Entre France et Congo : notre famille

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Septembre 2003, j’utilise le billet retour de mon vol acheté six mois plus tôt pour rentrer en France. Mbandaka me plaît beaucoup, mais c’est bien, quand même, de revenir de temps en temps dans son pays d’origine.

Rachel ne peut pas m’accompagner. Le consulat tarde pour lui accorder un visa temporaire. Elle ne va quand même pas s’installer en France, elle a laissé ses deux filles au Congo, et pour ma part, j’y ai mon commerce. S’il vous plaît, juste un visa de deux ou trois mois.

Depuis la France, je ne cesse de harceler le consulat. Ils cèdent finalement et en décembre elle me rejoint. D’abord chez ma famille en région parisienne, puis nous descendons ensemble dans le Sud.

Durant mon absence, les échos que je reçois de mon établissement ne sont pas réjouissants. Les employés seraient en train de dilapider le stock. Nous nous y attendions un peu. Le personnel est constitué à parts égales de travailleurs que j’ai choisi seul, et de membres de la famille de Rachel, qu’elle m’avait présentés. Alors, certes, des tensions naissent entre eux. Je réglerai ça à mon retour.

Pour l’instant, profitons de nos quelques vacances. L’occasion de passer les fêtes de Noël dans ma famille. Le ciel est radieux, nous semblons nous diriger pour une vie de couple pendant des années.

Et si nous nous épousions ? Faut-il vivre encore quelques années l’un avec l’autre sans être mariés, pour simplement attendre ? Je ne le crois pas. Pourquoi cette question ? Je demande donc la main de celle qui va être ma femme, et nous nous marions à Istres le jour de la Saint-Valentin, le 14 février 2004.

Rachel n’a maintenant plus besoin de visa. On nous conseille cependant d’attendre neuf mois de plus et de solliciter le regroupement familial pour ses filles restées au Congo. L’avantage est qu’une fois cette formalité obtenue, nous pourrons circuler entre les deux pays sans sempiternellement demander des visas à chaque voyage. Les formalités pour que Rachel m’accompagne ces derniers mois m’a un peu refroidi…

Dans le même temps, mon commerce est en train de plonger,. Je dois à nouveau me rendre sur place, mais je ne suis plus à quelques mois près.

Je développe un programme informatique de suivi à distance de l’activité commerciale. À l’origine, je demandais au personnel de m’envoyer des rapports par Internet. Ils ne le faisaient pas, à cause d’une mauvaise maîtrise de l’informatique. Alors je travaille à simplifier ces transmissions par des formulaires sur une page Web, le tout lié à une base de données.

Je pousse plus loin en calculant des coûts de revient au plus juste de chaque marchandise expédiée. À l’époque, sur place, les prix de vente étaient établis à l’emporte-pièce. Maintenant, la rentabilité est précisément évaluée. La logistique est opérationnelle. Je ne perds pas de temps.

Il ne nous manque que les filles. Nous restons cependant confiants dans leur venue que nous estimons imminente. Nous les avions laissées à des proches au Congo seulement pour deux ou trois mois. Là, nous sommes partis pour une durée plus longue. Comment réagissent-elles ?

Dans l’année, notre famille s’agrandit avec l’arrivée de Nicolas, mon premier garçon. Nous espérions que ses sœurs aînées auraient obtenu leur visa pour être présentes à la naissance. Mais non, ce n’a malheureusement pas été le cas.

Les filles continuent de grandir seules, loin de leur mère. Que se passe-t-il dans la tête de ces enfants qui voient leur maman partir avec un homme qu’elles n’ont connu que récemment ? Elles ont été trimbalées de famille en famille, de ville en ville, et ont même changé de pays…

Nous attachons plus que jamais de l’importance à leur bien-être et à leur scolarité. Le premier foyer à qui elles ont été confiées, une cousine de Rachel, suivait relativement bien les filles dans leur éducation, mais confisquait leurs vêtements pour ses propres enfants. Pourtant nous envoyions de l’argent pour tous : à la fois nos filles mais aussi également de l’argent pour ces cousines. Et comme si ça ne suffisait pas, c’étaient nos filles qui, malgré tout, étaient dépouillées.

Nous avons reçu quelques échos nous informant qu’elles ne mangeaient pas à leur faim. Ah ! La cupidité de certains adultes qui demandent toujours plus, et utilisent nos propres enfants comme moyen de chantage…

Nous confions alors les filles à une seconde famille, cette fois du côté paternel de Rachel. Elles sont mieux considérées, sont très bien nourries et habillées. Mais les priorités accordées aux enfants diffèrent. Le directeur de l’école nous appelle de temps en temps pour se plaindre d’absences.

