Mission en Irak

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Je suis envoyé au printemps 2001 en Irak via la Jordanie et sa capitale Amman. L’Irak est sous embargo. Aucun avion ne se pose à Bagdad. Je vais être conduit par un chauffeur privé qui relie les deux villes.

J’atterris la nuit. Notre ONG loue à Amman un petit pied-à-terre pour recevoir les expatriés qui transitent. Il sert également de base de repli si notre mission irakienne devait précipitamment prendre fin. Trois chambres, une cuisine, de l’électricité pour faire fonctionner un réfrigérateur, approvisionné. Les lits sont faits. Il n’est pas prévu que je fasse un tour dans la ville. De toute façon, c’est la première fois que je me retrouve aussi rapidement dans un pays étranger dans un but autre que touristique. Je ne sais pas à quoi m’attendre. Je n’ai pas d’expérience, de vraie expérience, celle qui permet à un individu de réagir en dehors des stéréotypes reçus depuis l’enfance. Je reste seul confiné dans cette maison pour la nuit.

Le lendemain matin, je suis conduit vers Bagdad, dans un luxueux 4 x 4. Une longue route, immense, traverse un désert, non pas une étendue de dunes d’un sable fin orangé comme dans le Sahara, mais un plan caillouteux, gris pierreux. Le temps s’écoule, peut-être six heures.

Je ne parle pas arabe. Durant ma mission, l’anglais sera la langue de travail. L’accent local est sympathique, il me rappelle la caricature des Guignols de l’info qui imitaient Yasser Arafat.

Les chauffeurs qui nous accueillent connaissent bien les expatriés, ainsi que leur mode de fonctionnement, surtout pour les premiers arrivés. Mais le choc culturel nous atteint en pleine figure. J’ai peur des sujets de conversation que je ne veux pas lancer. Notre échange demeure banal, nous nous en tenons à des généralités, avec quelques détails qui permettent de relever la discussion, de montrer que nous nous intéressons aux gens. Il n’est pas possible de s’engager dans une mission humanitaire si nous ne pouvons pas ressentir de la sympathie.

Pour l’instant, nous quittons la capitale jordanienne. Le chauffeur m’apprend qu’il est Palestinien. Il m’explique rapidement la situation de son peuple : les pays arabes n’aiment pas beaucoup accueillir les Palestiniens, population qui, à l’origine, vivait sur les terres aujourd’hui israéliennes. Ils sont nombreux à s’exiler dans plusieurs contrées voisines. Les Palestiniens continuent de se sentir étrangers en Jordanie, en Irak, mais pour l’instant ce sont les rares endroits où ils se sentent un peu acceptés, ou tolérés.

Puis le chauffeur me parle de la Jordanie. Il raconte que tous les pays arabes ont du pétrole, sauf celui-ci. Ici ne sont exploitées que quelques mines de phosphate, c’est tout. Pas de grosses irrigations non plus, les cours d’eau étant souvent drainés vers Israël. Mais le pays fait face à une population plus importante, du fait de l’arrivée et de l’installation des Palestiniens. Pas de revenus, mais des besoins, l’État vit sous une légère perfusion américaine. Les USA, en trouvant des alliés dans la région, établissent une sorte de zone tampon.

Nous roulons. Plusieurs panneaux publicitaires géants présentent le roi de Jordanie, seul, ou tantôt accompagné de son épouse. Il renvoie l’image d’un monarque moderne. Sa femme a longuement étudié en Angleterre ou aux États-Unis. Les affiches passent. L’idée d’un souverain en décalage avec sa population reste dans mon esprit.

Nous pénétrons davantage dans le désert. La route est tellement droite, tellement monotone, que le chauffeur a installé un petit écran sur le tableau de bord. Il glisse un DVD et nous y regardons des danseuses orientales, tout en roulant. « Liban » m’annonce-t-il avec un sourire, en me les montrant du doigt.

À mi-chemin, nous nous arrêtons au poste-frontière. J’éprouve un sentiment étrange. Je pénètre dans ce pays interdit, par des voies légales, certes, mais l’accès en est si restreint tout de même. À peine perceptible, une sensation bizarre, un petit quelque chose commence à s’installer dans mon esprit, à modifier subrepticement mes a priori d’Occidental.

