Le dénouement

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L’aide du colonel n’a pas porté ses fruits. Mais il a fait pour nous tout ce qu’il pouvait, et peut-être au-delà. Rachel passe deux mois de plus au Congo avec ses quatre enfants réunis. Puis elle revient en France seulement avec les deux plus jeunes. Les deux grandes, qui ont été traumatisées, restent sur place.

Nous n’avons plus d’espoir de mettre la main sur les criminels, mais pour la forme je demande à Rachel qu’elle porte plainte :

— Nous allons en déposer deux contre X, lui dis-je. Pour ma part, je vais m’adresser auprès du procureur à Aix-en-Provence pour l’extorsion dont nous avons été victimes, nous en France, au prétexte de Jessie kidnappée. Toi, de ton côté, vois avec l’oncle Barnabé pour l’enlèvement et la séquestration de Jessie. Toi, tu es victime du rapt, on t’a pris ta fille, et moi du rançonnement, on m’a obligé de payer, sans quoi Jessie serait tuée. Je ne pense pas que les plaintes aboutissent, mais nous devons le faire pour lancer un signal. Ça doit se savoir.

Mon courrier est enregistré en avril 2008.

Dans ces moments difficiles, je trouve une force nouvelle. Je commence à me libérer des torpeurs classiques, celles habituellement induites par notre environnement. Je dois agir. L’essentiel sera dirigé pour obtenir les visas des filles, mais à côté de ces démarches, j’acquiers de l’expérience. J’apprends le droit, je travaille longuement, tard le soir, je me fixe des objectifs au-delà des horizons, et je sais que je les atteindrai.

Je ne cesse pas de me battre contre l’administration. J’amplifie mes recherches. Je passe la moitié de mon temps à lire les textes de loi sur Internet. Il m’arrive de me lever au milieu de la nuit pour aller travailler quelques heures sur mon ordinateur, puis je me recouche. Je publie un site d’aide pour les non-juristes, qui leur permet de se retrouver dans les différents articles. En 2008 le Web n’est que moyennement développé, et je suis le premier à lancer un tutoriel relatif au recueil de lois sur Légifrance, le site du gouvernement. J’analyse également dans le détail les jurisprudences : ces décisions ont été rendues dans des affaires contre l’État et permettent de deviner le cheminement que le juge administratif devrait tenir.

Le droit administratif est une matière assez particulière. Dans les cultures anglo-saxonnes, ce droit n’existe pas. Il s’agit d’une spécificité essentiellement française qui puise ses origines à notre Révolution. Dans la majorité des autres pays, lorsque vous êtes en litige avec l’administration, vous vous présentez devant un juge civil, le même qui trancherait d’une difficulté entre vous et votre voisin.

Ainsi en France, les citoyens peuvent assez facilement porter leurs différents devant une juridiction. Nul besoin d’un avocat pour de simples recours.

Dans le cadre du refus de visa qu’on nous a opposé, nous devons déposer deux requêtes : d’abord demander que les effets du refus soient suspendus, c’est-à-dire provisoirement arrêtés le temps de l’étude de notre dossier, et en parallèle, solliciter l’annulation pure et simple de la décision de rejet. Cette branche du droit est tout de même compliquée pour comprendre et intégrer toutes ces subtilités.

Avec la ferme volonté d’aller jusqu’au bout, mon esprit s’éclaire. Le juge administratif m’apparaît comme une aide.

Si un magistrat rejette ma requête, je ne dois pas penser, comme malheureusement beaucoup le font, à me diriger vers un appel du jugement qui m’a donné tort. Non, je dois bien relire pourquoi j’ai été débouté. Un document peut manquer, ou j’aurais oublié une action préalable. Alors je pallie en présentant à nouveau la même requête devant le même juge. N’est-ce pas si simple ?

En janvier 2008, un mois avant l’enlèvement de Jessie, j’avais introduit un recours sur le fond, c’est-à-dire en dehors de tout cas d’urgence, et je demandais l’annulation du refus de délivrer les visas.