Au début de l’été 2004, Rachel ne me semble pas très à l’aise avec cette situation. Elle me parle de problèmes, mais reste vague sur ce qui se déroule au Congo. Elle évoque des complications au sein de cette nouvelle famille, mais que les difficultés relèvent de son cercle, et selon elle, sous prétexte culturel, refuse de m’éclairer davantage. Cependant, petit à petit, ces problèmes semblent s’ancrer.

Fin août, Rachel me dévoile que l’aînée, Carole, est assez régulièrement accusée d’être une sorcière. Une sorcière ? Sa tante, de temps en temps, à la tombée de la nuit, réunit les filles dans la cour derrière sa maison, leur place un balai entre les mains et les jambes, et leur demande de s’envoler… Comme ce qu’elle peut voir à la télévision au sujet des sorcières.

Je perçois deux dangers dans ces agissements. Le premier porte sur l’esprit même des filles : comment réagissent-elles lorsqu’elles sont accusées de magie ? Vont-elles elles-mêmes se mettre à y croire ? Le doute va les envahir. Un enfant de six ou huit ans à qui l’on expose qu’il a des dons paranormaux a de fortes chances d’y ajouter foi et de s’en convaincre. Comment vivent-elles ces accusations ?

Le second risque demeure dans l’attitude de la famille qui les accueille. À chaque infortune qui surgira dans le cercle familial, ces prétendues envoûteuses seront-elles systématiquement pointées du doigt ?

Au Congo, des femmes présentées comme des sorcières sont lapidées dans la rue. Des enfants se retrouvent régulièrement abandonnés, simplement sur les dénonciations d’un pasteur évangélique…

Ces jeunes reniés se retrouvent par milliers dans les rues. Dans la capitale Kinshasa, ils portent le nom de « Shegué ». Le phénomène est loin d’être marginal. Pour un pasteur, exclure un enfant au sein d’une maison lui permet d’accroître son aura. Il a réussi à démasquer et éloigner le diable au cœur d’une famille.

Quel sale business revêt l’escroquerie au prétexte de la religion.

Rachel m’annonce à demi-mots que Carole a essayé de mettre fin à ses jours. C’est à cause de sa famille, et elle n’a pas le droit de la mettre en cause. Ce sont ses aînés. Elle m’informe tout en me demandant de rester en dehors de cette affaire et de la garder secrète.

Carole a huit ans… C’est l’aînée, celle qui a plutôt un tempérament de garçon manqué, pas prête à se laisser faire. Elle qui se bat parfois avec des garçons… Et là, tente-t-elle de se suicider ? Elle est hospitalisée.

J’avais précédemment travaillé dans un établissement hospitalier à Mbandaka, où j’ai conservé quelques contacts. Sans en toucher mot à Rachel, je demande qu’on m’expédie par pli cacheté un certificat médical. J’obtiens la mention d’une ingestion de soude.

Tentative de suicide… Je suis abasourdi. Rachel ne parle pas, mais je sais qu’elle encaisse. Ces faits sont très graves, et je la soutiens lorsqu’elle demande un nouveau changement de famille : dorénavant, les enfants vont aller habiter chez Barnabé, un oncle à Kinshasa.

L’oncle Barnabé et sa femme Juliette ont deux filles de l’âge des nôtres. Lui est un agent administratif qui dispose d’un bon niveau de culture générale. Il prend bien en charge l’éducation. Les enfants mangent également toujours à leur faim avec la cuisine de tantine Juliette. Mais pour une autre raison, les filles vont devoir à nouveau changer de famille d’accueil.

Ma belle-mère, qui vivait au fin fond de la forêt équatoriale, sur les rives de l’Oubangui, avait voyagé à notre rencontre. C’était juste après notre départ de la capitale congolaise pour la France. Nous nous étions manqués de quelques semaines. Elle va rester dans la capitale, et les filles vont venir habiter avec elle.

Les enfants retrouvent leur grand-mère maternelle. Nous en sommes à leur quatrième famille d’accueil.

La situation des filles devient extrêmement préoccupante : nous ne pouvons pas laisser une enfant qui vient de faire une tentative de suicide sans la conforter de notre soutien. Cet essai de mettre fin à ses jours ne saurait se limiter à ces simples accusations de sorcellerie et va au-delà de ces paroles, et porte aussi sur l’abandon ressenti par les filles. Les mois passent entre cette atteinte à la vie et les différents changements de familles. Mais nous n’oublions surtout pas le fond du problème : nous devons nous rapprocher des enfants.

En juillet 2005, j’obtiens à nouveau une mission humanitaire, au Congo voisin, le Congo-Brazzaville. Officiellement, je pars seul, mais sur place je vais louer une maison dans laquelle notre famille au grand complet sera réunie : Rachel avec notre fils d’un an, et nous serons rejoints par ma belle-mère, trois frères de ma femme, une petite-nièce, et surtout nos filles Carole et Jessie. Enfin !

Nos difficultés devraient prendre fin.

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