objectif plein-emploi » revient à moins de deux millions d’euros…

Je suis reçu successivement par plusieurs personnes, qui, toutes intéressées, transmettent le dossier à leur supérieur, pour parvenir à une rencontre avec le maire, José Ricardo.

C’est un personnage qui aime le faste. Son bureau est grand et large, quelque peu à son image qui rappelle Quenu dans Le Ventre de Paris de Zola. Les caractères gras et opulents vivraient-ils avec une sorte d’aplomb et de certitude supérieurs aux êtres plus frêles, qui eux vibreraient au moindre souffle ?

Notre conversation dure une dizaine de minutes. Il pose quelques questions relatives au projet. Certaines me paraissent quelque peu en dehors du cadre. Il ne s’agit pour moi que de préciser à nouveau le contexte. Une phrase de sa part me laisse circonspect :

— Monsieur Aubert, vous savez, plus on descend dans le Sud, moins les gens ont envie de travailler.

Je connais l’origine corse du maire, par sa mère, mais je doute fort qu’il vise la mentalité insulaire. Que cela signifie-t-il alors ? Veut-il dire que dans le Sud notre réputation serait de moins forcer que les Parisiens ? Et quoi qu’on en dise, les rythmes de travail sont essentiellement relatifs aux personnes elles-mêmes plutôt qu’à leur localisation. À moins que le maire n’ait insinué que la population istréenne originaire du sud de la Méditerranée soit moins encline aux efforts ? Je ne veux pas entrer dans ces polémiques, et je n’insiste pas.

Notre rencontre se termine sur une note de scepticisme de sa part. Il m’annonce tout de même transmettre le dossier à un de ses adjoints, M. Bergues, qui me recontacte une quinzaine de jours plus tard.

L’échange est plus détendu. Les questions posées sur le projet, ses objectifs, sa mise en œuvre, sont plus précis, et dénotent une étude préalable du cas présenté. Certains élus de droite venaient de soumettre l’idée d’obliger les allocataires de minima sociaux à des travaux d’intérêt collectif.

— Que pensez-vous de cette idée ? me questionne-t-il.

— Nous sommes dans une société libre, l’époque du dirigisme d’État est dépassée. Ensuite, nous ne sommes pas certains de pouvoir trouver cinq ou dix heures de travail pour des millions de personnes du jour au lendemain. Je préfère mon projet qui suggère aux demandeurs de commencer à rechercher librement un emploi, par eux-mêmes. L’avantage est l’étalement dans le temps et l’absence de contrainte.

Monsieur Bergues m’apparaît intéressé. Je lui fais parvenir le 11 mai une version plus récente qui reprend ses questionnements, avec de nouvelles réponses. Le dossier est relié, plastifié, et est apporté à son attention à son secrétariat. Ultérieurement il m’annoncera qu’il ne l’a jamais reçu. Je le lui transmettrai à nouveau, là encore sans suite.

Cet adjoint et les différentes personnes auxquelles j’ai présenté le projet peuvent éprouver une certaine curiosité, mais si ce n’est pas le cas pour le maire alors il ne sert à rien d’insister.

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♣ Aussi publié sur mon compte Wattpad dans mon recueil "Les maux des mots" ♣
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