Une terrible attente

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L’arrivée de Rachel à Kinshasa correspond à un sentiment bizarre, une sorte de gueule de bois, un peu comme lorsque nous revenons de forts excès et que nous éprouvons quelques difficultés à faire face à la situation réelle. Un peu également comme lorsque nous émergeons d’un rêve. Ou encore après un enterrement. Il est étrange de parler ainsi alors que nous ne sommes qu’au début de la mise en place de nos actions. Peut-être que ce sentiment est dû à l’accueil assez réservé de la famille qui se pense honteuse d’avoir laissé échapper Jessie ? Mais cet accueil est mêlé à de la joie de la famille qui se retrouve. Embrassades, visite de la maison où habite la maman, soirées calmes aux flammes fluettes des lampes à pétrole.

Personne n’a d’information au sujet de Jessie, hormis ce qui a été dit et répété depuis ces derniers jours. Rien de nouveau, sauf le besoin de ressasser les événements. Mamy est encore appelée pour narrer ce à quoi elle a assisté. C’est pour la forme, car chacun connaît trop bien l’histoire. D’ailleurs, quand elle retrace les événements, les esprits sont ailleurs. Peut-être l’envie de changer de sujet, de parler d’autre chose ? Nicolas et Océane ont grandi depuis le dernier voyage. C’est un peu du baume au cœur pour la famille qui les revoit. Non pas que la disparition d’un enfant puisse être remplacée par la venue de deux plus jeunes, mais c’est le rappel qu’ensemble nous allons mettre nos forces en jeu.

Rachel rencontre l’autre famille, celle de la copine de Jessie également enlevée, Vanessa. Eux non plus n’ont pas de nouvelles. C’est un point que j’ai du mal à intégrer : les ravisseurs ne doivent pas trop attendre, car le temps ne peut que jouer en leur défaveur. Pourquoi ne nous ont-ils pas contactés dans les deux ou trois jours qui suivaient le rapt ? Je m’interroge. Je pose aussi ma question au colonel au téléphone. La réponse : nous ne sommes pas à la place des ravisseurs, nous ne connaissons ni leurs contraintes ni leur mode opératoire. Voilà quelques jours que Rachel est à Kinshasa, et aucune nouvelle n’a été donnée. Il ne s’agit pas non plus d’une rétention d’informations par l’oncle de Rachel ou d’une autre personne, c’est juste une impossibilité de contact…

Est-il arrivé un malheur à Vanessa, la seule qui puisse connaître le numéro de ses parents ? Vanessa ne serait plus en mesure de parler, et toujours aucun moyen, pour ce gang, de joindre la famille de Jessie. Pourtant, même en l’absence de téléphone, des solutions existent. Par exemple la nuit, ils viendraient jeter dans notre cour une pierre entourée d’un papier avec des indications à suivre… Ou encore ces ravisseurs nous transmettraient un portable vers lequel ils appelleraient. Des kidnappeurs doivent normalement très vite annoncer le montant d’une rançon pour que la famille commence à rassembler l’argent. Sauf s’ils ont d’autres idées. Cela dit, je ne perds pas de temps, et depuis la France je continue à chercher des fonds, même si je n’avance pas beaucoup.

Dans la nuit du mardi 4 mars, un peu avant minuit, alors que Rachel est par chance chez la famille de Vanessa, les gangsters appellent. Rachel parle assez longuement avec Jessie, après que les parents de Vanessa ont eu aussi conversé avec leur fille. Je ne comprends pas pourquoi les kidnappeurs ont laissé le téléphone aussi longtemps, alors qu’ils avaient des chances d’être repérés… Peut-être était-ce pour nous rassurer ? Pour qu’il ressorte des conversations avec les enfants que tout allait bien ? Ou encore pour faire taire les folles inquiétudes qui naissaient dans nos têtes, dues au trop long silence précédent ? Nous n’en savons rien, ce ne sont que des suppositions. C’est pour nous tous un ouf de soulagement.

