Retour au Congo

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Nous sommes en 2007. Voilà trois ans que nous nous sommes mariés, et deux enfants sont nés de notre union. Il ne manque à notre famille que les deux grandes filles restées au Congo. Nous avons toujours répondu aux conditions du regroupement familial, et pourtant nous nous trouvons devant le fait accompli : il nous est impossible d’être rejoints, plusieurs années après le dépôt de notre dossier.

Avant de rentrer dans l’humanitaire, j’étais cadre dans le secteur privé, dans le domaine du bâtiment.

Après cette période, je me suis mis à mon compte, avec une société au capital modeste comparé aux grands groupes, mais important au regard de ma propre situation. Mon entreprise n’a jamais fait faillite plusieurs années après. Je persévère à travailler dans des domaines porteurs tels que le traitement informatique des bases de données commerciales, ainsi que le conseil et la vente de produits adaptés au bâtiment.

La situation familiale relative à nos filles s’aggravant au Congo, je décide qu’il nous faut à nouveau les rejoindre. Je ne suis plus dans le cadre d’une mission humanitaire, mais j’ai découvert de très forts besoins parmi les populations locales : construire durablement des bâtiments qui serviront à leur propre développement.

Au temps des colonies, les Occidentaux apportaient un savoir-faire et le mettaient en place. De nombreuses structures ont été établies : hôpitaux, écoles, bâtiments publics pérennes, ce qui est loin d’être le cas de plusieurs édifices récents, de l’époque qui a suivi l’indépendance. Les Congolais en ont conscience. Même les Chinois, nouveaux venus, se cantonnent à des réalisations qui ne perdurent pas. Ces derniers, par exemple, commencent à rétablir des routes, d’une telle mauvaise qualité que leur ouvrage n’est pas fini et il se désagrège déjà… C’est le cas des artères censées relier, chacune de son côté, les capitales Kinshasa et Brazzaville à l’océan. Il n’existe pas de gros secrets pour cette pérennité : il suffit de respecter les quantités de ciment ou autres matériaux, sans vouloir rogner sur leur coût.

Je m’appuie sur le suivi des procédures, doublé d’une bonne force commerciale : nous ne devons pas discuter du prix d’un ouvrage ni en diminuer la qualité. Il faut au contraire expliciter notre savoir-faire et nos exigences techniques au client. Il doit en comprendre la finalité.

Sur un salon français des professionnels du bâtiment, j’avais rencontré une personne qui proposait une petite usine de blocs-béton d’occasion. Cette unité de fabrication avait été vendue à un pays nord-africain avant même que je n’aie trouvé d’acquéreur au Congo. Mais je venais d’avoir l’exemple d’une activité rentable et pérenne. Cette micro-usine de seconde main, estimée à une centaine de milliers d’euros, dépassait mes propres moyens financiers. J’ai alors convaincu un ami, Antoine, qui lui avait la capacité d’un tel investissement, de coopérer pour monter une affaire à Kinshasa. D’une pierre deux coups, nous repartons en famille vivre au Congo, au moins le temps de vérifier la faisabilité du projet.

La situation locale dissuade rapidement Antoine. Son premier accueil à l’aéroport est déplorable : douaniers, prétendus porteurs exclusifs de bagages, mais dont la seule finalité est d’obtenir des montants d’argent déraisonnables pour de simples valises, renvoie du pays une image peu reluisante. Par la suite, l’État lui apparaît comme incertain du fait du nouveau président, le fils de Désiré Kabila, celui qui quelques années après avoir renversé Mobutu, s’était fait assassiner. Joseph Kabila semble suivre la trace des dictateurs précédents, et entretenant une corruption généralisée. Antoine est arrivé avec sa femme et ses enfants : si notre projet voit le jour sa vie familiale sera impliquée, certainement viendront-ils se poser ici à Kinshasa. C’est également l’occasion de vivre quelque temps dans un pays auquel nous n’aurions jamais pensé, en dehors de tout circuit touristique. Partir à l’aventure, une aventure pour une bonne partie maîtrisée, mais une aventure tout de même.

Entreprendre, créer une activité, ouvrir un « business » nécessite une confiance en soi plus que dans le contexte. Des problèmes surgissent toujours, quand nous nous lançons dans cette activité remplie de risques, même si elle apparaît mieux encadrée en France ou aux États-Unis que dans d’autres pays. Antoine ou moi-même devons déterminer notre niveau d’action, de savoir jusqu’où nous serons capables de vivre avec nos familles respectives. En ce qui me concerne, ai-je besoin d’un cadre protecteur ? Il est offert par la situation réservée à l’entrepreneuriat français. Pourtant les contraintes, à en lire la presse, se limitent à une prétendue taxation trop importante et à un manque de soutien des banques pour l’obtention de prêts. Faut-il que je décide que l’instruction de mes enfants passe forcément par l’éducation nationale puis par une vie que je qualifierais de « classique », du genre « métro, boulot, dodo » par exemple en région parisienne ?

