Chapitre 20 : L'univers et ses mystères

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HANNAH

— Est-ce qu’on arrive bientôt ?

— Encore cinq minutes, je dirais.

— C’est déjà ce que tu m’as dit il y a cinq minutes, je bougonne.

— Vraiment ? Répond-t-il d’un air guilleret et faussement innocent.

Je ne vois que l’arrière de sa tête, mais j’imagine parfaitement le sourire réjoui qu’il doit afficher à cet instant. Essoufflée, je soulève le bas de mon débardeur pour éponger mon front et tente tant bien que mal de suivre sa cadence soutenue. Je ne sens plus mes cuisses, mes poumons sont en feu et je suis littéralement à deux doigts de la syncope. Mon yoga matinal et mes séances de nage régulières me maintiennent en forme, mais je dois me rendre à l’évidence, mon cardio ne suit pas du tout. Depuis quand suis-je devenu aussi ramollie ?

— Tu veux faire une pause ? me demande-t-il en rigolant après avoir jeté un œil par-dessus son épaule.

— Jamais de la vie, je marmonne en fronçant les sourcils devant son air moqueur, déclenchant chez lui une nouvelle crise d’hilarité.

Hors de question de lui faire ce plaisir. Je le soupçonne d’avoir emprunté un détour à mon insu. Nous étions censé atteindre le premier point de vue il y a plus d’une demi-heure et je suis pratiquement certaine que le sentier sur lequel nous sommes en ce moment n’est absolument pas indiqué sur la carte. J’ai des envies de meurtres. Deux heures de marche sans une seule pause. Est-ce qu’il veut m’achever ?

— Tu es sûre qu’on ne s’est pas perdu au moins ? J’ajoute suspicieuse, en attrapant une branche pour m’aider à grimper sur une roche au milieu du chemin.

— Bien sûr que non, je connais cette forêt comme ma poche, me rétorque-t-il d’un air suffisant.

— Parfait ! Dans ce cas, j'en déduis que me faire marcher jusqu’à épuisement et perte de connaissance faisait partie de ton plan depuis le début ?

Il rigole puis secoue la tête avant de se baisser pour passer sous une branche. Il se retourne soudain pour me faire face et mon visage se retrouve pratiquement collé à sa poitrine. J'étouffe un cri de surprise et m’arrête de justesse à mon tour. Le souffle coupé, je lève la tête et déglutis en tombant sur son regard de braise. Ses pupilles sont dilatées et son visage s’approche imperceptiblement du mien lorsqu’il me murmure avec un demi-sourire.

— J’avoue que c’est plutôt tentant … Mais si j’avais voulu t’épuiser jusqu’à perte de connaissance, j’aurais choisi une autre activité …

— Oh

—Je plaisante, ajoute-t-il en riant avant de repartir, non sans arborer un sourire diabolique et en me laissant en plan, complètement abasourdie.

Jamais personne n’avait encore osé me faire des allusions sexuelles aussi ouvertement. Non mais pour qui se prend-t-il ? Et surtout, pourquoi diable ces mots ont-ils autant d’effets sur moi ? J’aurais déjà dû lui mettre ma main à la figure. Un millier de fois. Au lieu de ça, une chaleur devenue bien trop familière depuis que je le connais, s’insinue au creux de mon ventre, et je me surprends à l’imaginer me prendre contre un arbre au milieu de cette forêt.

Je me déteste.

Je secoue la tête pour tenter d’effacer ces images de mon cerveau et reprends mon chemin en trottinant pour rattraper mon retard. Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? Ces derniers temps, je ne pense qu'à ça. Ce genre de comportement ne me ressemble tellement pas ! Je n’ai jamais eu ce genre de pensées. Pour personne. Pas même pour Justin.

Je déteste l’admettre, mais je n’ai jamais brûlé de désir pour lui comme je brûle de désir pour James.

Je n’ai jamais eu le souffle coupé en croisant le sourire de Justin, ou en posant simplement mon regard sur son corps.

Justin et moi avions tellement de choses en commun, contrairement à James et moi. Nous avions les mêmes amis, les mêmes centres d’intérêts. Je me sentais en sécurité avec lui. J’étais soulagée de le retrouver en rentrant chaque soir. Heureuse de lui raconter ma journée et impatiente de me poser devant la télévision avec lui. Ma vie avec lui était prévisible et rassurante. Au fond de moi pourtant, je sentais qu’il nous manquait quelque chose. Qu’il me manquait quelque chose. Je suppose que c'est une des raisons pour laquelle ça ne fonctionne plus entre nous.