Les ravisseurs connaissent notre situation, celle d’un couple franco-congolais. Leurs revendications sont à la hauteur de ce qu’ils s’imaginent : 200 000 dollars pour la libération de Jessie, et 20 000 dollars pour Vanessa. Jessie est assimilée à une Française et vaut dix fois plus qu’un Congolais. Parce qu’ils parlent longtemps au téléphone, Rachel commence à négocier et annonce qu’elle fera tout pour payer, mais que nous n’avons pas d’argent. Elle leur dit de ne pas croire ce qu’ils voient à la télévision, et que ce n’est pas parce que nous vivons dans un pays prospère que tous ses ressortissants le sont. Nous nous étions imposé de ne pas marchander le montant pour ne pas mettre les filles en difficulté. Mais Rachel ne peut pas non plus annoncer qu’elle paiera ce montant, sachant que nous n’avons rien. Donc elle négocie. À la fin de la discussion, la somme revendiquée est tombée à cent cinquante mille dollars. En progrès, sur la forme, mais nous n’y arriverons pas…

Le lendemain, Rachel me précise sa conversation :

— Lionel, ils nous demandent entre 150 000 et 200 000 dollars. Nous devons trouver cette somme.

— On n’y parviendra jamais, Rachel. Tu sais que déjà nous n’avons pas d’argent. Alors obtenir ce montant, c’est impossible…

— Ta grand-mère possède un appartement, elle peut le vendre ?

— Le temps qu’elle tombe sur un acheteur, il se passera six mois, ils pourront tuer Jessie six fois…

Je me mords les doigts pour la réponse que j’ai faite, qui a fusé. Je rattrape comme je peux :

— On va voir. C’est déjà bien qu’on ait eu Jessie au téléphone, et de la savoir en vie. Malgré ce qu’ils ont dit, car on ne peut rien vérifier, c’est important qu’ils ne lui aient pas fait de mal. Pour l’argent, c’est nécessaire, je vais poursuivre la recherche de n’importe quelle somme pour satisfaire leur demande. Maintenant la balle est dans notre camp, je retourne auprès des banques et de ma famille.

Je me relance dans les démarches que j’avais à peine ralenties durant l’attente du premier contact. Je ne trouve toujours pas d’établissement qui accepte de nous prêter : la somme est colossale, comparée à nos faibles revenus.

Du côté de ma famille, l’horizon est éclairci. Ma grand-mère casse vingt mille euros d’assurances-vie. Avec les taux de change, nous devrions en tirer vingt-cinq mille dollars. Le problème est que l’argent n’est pas de suite disponible : la banque nous impose d’attendre quinze longs jours pour que les fonds soient débloqués. Nous lutons contre le temps : Rachel doit expliquer de son mieux aux ravisseurs lorsqu’ils entreront en communication que les formalités administratives sont très compliquées et qu’ils ne doivent rien accélérer.

Après quelques jours j’acquiers la certitude que jamais nous ne parviendrons à réunir la somme demandée rapidement. Comment nous en sortir ? Rachel doit impérativement « jouer la montre » lors de sa prochaine communication avec les ravisseurs.

Elle a lieu cinq jours plus tard. Rachel m’apprend qu’elle a discuté très longuement avec eux et avec Jessie, pendant trois heures. Trois heures au téléphone ! J’en suis abasourdi, quand je sais qu’en France un appel est localisé au bout d’environ une minute, mais là, rien… La police kinoise ne m’apparaît absolument pas opérationnelle, tout comme les malfrats qui, par de telles imprudences, devraient logiquement se faire arrêter. J’en informe dès le lendemain le colonel Levallois, mais je ne reçois de sa part qu’une réponse évasive.

Une autre avancée qu’a pu obtenir Rachel est la division de la rançon qui tombe à soixante-dix mille dollars. Cette somme sera déjà plus facile à réunir. Rachel me précise qu’elle a convaincu les ravisseurs de la faiblesse de nos revenus. Quant à la camarade de Jessie, ils demandent vingt mille dollars. Sa famille ne sait pas comment les payer. Pour l’instant nous nous concentrons sur la libération de Jessie.

Nous informons régulièrement le colonel Levallois de nos avancées, ou de notre surplace. Rachel le rencontre à deux reprises à l’ambassade de France. Le 11 mars j’obtiens un nouveau contact intéressant auprès du ministère des Affaires étrangères : je sollicite un prêt de l’État. Mon interlocutrice est touchée par notre situation.

Mon père également étudie la possibilité d’un emprunt. Il est endetté : il vient d’ouvrir sa société avec des recours massifs auprès des banques. Toute nouvelle demande lui est personnellement refusée. Cependant, sa compagne peut contracter un prêt à son nom, ce qu’elle fait. Nous allons obtenir douze mille euros soit quinze mille dollars.

