Les horreurs des guerres

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Ma mission en Irak m’a fait découvrir un tout autre monde, fascinant. En huit mois seulement, ce plongeon dans un monde insoupçonné m’a enchanté.

De retour de ma mission j’abandonne l’idée de revenir tout de suite vers un travail salarié pour une société privée classique. Je demeure touché par cette seule expérience, et souhaite à nouveau me réinvestir dans une cause semblable.

Le discours que me tient ma DRH ouvre d’autres portes :

— Lionel, nous sommes satisfaits de ta mission. Tu voulais en faire une seule, ou serais-tu intéressé pour partir à nouveau ?

— Ah oui ! J’en suis extrêmement content. S’il y en a une autre, c’est plus que volontiers. Mais tu m’avais dit qu’en ce moment vous n’aviez pas d’opportunité en réhabilitation ou en constructions.

— C’est ça, nous n’avons rien. Par contre, nous pensons que tu peux travailler comme logisticien pour de la distribution de nourriture en camps de réfugiés. Ça t’intéresse ?

— Hou là ! Bien sûr, surtout si tu me penses capable d’agir dans ce nouveau domaine.

Je sors de l’entretien trop content, poussant dans ma tête un gros « Yes ! » de réussite. Je vais pouvoir entrer encore un peu plus dans l’exploration de ce monde nouveau, notre propre planète.

Le service Ressources humaines de l’association sait par habitude qu’un logisticien qui travaille consciencieusement dans son domaine peut s’adapter à des tâches nouvelles. Je m’apprête à être envoyé comme logisticien distribution en Guinée dans des camps de réfugiés. La Sierra Leone et le Liberia, deux pays voisins, sortent à peine d’une guerre civile : celle des diamants.

J’atterris à Conakry, là encore, de nuit. J’avais quitté la France en hiver. À la sortie de l’avion, sur la passerelle, je ressens une énorme bouffée de chaleur, oppressante, suffocante. Mais agréable. J’avais connu cette sensation quelques années avant lors d’un séjour touristique au Sénégal. Cette fois, je vais vivre et travailler en Guinée pendant plus longtemps. Mon activité est en quelque sorte un moyen de traverser le décor, de passer de l’autre côté.

Le chauffeur de l’association m’attend dans le hall d’arrivée. Nous montons dans sa voiture. L’aéroport est situé au bout d’une jetée de quelques kilomètres du centre-ville. Nous avançons sur un axe éclairé par de faibles lampadaires sous lesquels de nombreuses marchandes étalent leurs denrées. Toute une vie nocturne se crée au bord de cette route.

Les expatriés m’accueillent. Un nouveau venu suscite souvent de la curiosité. Et puis à l’étranger, rencontrer un compatriote apporte un peu de changement. Je reste un jour ou deux dans la capitale avant d’être envoyé à l’intérieur du pays, à Kissidougou. J’y travaillerai six mois.

La guerre civile de Sierra Leone a entraîné l’exode de nombreux habitants vers les pays voisins. Quand on parle de guerre civile, ce ne sont pas des civils qui se battent entre eux, mais des factions, des groupes armés, qui attaquent les populations civiles. Ça se passe au sein d’un pays, ce ne sont pas deux États qui sont en conflit, ni même des civils qui ont des différends entre eux, par exemple au sujet de la religion.

Non, l’insécurité est entretenue. Comme si l’on voulait éviter que l’État ne mette son nez dans des affaires de contrebande et des trafics en tout genre. Le commerce des diamants engendre son lot de malheurs.

Des centaines de milliers de personnes, hommes, femmes, enfants, vieillards, ont fui les massacres dans leurs villages, et se sont dirigées vers le pays voisin, la Guinée. Le Haut-Commissariat aux réfugiés, HCR, une émanation de l’ONU, fait appel à différents autres organismes pour œuvrer au mieux dans la gestion de ces populations.

À la même époque, en France, le gouvernement fait fermer le centre de Sangatte, sous prétexte qu’il serait trop difficile à gérer. Mais la Guinée, avec des moyens nettement inférieurs, tient bon.

Au milieu du pays se trouvent cinq camps de réfugiés, allant, suivant la structure, de quinze à près de cinquante mille occupants. Dans chacun des camps, nous disposons d’une semaine pour distribuer un mois de nourriture à chaque famille, avec méthode.

Les Américains font quelques fois de la propagande en faveur de lâchers de caisses de denrées par avion. Une crétinerie sans nom : les premières personnes arrivées sur les lieux raflent la plus grosse partie de l’envoi. Des heurts, des coups partent. Dans la confusion générale, propice aux accidents, des gens peuvent être blessés, voire tués. Il suffit qu’une caisse vienne s’écraser sur un gamin qui attendait au sol… La majorité des familles ne bénéficieront jamais de ces vivres. Seules les personnes derrière leur téléviseur en Occident imagineront une quelconque aide.