Cette étincelle ridicule dont nous bassine tous les romans à l’eau de rose, je ne crois pas l’avoir ressentie une seule fois à ses côtés.

La voix grave de James me tire de ma rêverie et je lève la tête en entendant ses pas s’arrêter.

— On y est ! m’annonce-t-il enfin, les mains sur les hanches.

J’avance de quelques pas et m’arrête en arrivant à son niveau. Un léger sourire étire ses lèvres et il regarde les alentours, à peine essoufflé.

Ce type est énervant...

Je suis son regard et observe à mon tour le paysage qui s’étale devant nos yeux. Nous sommes en lisière de bois et à nos pieds, s’écoule un petit court d’eau. Ma respiration se calme et je perçois enfin le grondement léger du courant. Les rochers qui bordent la rive sont recouverts d’une fine mousse verte. Le sol est tapissé de feuilles sèches, et les palmiers, fougères et autres plantes dont je serais incapable de lister les noms, s’étendent à perte de vue. La fraîcheur du sous-bois, le clapotis de l’eau et l’odeur de vase de la rivière m’envahissent complètement. Pour la première fois depuis ce qui me semble être une éternité, je me sens sereine.

— Waouh… je lâche, à court de mot.

James souri, puis s’avance de quelques mètres en suivant la rive, jusqu’à une minuscule clairière où quelques rayons de soleil filtrent timidement à travers le feuillage. Il dépose son sac sur le sol, puis s’assoie sur l’herbe parsemée de feuilles mortes. Sans dire un mot, il passe ses bras autour de ses genoux repliés et penche la tête en arrière en fermant les yeux. Quelques faisceaux dorés lui caressent le visage et je le fixe, fascinée. Je ne sais pas ce qui est le plus subjuguant. Etre entourée par cette nature qui semble être restait la même depuis des millénaires, comme figée dans le temps. Ou bien me retrouver seule au milieu de cette immensité avec l’être humain le plus insupportable, mais aussi le plus attirant que j’ai jamais rencontré de ma vie.

— Ramènes tes fesses par ici Hannah, dit-il en me sortant de ma torpeur.

Les yeux toujours fermés, il allonge ses jambes et se couche en croisant les bras derrière sa tête. Je m’avance vers lui, le cœur battant et reste debout quelques secondes, indécise, avant de finir par m’accroupir. James ouvre un œil et m’observe avec un sourire en coin tandis que je balaye les feuilles humides de la main, pose mon sac à dos, sors mon portable de ma poche arrière pour le poser à côté de moi, avant de m’asseoir. Les jambes croisées, j’attrape une petite brindille que je retourne pensivement entre mes doigts et fixe le cours d’eau silencieusement.

— Tu réfléchis trop. Allonges-toi et profites un peu, me sermonne-t-il gentiment.

A cet instant, un millier de pensées traversent mon esprit. Je garde pour moi la réplique que je voudrais lui balancer en réponse à son ton moralisateur. Je repense aux dernières semaines et à ma colère omniprésente depuis la mort d’Annie. Ces derniers temps, ma vie me semble vide de sens. Je me sens vide de sens. J’ai envie d’hurler. De lui crier d’aller se faire voir.

Mais par-dessus tout, je crève d’envie de le sentir contre moi. Je veux tout oublier. Je veux qu’il calme cette douleur dans ma poitrine, ce feu qui grandit dans mes entrailles. Qu’il comble ce vide qui me ronge. Je le veux, lui et personne d'autre, ici et maintenant. Mon Dieu, je déraille complètement. L’espace d’un instant, j’envisage de me lever pour partir en courant, loin d’ici, loin de lui.

Il a raison ma grande, tu réfléchis beaucoup trop.

Je réfléchis toujours trop. Je le sais. Annie le savait. Et Clark n’a pas cessé de me le répéter ces derniers jours. " Tu passes à côté de tellement de choses, tu es trop sévère avec toi-même. Profites de la vie!". Ses paroles traversent mon esprit torturé et je soupire. Je lui avais promis que j'essayerai. Réfléchir un peu moins, et vivre un peu plus.

Une promesse est une promesse.