En voyageant ces dernières années, j’ai rencontré plusieurs personnes, toutes d’une origine et d’une éducation différentes. Des gens riches, beaucoup plus par leur expérience que par leur fortune. Des gens qui vivent bien, avec qui l’on sait se poser quelque temps autour d’un verre, avec qui l’on discute de tout et de rien, de la vie, parfois des guerres, et des malheurs de la vie. Ensuite, c’est toujours la situation présente qui revient, et le passé est regardé comme un souvenir un peu plus lointain. Si celui-ci était désagréable, nous nous souvenons alors de ce qui nous a permis de le dépasser, et s’il était agréable, nous nous le remémorons avec plaisir. La vie, véritable, que j’entrevois est distincte de ce cocon protecteur d’une existence « normalisée » souvent mise en avant.

Je recherche un perpétuel enrichissement personnel au contact d’autres gens. Les enfants les plus heureux seront certainement ceux qui courent pieds nus dans les quartiers ensablés plutôt que ceux couvés outre mesure dans une maison. Beaucoup de personnes, limitées par leur contexte, n’ont pas de grand choix de vie. Mais là, en 2007, avec Antoine, ce choix s’offre à nous. Le Congo, malgré le faux départ ressenti à l’aéroport de Ndjili, sera-t-il le pays dans lequel nous allons nous installer ?

Quand on crée un « business », deux points sont à considérer très attentivement pour réussir, à une valeur égale. C’est ce qu’on nous apprend en école de commerce ou, plus tard, à l’occasion de séminaires pour créer une société et établir son « business plan ». La personnalité et les connaissances du ou des créateurs importent. Avec Antoine, nous nous connaissons depuis longtemps, et nous sommes sur cette même longueur d’onde, nous sommes capables de nous lancer et de pérenniser notre affaire. Le second point tout aussi primordial est celui de la rentabilité de l’affaire.

Au Congo, pourrons-nous produire des parpaings en béton en maîtrisant les étapes de la production et de la commercialisation et obtenir une rentabilité des investissements confortable ? Avant de proposer le projet à Antoine, j’avais posé différentes hypothèses, les unes plus ou moins rapides que les autres. J’avais même intégré que nous nous ferions braquer et qu’à ce moment-là nous devrons vider notre coffre de tout son argent, en insistant de ne surtout pas vouloir jouer aux héros. J’intègre le vol comme une contrainte au même ordre que payer des taxes, des salaires, des fournisseurs, des travailleurs… Nous aurons un savoir-faire qui nous permettra de vendre plus, mais aussi de payer plus. Si nous ne parvenons pas à intégrer cette réalité, alors nous ne sommes pas prêts à entreprendre quoi que ce soit.

Quelques années plus tôt lorsque j’avais ouvert mon négoce de matériaux à Mbandaka, j’avais analysé le comportement consumériste. Les gens sont conscients qu’il existe pour eux des moyens de bien construire, mais ces moyens doivent être expliqués et détaillés, sans quoi ils se replient sur des produits moins chers. Dans de nombreux pays d’Afrique ou d’ailleurs les parpaings sont produits par le maçon avant de monter son mur. Ces parpaings sont ici appelés « blocs-béton ». Le maçon utilise un moule aux dimensions un peu plus grosses que celles de nos parpaings, qui nécessite plus de béton, certainement pour contrebalancer la piètre qualité du béton produit sur place à la pelle, sans le mélange homogène dans une bétonnière. J’ai toujours eu le même discours, depuis Mbandaka :

— Tu me dis que tu veux construire de la manière qui te reviendra le moins cher, c’est bien ça ?

— Oui, et de bonne qualité aussi…

— Tant mieux parce que moi aussi je n’aime pas que des constructions soient bâclées et tombent en ruine seulement dix ou vingt ans plus tard. Le pire, c’est qu’on voit qu’ici ce sont les très vieilles bâtisses du temps des Belges qui sont encore debout, tandis que des constructions plus récentes tombent déjà en ruines. Une maison doit être protégée du climat tropical : de bonnes tôles pour la toiture, de bons blocs pour les murs.

— Ah oui, nous n’avons pas de chance avec la saison des pluies.

— Le bloc-béton que je vends est un peu plus cher que les autres, pas beaucoup plus, à peine plus cher parce que je mets le bon dosage de ciment dedans. D’autres personnes vont vendre des blocs avec moins de ciment, mais ces blocs vont se dégrader. D’ailleurs, on en voit quelques fois certains stockés devant les parcelles, et ils s’effritent déjà…

— Oui, on peut même gratter avec une cuillère et faire un trou dans le mur, c’est grave…

Je complétais avec d’autres arguments. Mon explication plaisait à la grande majorité des gens. Nous avions du travail, et les plus gros bénéficiaires seraient nos clients.