Ici en Guinée l’ONG pour laquelle je travaille a une mission essentiellement de logistique : des dizaines de camions déboulent chaque jour dans un lieu préalablement déterminé. Nous quittons notre base deux heures plus tôt, dans un convoi de 4 × 4. Sur le camp, nous préparons les premières distributions, avec des travailleurs journaliers rapidement recrutés sur place. Quand une famille arrive, nous devons adapter les rations de différents produits au nombre de personnes. Tout va très vite. En permanence, d’autres structures nous contrôlent. Toute la mécanique est très bien huilée. Si nous pouvons l’améliorer, tant mieux. En attendant, nous sommes hyperactifs.

Durant quelques accalmies, ou en dehors du travail, le week-end, nous rencontrons des Guinéens, des Sierraléonais, des Libériens… Nous parlons à tête plus reposée.

C’est mon second choc après l’Irak ; cette Terre nous est bien inconnue, à nous, Occidentaux. Durant la guerre, certains soldats ou civils, prétendus d’un camp adverse étaient capturés. Avaient-ils commis une faute ? Un rebelle peut devenir bourreau ; il questionne la personne devant lui :

— Manches courtes ou manches longues ?

Schlak ! La machette s’abat et tranche l’avant-bras au niveau du coude pour ceux qui auront répondu « manches courtes ». Les « manches longues » ne perdent, quant à eux, que leurs mains.

Certains belligérants se hasardent à des paris sur le sexe d’un enfant encore dans le ventre de sa mère, enceinte. Les entrailles de celle-ci sont alors ouvertes à vif, les viscères sortaient en même temps que le résultat du pari des soûlards. L’agonie de la femme dans des souffrances inimaginables ne durait pas trop longtemps avant qu’elle succombe. Dans ce contexte, les viols collectifs apparaissaient comme un moindre mal lorsqu’ils n’étaient suivis d’aucune atrocité.

Pouvons-nous nous figurer toutes les barbaries que les hommes sont capables de commettre ? Il ne s’agit pas d’ethnie, de culture, de religion. Non, c’est de l’être humain dont il est question, de cerveaux surchauffés, qui perdent tout repère, tout discernement, dès qu’un peu de sang commence à couler. La nature de l’être humain est étrange.

Nous sommes entre expatriés. Plusieurs sont intervenus sur d’autres scènes de conflits, notamment dans l’ex-Yougoslavie. Les descriptions des atrocités qui y ont été faites sont du même gabarit, les horreurs ne sont nullement limitées au seul continent africain. C’est l’espèce humaine qui s’y prête. Quelques fous suffisent, des individus à l’origine normaux, qui n’ont plus leurs marques au prétexte de la politique ou de la religion. Ceux-ci bénéficient d’une audience de quelques personnes qui croient aveuglément en leurs paroles, en leur faisant miroiter n’importe quoi. Nous baignons dans l’irréel et les paradoxes…

Un expatrié m’aborde explicitement :

— Lionel, après ce que j’ai vu, si de mêmes choses se profilaient en France, alors je prendrais ma famille et je fuirais loin, très loin, je changerais de continent. N’espère pas changer quoi que ce soit contre la folie, c’est impossible… Pars, fuis !

Je n’ai pas encore effectué beaucoup de missions, mais, alors que ce ne devait être qu’un break dans ma carrière professionnelle, ce que je découvre, cet autre monde, me fait totalement relativiser ma vie tranquille en France. Au fur et à mesure que je traverse des pays, j’intègre une vision malheureusement un peu plus cynique. Je qualifie désormais les horreurs nées du comportement des hommes de « crétines », car elles ne sont pas vraiment volontaires. Elles se concrétisent par l’absence de communication sur ce qui est autorisé et sur ce que l’on peut imaginer faisable. Nos médias nous présentent souvent les guerres comme des affrontements entre personnes d’idées ou d’objectifs différents. C’est imparfait. Si les atrocités nous étaient un peu plus détaillées, alors certainement, avant d’enclencher ou de soutenir des combats, nous nous interrogerions plus sur la prétendue nécessité des conflits.

On ne crée pas une rébellion avec seulement des hommes munis de machettes voire de Kalachnikov. Il faut des chars, des armes lourdes, vendues par nous, Occidentaux. Assez souvent, ces bandes armées attaquent leurs voisins, les populations des villages proches, quelquefois même leurs familles. Mais qu’ont ces prétendus rebelles dans la tête ?

L’être humain, malgré les errements de certains d’entre nous, conserve un bon fond. Si ce n’était pas le cas, l’espèce humaine aurait périclité, tuée de l’intérieur par les plus terribles d’entre eux. Nous devons continuer à soutenir les civils.

De ces conflits inutiles restent les populations persécutées. Les ONG leur viennent en aide autant qu’elles le peuvent. Les victimes deviennent, ironie du terme employé, les « bénéficiaires » de nos programmes.

J’ai commencé à vivre des expériences fortes et je vais continuer : l’être humain mérite considérable­ment plus d’intérêt. Mon esprit, résolument tourné vers les personnes, est maintenant solidement ancré.

J’enchaîne avec une autre mission, cette fois dans l’ancien Zaïre, rebaptisé Congo par des rebelles victorieux.

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