Les ravisseurs s’impatientent : ils n’ont pour l’instant rien reçu ni de nous ni de la famille de Vanessa. Ils baissent la rançon à cinquante mille dollars. Nous ne les avons pas, nous avons encore besoin de cinq jours ouvrés pour que l’argent soit débloqué du côté de mon père. Nous n’aurons que quarante mille dollars.

Plus que quelques jours, mais la tension s’accroît avec les kidnappeurs. Ils viennent d’exiger de Rachel qu’elle transmette sous deux jours le montant que nous sommes parvenus à réunir.

Depuis Istres et la région parisienne, nous envoyons à Rachel plusieurs mandats par un service de transfert d’argent.

Je m’insurge toujours contre ce kidnapping. Je ne le considère pas avec fatalisme. Une fois Jessie libérée j’entends œuvrer à l’identification des auteurs : je demande à Rachel de noter les numéros qui figurent sur toutes les coupures de cent dollars. J’établirai plus tard des listes de ces codes que je ferai diffuser auprès des changeurs de rue de Kinshasa, avec l’objectif de mettre la main sur ces gens qui viendront convertir cette monnaie. En cas d’identification de la personne, je doublerai ou triplerai le prix des billets qui seront rapportés. J’évalue à une dizaine de billets, sur quatre cents de la rançon, qui pourrait être récupérée. L’opération me coûtera deux ou trois mille dollars de plus, mais l’envie d’arrêter ces brigands est supérieure à cette nouvelle somme à débourser. L’oncle Barnabé et Rachel remplissent seize pages de numéros.

L’échange doit avoir lieu ce samedi. Au double prétexte de la pluie et de la peur que des forces de l’ordre soient présentes, les ravisseurs repoussent la libération de deux interminables journées, soit jusqu’au lundi.

Je fais part à Rachel de mes interrogations puisque la police ne sera pas informée.

— En fait, m’explique-t-elle, oncle Barnabé a discuté avec les policiers, et ceux-ci insistent pour être présents. Ils seront habillés en civils. Ce seront eux qui paieront la rançon.

Mon sang n’a fait qu’un tour :

— Mais c’est n’importe quoi ! Ils sont incapables de localiser des appels téléphoniques, ils ne luttent même pas contre le crime dans leur propre ville, certains sont corrompus, et ils pourront conserver une part de l’argent, et toi, tu leur fais confiance…

— Ce n’est pas moi, c’est oncle Barnabé qui insiste. Aucun d’eux ne veut que je sois présente lors du paiement.

— Et que feras-tu s’ils gardent un montant pour eux, et qu’alors les ravisseurs se fâchent et coupent un doigt à Jessie, ou encore la tuent ? Tu feras quoi ? Tu pleureras toute ta vie, mais ce sera trop tard.

Je raccroche, dégoûté. Quels crétins, tous ! Je redoutais déjà une intervention de la police locale, mais là j’en suis certain. J’imagine ces « cow-boys » qui, pour l’amour des armes, des combats, s’apprêtent à lancer une offensive aux dépens de la vie des otages enfants. Ces policiers cherchent à se satisfaire d’une arrestation voire de tuer les malfaiteurs, même si l’opération tournait court pour la récupération des deux filles. Et ils prétendront se faire payer sur la rançon.

Je me console en me focalisant sur la libération de Jessie, et non pas à nous mettre à dos ces policiers. J’obtempère.

Le lundi Jessie est délivrée, saine et sauve ! Nous sommes comblés… Enfin ! Nous y sommes arrivés ! Rachel sera tellement choquée, mais pleinement heureuse qu’elle fera varier les versions : ce sont des hommes avec des masques d’animaux qui demandent l’échange, réalisé conjointement par l’oncle Barnabé qui transmet le sac, épaulé par un policier qui se présente de notre famille. Rachel est tenue à l’écart dans une seconde voiture. Quand Jessie arrive, les larmes explosent. Jessie a été libérée dans un village du sud-ouest de Kinshasa à trois heures de route de la capitale. Durant le voyage la mère et la fille jubilent à se retrouver.