Ma requête avait été enregistrée avant le drame, et l’ordre logique de cette procédure voulait que les ministères de l’Immigration et des Affaires étrangères d’abord nous répondent.

Le répit n’est qu’une illusion. Si je peux souffler d’un côté, d’un autre je suis aspiré. Mon père nous avait fortement aidés pour obtenir la libération de Jessie. Sur le plan professionnel, il vient d’ouvrir des agences de location de matériels, et il est très lourdement endetté. Mes deux frères travaillent avec lui. Un an plus tôt, il m’avait demandé si je pouvais le rejoindre dans son aventure.

Cela fait des années, depuis que j’ai découvert l’humanitaire, que j’ai cessé de trouver un quelconque attrait dans des sociétés privées. « Vendre pour vendre », « faire du chiffre » ou encore « gagner de l’argent » ne m’intéresse plus. Ce sont les relations humaines, la découverte des gens, des cultures, l’aide de son prochain qui me motivent maintenant. Bien sûr je me suis mis à mon compte au sein d’une société privée que j’ai créée, mais il ne s’agit que de répondre aux obligations légales de mon travail : je peux développer des programmes informatiques, des sites Web, fixer le prix de vente, atteindre des clients soit en France, soit en Afrique. J’avais donc refusé à l’époque la proposition de mon père.

Aujourd’hui il rencontre des difficultés commerciales : pas assez de clients et du matériel dans sa cour qu’il aimerait louer plus souvent. Il me demande à nouveau de l’aider. Je réponds présent.

Je quitte le Sud pour m’installer provisoirement en région parisienne à côté de Sarcelles chez mon frère cadet, dans son appartement. Lui-même est parti à Toulouse et n’y habite plus. Rachel, Océane, Nicolas et moi vivons un peu à l’étroit dans ce studio. Je travaille beaucoup et je m’applique à la tâche. Je pense toujours que la barre peut être redressée. La société compte quelques clients fidèles, et nous inspirons du sérieux. À l’envers du décor, les dettes et divers impayés plombent la situation. Moi-même ne suis rémunéré plus que quelques centaines d’euros, juste de quoi vivre avec ma famille. Mais ô combien sommes nous reconnaissants envers mon père, et je me dois, à mon tour, de l’aider.

Alors que nous l’attendions, quatre à six mois plus tard nous recevons enfin la réplique du ministère de l’Immigration. Un torchon de bêtises plus grosses les unes que les autres, voilà l’impression qui m’est donnée. J’y suis présenté comme un fraudeur, un menteur.

Jusqu’à maintenant, le ministère des Affaires étrangères s’était contenté de prétendre que les actes de naissance fournis par mon épouse ne seraient pas authentiques. Mais cette fois, le ministère de l’Immigration s’en prend directement à moi, soutenant sur plusieurs pages que j’aurais permis, par des fraudes et mensonges, que ma femme entre en France, et que je continuerais à frauder en voulant faire venir deux autres enfants dont la filiation ne serait pas établie.

Nous avons quatre années de mariage, deux enfants en commun, et je n’ai jamais eu le pouvoir de délivrer des visas à Rachel.

Je vois là une manœuvre bien connue, employée entre autres par la propagande nazie : la technique consiste à débiter d’énormes mensonges, sachant que notre esprit en gobera quand même une petite quantité. Dans ma réponse je dénonce l’utilisation de cette technique en n’hésitant pas à en citer l’auteur le plus connu, Goebbels. Cette référence ne me fait pas peur. Nous vivons une époque où les étrangers, surtout s’ils sont noirs, sont montrés du doigt. Des fraudeurs… Et en même temps, l’Immigration n’a aucun scrupule à faire de Vichy, ville dont l’histoire est tristement symbolique, le lieu d’une rencontre de ministres européens sur le thème de l’insertion. Provocations et rappel de l’attitude de la France dans les années 1940. Nous ne pouvons pas laisser passer cela sans protester.