Le bâtiment consiste en de larges salles d’attente, avec un téléviseur qui passe des reportages en boucle. Mon chauffeur a les documents et mon passeport avec les visas en main. Je patiente, tandis qu’il pénètre dans des bureaux. Il ressort un peu plus tard avec un douanier qui veut survoler ma valise pour la forme. Le fonctionnaire m’interroge sur la fabrication de mon lecteur de CD MP3. Je me hasarde à quelques mots d’anglais :

I think China…

Do you think, or you are sure ?

Mais que me veut ce douanier avec sa question « bidon » ?

Nous reprenons la route et entrons en Irak. Le chauffeur m’explique que ces dernières années les Chinois poussaient la contrefaçon jusqu’à modifier le nom du pays fabricant sur les produits. Ces Irakiens, victimes de l’embargo total, font semblant d’être scrupuleux sur les origines des marchandises qui passent quand même leurs frontières. Les formes sont sauvées pour cacher le fond.

Plus loin, le chauffeur s’arrête pour faire le plein. Ce qui se déroule dans cette station-service est assez folklorique. L’essence ne coûte quasiment rien, elle coule à flots. Des liasses de billets passent de mains en mains, sans que j’aie idée de leur valeur. Des pompistes s’affairent cigarette au bec. Les briquets s’allument au milieu des vapeurs d’essence. Personne n’a peur ici.

Nous voilà de nouveau sur cette route langoureuse. Sa longueur monotone rappelle-t-elle ses équivalents aux États-Unis ? À quelques occasions assez loin sur le bas-côté nous voyons les vestiges d’un camion-citerne carbonisé. À ma question, le chauffeur me répond qu’il a pris feu, mais dit ne pas en connaître les raisons. Intérieurement, je me demande s’il s’agit de camions bombardés par les avions américains qui prétendaient faire respecter l’embargo, ou alors de simples accidents. Un pneu crevé ou un routier qui s’endort au volant peut vite aboutir à ce résultat.

À la tombée de la nuit, nous pénétrons dans Bagdad. Le chauffeur me donne les noms de quelques quartiers, mais je ne parviens à en retenir aucun. Nous arrivons à l’hôtel : le rez-de-chaussée a été aménagé en bureaux, nos chambres sont situées à l’étage.

Les expatriés sont sympathiques. Une bonne ambiance, je suis bien accueilli. Une fille d’une autre ONG propose d’aller tous dans un restaurant de la ville. C’est un établissement habituellement réservé aux Occidentaux qui travaillent dans des agences onusiennes, ou à l’establishment local, en tout état des gens qui ont un peu plus d’argent que l’Irakien moyen. Pour mon premier jour, je découvre la valeur des billets irakiens : pas grand-chose… Lors du règlement de l’addition, des piles de coupures, comptées par liasses de 100, s’entassent sur notre table. J’écarquille les yeux.

Le plus gros billet irakien est de 250 dinars, un bout de papier qui semble pouvoir être tiré sur une imprimante couleur, avec une photo de Saddam Hussein. Il en faut quatre pour obtenir l’équivalent d’un franc. La liasse de 100 billets équivaut à peu près à quatre dollars américain. La technique pour compter l’argent consiste à tenir à plat la liasse entre l’annulaire et le majeur de la main gauche. Le majeur et le pouce de la main droite égrainent les billets. Quatre paquets forment dix mille dinars, soit environ dix dollars américains. xxx

L’Irak est dirigé par une main de fer, celle de Saddam Hussein. À titre d’exemple, on me raconte qu’un mois avant mon arrivée il avait mis fin à la prostitution en envoyant ses hommes décapiter les filles de joie et leurs proxénètes, et en déposer les têtes devant leurs établissements.

Des peintures qui représentent le président fleurissent sur de nombreux coins de la ville, dans des costumes ou contextes différents. Ses exploits et ses actions sont aussi détaillés : alors que l’on disait le Tigre pollué, Saddam Hussein est allé s’y baigner et l’a traversé à la nage.

Depuis l’invasion du Koweït qui a été suivie d’une réplique occidentale, le président s’est rapproché de l’islam. Il a écrit un coran avec son sang. Entre nous, nous l’imaginons mal prendre sa plume et remplir des pages d’écriture. Nous pensons plutôt qu’il a donné des flacons de son sang à des personnes qui se sont chargées de copier l’ouvrage à sa place.