La joie n’est que de courte durée : de retour à la maison, notre petit garçon, Nicolas, malade, doit être transporté en urgence à l’hôpital. Il y séjourne trois jours avant d’en sortir. Jessie passe son temps avec sa grand-mère et le reste de la famille. La fête est continuelle dans notre parcelle. Nous gardons cependant une pensée pour l’autre enfant, Vanessa, toujours détenue…

J’annonce au colonel la libération de Jessie, notre joie débordante avec cette issue. Je lui propose de rencontrer Jessie pour un débriefing. Il est suffisamment expérimenté pour collecter lors de son entrevue certains détails qui pourraient se révéler utiles par la suite. Le rendez-vous a lieu deux jours plus tard. Quand je rappelle le colonel, un peu par curiosité pour savoir s’il avait quelque idée sur les ravisseurs ou leur mode opératoire, il élude ma question et m’annonce que Jessie lui était apparue amaigrie. Je note sa réponse quelque peu étrange, car il ne connaissait pas Jessie avant son enlèvement. Peut-être veut-il me montrer quelque compassion pour tourner la page ? Mais quant à moi, je ne considère pas cette affaire terminée tant que ces truands ne seront pas arrêtés.

Je rappelle au colonel mon plan de récupération de quelques billets. Mais avant de le lancer, les filles doivent quitter le Congo : je ne tenterai rien tant qu’existera un risque de rétorsion.

La capitale grouille de petits changeurs de rue. Des jeunes qui s’installent avec une table, un parasol, et une ardoise sur laquelle ils tracent le symbole de la monnaie américaine, mais également des « mammas » opulentes. La clientèle ne se presse pas : le revenu d’un manutentionnaire tourne autour d’un à cinq dollars par jour, quelques fois dix pour les plus chanceux ou les plus performants. Les jeunes passent donc de longues heures à attendre qu’on vienne changer des billets de cinquante, ou plus rares, de cent dollars. En France, lorsque quelqu’un nous paie avec un billet de cent euros, nous nous en souvenons pendant plusieurs jours. Au Congo, il en est de même.

J’espère que l’identification des coupures de cent dollars peut déboucher sur l’arrestation des coupables, et, pourquoi pas, la récupération d’une partie de la rançon. Ces dernières années j’ai participé à des missions humanitaires pour aider des victimes. Maintenant il est hors de question que je n’entreprenne aucune action pour éviter une récidive d’un rapt. Sans évoquer le caractère odieux de ce crime.

Le colonel introduit mon épouse auprès des différents services consulaires français à Kinshasa pour accélérer la délivrance du visa. Mais, selon ce qui nous est dit, le refus provient de Paris… Là encore nous sommes abasourdis. Un enfant kidnappé a statistiquement plus de chance de se faire enlever à nouveau, car les ravisseurs ont la certitude que les parents paient. Ceci s’appelle dans le jargon policier « un second tour ». Et puis surtout quelle est cette obsession du gouvernement à systématiquement nous mettre les « bâtons dans les roues » ? Nous nous souvenons de l’épisode de Brazzaville pour le visa de retour en France de Rachel, et maintenant, après un rapt, les refus sont réitérés. Nous ne comprenons pas. Serait-ce une mesure de rétorsion parce que nous avons osé nous plaindre devant le tribunal ? Peut-être.

Puis mon plan avec l’identification des billets de banque est contrecarré par l’administration française. Peut-être que cette administration n’y croit pas, mais qu’elle ne m’empêche pas d’essayer.

Pendant ce temps, nous continuons à songer à Vanessa. Rachel m’apprend que finalement, une semaine après Jessie les kidnappeurs ont également accepté la somme, insuffisante à l’origine, proposée par sa famille. Le père de Vanessa est parti à son tour payer. Il avait l’argent, qu’il a remis, et l’enfant a été poussée vers lui. Mais un des ravisseurs avait fait monter le ton lors de l’échange, le papa avait peut-être répondu. Quand il tourne les talons pour s’éloigner avec sa fille, il reçoit des balles qui sont tirées dans ses jambes. Il est immédiatement hospitalisé. Rachel me livre de nouveaux détails :

— Il est allé à l’hôpital. Sa jambe était infectée. Ils ont dû la couper.

— Il a été amputé ? Mais pas pour une balle, c’est du n’importe quoi…

— Si, sa jambe pourrissait, parce que la balle qu’il avait reçue était empoisonnée.