Sur ce même document, le ministère de l’Immigration va jusqu’à nier l’enlèvement de Jessie, faute de preuve. Le comble est atteint : le ministère des Affaires étrangères était saisi du rapt trois semaines avant le paiement de la rançon, un colonel nous suivait, et tout à coup, le gouvernement ne voit plus rien, les traces ont disparu… Ces écrits comportent de nombreuses provocations. J’y réponds fermement.

En matière d’immigration, le recours doit être introduit auprès du Conseil d’État, la juridiction la plus élevée dans notre droit administratif. Nous sommes invités pour la présentation orale devant l’institution en janvier 2009.

Rachel compte trois avocats parmi sa famille vivant en France. J’en tiens deux informés de mes avancées. Quelques jours avant le passage devant cette haute juridiction, l’un d’eux dit à Rachel que je vais trop loin. Depuis des années, je rédige mes recours seul. Ceci me prend du temps, mais me laisse l’avantage d’une meilleure maîtrise du dossier. Je consacre des nuits entières à réfléchir, à rechercher, à écrire. Par cette phrase, cet oncle émet-il implicitement l’idée que si nous avions confié l’affaire à des avocats, ceux-ci auraient déjà jeté l’éponge ?

Nous nous présentons le jour de l’audience. La salle est à l’étage, accessible par d’immenses escaliers. Nous pénétrons dans une vaste pièce. Au bout se tient le juge du Conseil d’État, avec sur sa gauche la greffière et à droite le rapporteur du gouvernement, sorte de procureur qui défend surtout les intérêts de l’État. Nous sommes donc les seuls à nous être déplacés pour notre recours.

Les affaires s’enchaînent à un rythme accéléré à l’extrême. C’est la première fois que j’entends une lecture aussi rapide. Il est impossible d’intégrer ce qui est dit. Les paroles du commissaire du gouvernement ne sont qu’une formalité, car le dossier demeure transmis au juge, qui le traitera ultérieurement, à son allure. Pour l’heure, les sujets sont très variés. Ils portent sur des problèmes particuliers contre des communes, sur l’application du Code électoral, et, dans notre cas, sur le droit au regroupement familial et à l’obtention de visas.

Je me suis préparé pour prendre des notes, concentré sur ma feuille. Je ne regarde pas la salle, mais mon papier. Le résumé est normal. La parole est donnée à ce commissaire du gouvernement que je redoute tant. Et là, j’entends, de ses propres mots, que l’État ne s’oppose pas à notre cas… Ai-je bien saisi ? L’administration aurait-elle changé d’avis nous concernant ? Je continue ma prise de notes, peut-être ai-je mal entendu. Après cinq années de mariage, et une privation sur le long terme de la venue des enfants, le gouvernement annonce, par la voix de son émissaire, qu’il n’y a pas de raison à s’opposer à nous.

Je ne regardais pas ce commissaire du gouvernement, une dame. Mais Rachel m’a dit plus tard qu’elle lui avait fait un signe positif de la main, celui du pouce tourné vers le haut. Je n’avais pas mal entendu. Nous sommes grandement soulagés. Mais forts de nos malencontreuses expériences passées, nous restons méfiants, tant que les filles n’ont pas leur visa, et tant qu’elles ne sont pas avec nous. L’ordonnance n’est publiée que trois mois plus tard.

Trois longs mois au cours desquels les doutes nous reprennent parfois. Le jugement est rendu : les enfants nous rejoignent ! Nous enchaînons les formalités administratives pour les visas, puis l’achat des billets d’avion. Carole et Jessie arrivent à Paris le 1er mai 2009.

En sortant de l’aéroport, nous faisons un petit tour rapide en voiture devant quelques monuments de la capitale, avant d’aller manger un hamburger sur la plus belle avenue du monde.

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