Ce qui me surprend le plus reste la population très accueillante envers les étrangers, malgré l’embargo qu’elle subit, imposé par les Occidentaux. Plusieurs explications peuvent justifier ce comportement : d’abord, la Mésopotamie a toujours été un brassage de cultures et de peuples différents. Mais la raison est peut-être ailleurs : les Irakiens ont certainement appris à dissocier les populations de leurs dirigeants. De la même façon qu’ils subissent un président qui ne les représente pas, ils doivent penser que l’embargo et les bombardements qui continuent sont l’œuvre des présidents américains et non pas des Américains eux-mêmes. Ceux-ci ne sont certainement pas informés de ce qui se passe si loin de chez eux.

Tout au long de ma mission, je découvre un autre monde. Ceci me touche, et je reçois comme une gifle culturelle, tant je n’ai pas été préparé à voir dans ces gens autant de compréhension, d’amour du prochain et de générosité.

La connaissance des personnes, de leur façon de vivre est beaucoup plus profonde en les côtoyant durant des mois ou des semaines. Ces mois me font plonger dans un univers différent, des gens joyeux, une culture plus que millénaire et le respect des personnes d’origines diverses.

L’Irak était une mosaïque de peuples, allant des Kurdes aux Arabes, protégeant les dernières personnes qui parlaient l’araméen, la langue de Jésus-Christ, défendant les valeurs du chiisme et du sunnisme. Les vestiges historiques s’établissent depuis les Babyloniens, avec la stèle du Code de Hammourabi, ancêtre de nos fondements législatifs, et les ziggourats, qui préfigurent les pyramides. Abraham y aurait laissé une maison à la voûte triangulaire. Les eaux, à l’époque de Noé, auraient surgi de là-bas en même temps que les pluies torrentielles, les Jardins suspendus de Babylone ont été rapidement reconstruits pour un besoin touristique.

Les mosquées marquent l’histoire : plusieurs d’entre elles aux dômes couverts de feuilles d’or demeurent de hauts lieux de pèlerinage pour les chiites.

La ville est relativement animée. On peut sortir le soir, fumer un narguilé. Des chrétiens tiennent des commerces d’alcool. Les taxis orange et blanc, d’une époque plus ancienne, sillonnent la ville. Des hôtels plus luxueux offrent la possibilité de pratiquer un squash. Même lors d’un embargo, on peut se procurer divers appareils électroniques, passés en fraude par le port de Bassora, seconde ville du pays.

Beaucoup d’Irakiens portent la moustache, certainement par mimétisme avec le président Saddam Hussein qui en arbore une fournie. Au cours de ma mission, je décide moi aussi de me la laisser pousser, comme une sorte d’assimilation.

Dans le cadre de mon travail, je participe à d’importantes réhabilitations de structures hospitalières, dans Bagdad ainsi que quelques villes alentour.

Un jour comme un autre, le 11 septembre 2001, je rentre de Falloujah. Je m’arrête dans une petite boutique. Le commerçant parle au téléphone, mais me fait un signe vers un téléviseur posé sur le coin de son comptoir. On y voit des pompiers américains en train de se démener devant des tours. Je pense que le marchand était content de me montrer un film catastrophe américain :

Yes, I see, je réponds poliment.

Ce n’est que plus tard en rentrant à notre hôtel que j’apprends la nouvelle de l’attentat.

Saddam Hussein a proposé l’envoi de chiens sauveteurs au gouvernement américain. La télévision irakienne est d’assez mauvaise qualité : on nous montre les images d’Américains sautant dans le vide depuis les étages en feu. Mais au cours de la chute, un « rewind » de la bande-vidéo fait remonter ces gens en plein plongeon jusque sur le gratte-ciel… L’État sait appliquer une certaine une touche d’humour.

Entre expatriés, il nous semble, même si Saddam Hussein est un dictateur, que le pays n’est pas impliqué dans l’attentat. Nous redoutons simplement la guerre lorsque nous entendons parler de « l’axe du mal ».

Ma mission s’achève, et j’en profite pour visiter quelques États voisins : les vestiges antiques de Palmyre en Syrie et ceux de Pétra en Jordanie. Je suis surpris par la neige lors de mon passage à Amman. Je termine par des vacances dans une Égypte désertée de ses touristes.

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