Mbandaka

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Le monde professionnel est un milieu dans lequel les gens se rencontrent, et des couples s’y forment assez souvent, peu importe le pays. Que ce soit au sein de la même structure, chez un client ou un fournisseur, ou encore dans un restaurant ou une cafétéria, il n’y a pas de règle : le hasard se mêle parfois assez profondément aux affinités.

Que ce soit d’abord en France, ou dans les différents pays dans lesquels j’ai œuvré, j’ai connu quelques filles, liées à la géographie du lieu de mon travail. On peut avoir une bonne impression avec la personne, mais ce ressenti n’avait pas été assez fort pour que ces précédentes relations se poursuivent au-delà de la fin de ma mission.

Lors d’une mission suivante, au cœur de la forêt dense congolaise, dans la ville de Mbandaka, intersection entre la ligne imaginaire de l’équateur et le fleuve Congo, j’ai rencontré Rachel. Nous avons eu une relation de quelques mois jusqu’à ce que, là encore, mon travail arrive à sa fin.

Rachel est une belle Congolaise. Fine, élancée, le sourire souvent radieux. Elle déborde d’entrain. Son approche avec les gens est simple. Elle donne envie de communiquer, avec un charisme supérieur à la moyenne. Je m’attache naturellement.

En mission, nous travaillons assez dur durant la journée, et le soir nous devons nous relâcher, afin d’évacuer toutes les pressions cumulées. Rachel représente ce prétexte, cette occasion de sortir en soirée ou en fin de semaine. Nous nous entendons bien et nous partageons de bons moments complices.

Rachel habite chez un de ses oncles. Elle me dit avoir une ou deux jeunes, filles, issues d’une union antérieure, mais ne s’exprime pas trop à ce sujet. De toute façon, nous sommes bien ensemble, nous ne voyons pas l’utilité de nous appesantir sur la vie familiale de chacun, puisqu’en plus, notre relation va s’arrêter d’un moment à l’autre.

J’ai quelques regrets avant mon départ. Avec Rachel, je ressentais des choses supérieures à ce que j’avais vécu jusqu’alors. On se plaisait l’un l’autre. Si Rachel ne peut rien faire contre mon départ, de mon côté j’ai quelques idées.

La mission que j’ai menée au Congo consistait à réhabiliter un hôpital en faisant acheminer les matériaux de construction depuis la capitale.

Mbandaka est une ville isolée, reliée au reste du pays d’abord par les airs. Les organisations humanitaires disposent de moyens colossaux. Nous pouvions ainsi faire venir des charges lourdes tels que des sacs de ciment ou des fers à béton par avion. Mais qu’en est-il pour le reste de la population ? Nous, ONG, avions de la chance, mais la population, non.

Trente ou quarante ans auparavant, une route traversait la forêt, menant de la capitale Kinshasa à Mbandaka. Mais, faute d’entretien vers la fin du règne de Mobutu, elle s’est désagrégée au point de ne plus exister, et, dans ce pays maintenant exsangue, il est impensable qu’elle revoie le jour avant des lustres. Et il n’y a jamais eu de voie ferrée pour atteindre cette région.

Restent les voies navigables. Si certains bateaux descendent rapidement le fleuve, notamment pour acheminer diverses récoltes produites dans le nord-ouest du pays, sa remontée est plus aléatoire.

Des dizaines de navires, tels des péniches, s’entassent le long des quais du fleuve Congo, prêts à partir pour de multiples destinations. Les capitaines, affublés du nom de gérant de leur bateau, attendent leurs clients durant des mois, négocient les tarifs pour le transport des marchandises. Certains promettent un départ quasi immédiat, pour attirer le client. Mais une fois les denrées stockées sur le bateau, l’appareillage est repoussé sine die, histoire de trouver encore d’autres preneurs. Et hors de question de faire décharger ce que l’on vient d’embarquer : d’abord à cause de difficultés de manutention, mais, pire, un client suivant peut avoir entreposé ses gros colis devant les nôtres, au fond de la cale. Dans la pratique, après un chargement, on doit attendre entre quinze jours et quatre mois avant d’espérer le départ. Disposer d’une solide logistique devient crucial.