Il ne suffit pas de s’en tenir à la théorie, nous devons également intégrer le contexte local. Combien de maçons ou d’aides-maçons présentent de nombreux sacs de ciment, pour se les faire payer, mais en subtilisent la moitié ? Et plus ils soustraient du ciment sur le chantier, plus ils gagnent de l’argent… Mettre un gardien n’arrangerait pas le problème, ils se partageraient l’argent du recel. Quand on se lance dans un projet, il faut avoir des idées pour aller au-delà des problématiques. En l’occurrence, nous sommes à une période où l’Internet se développant, il est facile d’envoyer des vidéos qui seront traitées ailleurs. Un sac de ciment coûte une dizaine de dollars, soit cinq fois le salaire de base d’un travailleur. Et chaque journée de production, ce sont des dizaines ou des centaines de sacs à déballer. L’idée est de faire ouvrir les sacs devant une caméra qui transmet la vidéo à des centaines de kilomètres de Kinshasa, à Mbandaka où j’ai des relais qui eux seront chargés de compter les sacs sur les vidéos.

Le projet tient la route, c’était d’ailleurs la raison qui avait poussé Antoine à venir vivre un mois à Kinshasa avec nous. Mais sur place, le contexte politique aléatoire, les relations quelquefois teintes de malentendus avec la population locale, ou avec des agents administratifs trop rigides ou qui recherchent plus ou moins ouvertement « l’argent du Blanc » poussent Antoine à une certaine réserve. Il a besoin de quelque temps pour valider que, pour lui, le Congo n’est pas le pays où il faut investir. Entre-temps, nous nous sortons dans la capitale et ses alentours avec nos deux familles.

Antoine quitte finalement le pays au terme d’un mois. Et son départ est mouvementé. À l’aéroport, le jour de son vol j’attends séparé par une vitre hors de la salle d’embarquement. Nous échangeons avec eux quelques gestes d’au revoir. Des douaniers nous remarquent. Ils commencent à se quereller, puis l’un d’eux vient me chercher. Je lui précise que je n’embarque pas, mais il insiste pour me faire passer dans la zone d’à côté. Je le suis.

Lorsque je suis devant Antoine, un de ses chefs arrive et demande à voir mes documents d’identité puis je suis entraîné dans son bureau. Là, il me menace de me garder toute la nuit ou seulement quelques heures, tout dépendra de l’argent que je voudrais bien lui remettre… Je me suis toujours battu contre toute forme de corruption ou de chantage, et, pour ma part, je suis prêt à rester le temps nécessaire. La discussion est âpre. Nous trouvons un terrain d’entente au bout d’une heure, je lui laisse un pourboire qui ne correspond nullement aux cinquante ou cent dollars qu’il demandait. Antoine est déjà parti, mais il m’a vu me faire emmener par les douaniers ce qui n’est pas près de le rassurer sur ce pays.

Antoine parti, je monte une équipe d’une dizaine d’agents commerciaux itinérants qui vont proposer des pages Web aux commerçants de Kinshasa. Toutes les sociétés démarchées ont droit à une inscription gratuite dans un annuaire que je crée sur la Toile. Les services payants ne concernent que les entreprises désireuses d’une présence plus soutenue. J’utilise le nom de mon établissement congolais, Minzoto, et je ne teste que la réceptivité des agents congolais : comprennent-ils le travail à exécuter ? Je ne suis au Congo que pour quelques mois et je dois m’assurer qu’une fois rentré en France ils sauront se débrouiller seuls. Je suis assez satisfait du résultat, dès lors que certains commerciaux font preuve d’un intérêt et de motivation. Les mois passent assez vite.

Nous vivons ainsi cinq mois supplémentaires avec Rachel, réunis en famille au grand complet. Nous en sommes contents pour les filles qui grandissent. Puis nous rentrons en France, toujours dans l’espoir de voir notre situation débloquée d’un moment à l’autre. Nous n’avons pas cessé de répondre aux critères du regroupement familial. Nous maintenons que les documents présentés pour l’identification de la filiation sont ceux qui se pratiquent au pays.

Lors de mes précédentes requêtes administratives, je n’avais cessé d’évoquer le risque pour des enfants qui ne comprennent pas l’éloignement de leur mère, d’une fragilité psychologique qui pourrait déboucher sur différents malheurs. De retour en France, je persévère dans mes recours : nous n’en avons pas beaucoup puisque les refus sont très souvent implicites : oraux, ou écrits sur des papiers sans valeur administrative.

Nous redoutons toujours une catastrophe, sans pouvoir la définir précisément. Je la prédis dans mes requêtes : des enfants ne peuvent pas vivre correctement s’ils sont maintenus éloignés de leurs parents protecteurs. Bien sûr en apparence les différentes familles élèvent les enfants, mais ces derniers demeurent fragiles. Je demeure convaincu que le fait de se savoir protégé renforce notre propre immunité, interne, contre les maladies. Bien sûr, cela n’égale ou ne remplace absolument pas la médecine, mais nous réagissons mieux. Je redoute donc qu’une des filles soit atteinte d’une maladie tropicale grave.

Le malheur surgit d’ailleurs : ce 23 février 2008, je reçois un courriel brutal. L’oncle Barnabé m’annonce que Jessie a été kidnappée à la sortie de l’école par des inconnus.

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