— Oh mince ! Je comprends… Je connais ça : une gangrène peut être déclenchée, par exemple, en frottant préalablement une cartouche avec de l’ail. C’est une chose horrible, mais ça se fait. Comme ça l’ennemi qui n’est pas tué, mais juste blessé peut quand même périr quelques jours plus tard. C’est immonde, mais les quelques fous qui rentrent dans des guerres utilisent ces pratiques.

— Ce n’est pas tout… Ils lui ont coupé sa jambe, mais la pourriture était déjà trop remontée. Et il est mort, là, hier, à l’hôpital…

Je suis estomaqué, anéanti. Je songe à Vanessa, à sa famille. Eux aussi, après le paiement, croyaient que tout était fini, qu’ils allaient enfin pouvoir vivre en paix ensemble. Eh bien non, cela ne suffisait pas. Pas pour ces criminels… Cela n’était pas satisfaisant de kidnapper des enfants, d’extorquer des rançons, il fallait que ces gens-là tuent… Et derrière tout ça se trouve mon plan pour les arrêter, grâce au marquage des billets. J’appelle le colonel et lui narre les dernières nouvelles :

— Monsieur Aubert, votre épouse vous a dit que le papa était mort d’une gangrène à l’hôpital, mais nous ne sommes sûrs de rien. Vous savez, les conditions d’hygiène des structures congolaises font que nous pouvons y décéder alors que nous étions entrés pour un cas totalement bénin. Vous ne pouvez pas affirmer que ce papa est mort d’une gangrène.

Le colonel fait allusion aux maladies nosocomiales. Je reconnais qu’il est possible, malheureusement, de perdre sa vie à l’hôpital même. Un proverbe congolais énonce à juste titre que celui qui évite l’hôpital vit plus longtemps. Je ne veux pas généraliser, et surtout pas tirer à boulets rouges sur ces structures sanitaires indispensables. D’ailleurs si l’occasion se présentait je pourrais participer à des réhabilitations d’ouvrages de santé. Mais pour l’instant, le colonel m’incite à ne rien conclure sur ce décès.

Le colonel Levallois m’affirme appuyer la demande des visas. À la fois je sais qu’il connaît bien la situation administrative du pays, que les actes de naissance n’existaient déjà presque plus sous Mobutu, qu’on se contentait de simples attestations y compris pour obtenir un passeport. Il a conscience que n’importe qui, en soudoyant un magistrat, peut se procurer un jugement supplétif d’un acte de naissance, et que l’exigence de l’administration française n’a jamais constitué une garantie de la vérité d’une filiation. Mais dans ce pays il n’y aura jamais quatre-vingt-dix pour cent d’actes contrefaits. Une telle affabulation est une invention des consulats qui appliquent ainsi, en faisant varier le prétendu taux de faux documents, la notion interdite de quotas. Les visas délivrés au Congo-Kinshasa doivent-ils être divisés par dix ? On déclare 90 % de faux. En face, au Congo-Brazzaville, faut-il ne délivrer qu’un visa sur deux ? Déclarons 50 % de faux.

De telles méthodes entraînent des restrictions sur l’émission de visas, mais aussi de stigmatiser un peu plus les étrangers. On fait ainsi croire que neuf Congolais sur dix sont des fraudeurs.

Une loi a été votée pour permettre de vérifier par des tests ADN une filiation. Nous demandons son application, mais elle nous est refusée en absence de décret. Je doute fort que nous soyons autorisés un jour à nous en servir : des milliers de familles qui sont injustement accusées de fraude pourraient être innocentées, et le double jeu des consulats mis en lumière. Cette loi n’est que de la poudre aux yeux. On fait sous-entend aux Français que les étrangers, surtout s’ils sont noirs, sont des délinquants notoires.

Je ne sais pas si le colonel comprend bien ce que je dénonce, s’il était ou non au courant de ces pratiques au sein des consulats français. Je penche pour la négative, et je continue avec un nouvel argument, celui lié à l’urgence du rapt :

— Avant, le consulat pouvait avoir des doutes sur la filiation. Mais là, nous venons de sortir quarante mille dollars de rançon. Seuls les parents peuvent réaliser ça…

— Non, votre paiement ne prouve rien, sauf que vous êtes de généreux donateurs.

Les mots du colonel résonnent dans ma tête. Je n’ai plus rien à dire.

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