Le voyage, pour remonter le fleuve, est tout aussi folklorique : le fleuve, premier d’Afrique par son débit, n’est dépassé par le Nil que sur le critère de la longueur. Lors de la descente, dans le sens province de l’Équateur vers Kinshasa, les navires se laissent quasiment porter. En revanche, la remontée constitue un véritable défi : éviter les nombreux remous, mais également les aléas humains. Les bateaux ne sont pas entretenus aussi bien qu’ils devraient l’être. Les pannes du moteur ou des machines sont fréquentes. Enfin, un capitaine voleur peut siphonner une partie de l’essence ou du gazole pour la revendre. Tout est bon pour grappiller quelque argent. Imagine-t-on que certaines personnes sous-estiment les ressources pour atteindre le prochain port en amont du fleuve, vendent une partie de leur carburant ? Mais, à cause d’un calcul défaillant, le navire peut ne jamais parvenir à son point d’arrivée. Ici, tout doit être envisagé.

Les habitants de Mbandaka se retrouvent dans une configuration d’isolement. Les humanitaires font-ils leur travail, puis s’en vont ? C’est la question que je me pose. N’ai-je pas les capacités de suivre la logistique de ces acheminements ? Mes connaissances commerciales et techniques dans le domaine du bâtiment sauront également être mises à profit pour relancer des constructions de qualité.

La ville a été fondée et développée sous l’administration belge vers la fin du XIXe siècle. Quelques bâtisses datant de l’époque coloniale subsistent encore. En revanche, des constructions beaucoup plus récentes tombent dans un état de délabrement avancé. Une des raisons ? Certains constructeurs, ne comprenant pas totalement les enjeux d’une habitation pérenne, ne respectent pas les dosages du béton, ou n’incorporent pas des aciers de qualité suffisante, et fragilisent l’avenir des structures qu’ils montent.

Je veux bien croire cette phrase selon laquelle on voit de tout en Afrique… Un jour, un propriétaire me racontait tout sourire n’avoir mis que la moitié du ciment préconisé. L’économie qu’il avait réalisée était significative. Dans ma tête, je voyais son attitude comme une imbécillité : comment réagira-t-il dans quelques années lorsque ses murs s’écrouleront prématurément ? Le manque d’informations, de communication est préjudiciable.

Mbandaka est la seule ville où j’ai vu récupérer des fers à béton rouillés, extraits de constructions détruites, pour être placés au sein de nouveaux ouvrages. L’acier donnant la force de l’ensemble, ces piètres armatures ne pourront jamais supporter longtemps des charges importantes.

Je suis intérieurement opposé à toute forme de colonialisme ou néocolonialisme, mais je dois constater qu’être Blanc là-bas devrait permettre de vendre mieux, de meilleure qualité, et au bénéfice des Congolais eux-mêmes. J’avais étudié le commerce et la logistique puis travaillé pour des enseignes de matériaux de construction. Je dispose d’un petit pécule que je peux investir pour lancer ici un négoce.

Côté cœur, j’ai l’occasion de retrouver Rachel. Et question engagement moral, je trouve dans cette future activité une prolongation du travail humanitaire. Je n’aide plus seulement les personnes nécessiteuses, mais, plus largement, je participe au développement de la ville, pour le bien indirect de sa population.

Me voici donc, six mois plus tard, unique actionnaire à la tête d’un établissement. J’habite avec Rachel et ses deux filles, Carole et Jessie, dans une petite maison en face du magasin. Je forme quelques agents commerciaux aux règles de la construction. Je fais face comme je peux aux difficultés d’achat et d’acheminement des marchandises depuis la capitale. J’engage des mesures de responsabilisation du personnel. L’affaire est lancée.

Quelques mois passent, et je dois faire un aller-retour en France, histoire d’une coupure avec mon nouveau quotidien. C’est l’occasion de prendre un peu de recul, revoir ma famille et mes amis. Souffler. Car quoi qu’on en pense, la vie dans des conditions difficiles est possible si l’on sait se ménager.

J’avais fait connaissance de la famille de Rachel. Maintenant, elle peut elle aussi rencontrer la mienne. Nous allons voyager à deux.

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