Je prends une profonde inspiration et m’allonge à ses côtés. Les bras le long du corps, j’observe le ciel à travers le feuillage, le cœur palpitant. La cime des arbres ondule au rythme de la brise, et la chaleur de son torse, à quelques centimètres de mon bras me fait frissonner.

— Qu’est-ce que tu entends ? me demande-t-il en tournant sa tête vers moi.

Je plisse les yeux, déboussolée par sa question. J’entends le battement d’aile d’un oiseau qui s’envole à quelques mètres de nous. J’entends le bourdonnement d’un insecte quelque part au-dessus de nos têtes. Je perçois le bruissement des feuilles et le ronronnement du cours d’eau à nos pieds, omniprésent et apaisant. J’entends un millier de bruits, pourtant, tout n’est que silence. Après une minute, je lui réponds simplement.

— Tout.

— Exactement, acquiesce-t-il en souriant.

Je peux voir la surprise dans son regard et il parcourt lentement mon visage avant d'ajouter.

— Il n’y a rien ni personne ici. Aucun bruit qui ne vienne troubler le calme qui nous entoure. Personne pour nous juger. Juste toi, moi et ce silence paisible.

Le poids de son regard, toujours rivé sur moi accentue le nœud dans ma poitrine, tandis que ses paroles tournent en boucle dans ma tête.

— Je trouve ça un peu effrayant, je lui avoue en gardant les yeux rivés vers le ciel.

— Pourquoi ? me demande-t-il simplement. Il n’a pas l’air de me juger ni de se moquer. Il semble juste curieux.

Je cherche mes mots, mal à l’aise.

— Parce que ça nous rappelle que nous ne sommes rien sur cette terre, à quel point notre quotidien est futile et vide de sens, à quel point toi et moi sommes insignifiants face à cette immensité intemporelle.

Parce que j’ai peur de me retrouver seule ici avec toi…

— Je sais, c’est stupide, j’ajoute, un peu honteuse.

— Je ne trouve pas ça stupide. Et je ne te trouve pas insignifiante, répond-t-il calmement en ramenant à son tour ses bras le long de son corps.

Sa main frôle la mienne, ses doigts à quelques millimètres des miens et mon corps entier est en ébullition.

Je tourne la tête et croise enfin son regard. Ses pupilles sont dilatées et sa poitrine ondule au rythme de sa respiration calme. Son regard brûlant parcourt mon visage, s’attardant sur mes lèvres pendant de longues secondes. Sa bouche entrouverte m'appelle. S'il m'embrasse, maintenant, je sais que je serai incapable de le repousser. Je suis démuni face à lui, et ça me terrifie.

— Tu réfléchis trop, répète-t-il, comme s’il pouvait lire dans mes pensées.

Sans me lâcher du regard, James s’appuie sur un coude et se penche légèrement vers moi. Il avance sa main vers mon visage, attrape une mèche sur ma joue et la replace délicatement derrière mon oreille. Je l'observe, tétanisée, comme un animal prit au piège. Mon cœur bat si fort dans ma poitrine que la douleur m’empêche de respirer. Ses doigts glissent le long de ma mâchoire, puis effleurent mes lèvres et j’entends sa respiration s’accélérer. Haletante, je fixe ses lèvres pleines, que je meurs d’envie de sentir sur les miennes depuis des jours. Son regard ardent croise le mien, suppliant et je gémis en sentant enfin ses lèvres se presser contre les miennes.

Son baiser est lent, presque hésitant et ses lèvres étonnamment souples sur les miennes. Il se recule une seconde, son regard avide cherchant le mien, avant de revenir plaquer sa bouche contre la mienne, plus fermement. Ses lèvres s’entrouvrent à peine et sa langue chaude parcourt doucement ma lèvre supérieure, avant de disparaître de nouveau. Sa main descend dans mon cou et ses doigts s’enroulent derrière ma nuque, qu’il attire doucement vers lui pour approfondir notre baiser. Il me goûte, encore et encore, sa langue s’aventurant entre mes lèvres un peu plus à chaque passage, sans jamais s’enfoncer complètement dans ma bouche. Sa respiration saccadée par le désir, est en complète opposition avec ses gestes doux et mesurés.

C’est une douce et lente torture, qui n’a rien à voir avec les baisers torrides que nous avons eu l’habitude de partager jusqu’à aujourd'hui.

Je sers les cuisses et gémis en sentant les vibrations de son grognement contre mes lèvres. Sa bouche s’ouvre enfin et nos langues s’emmêlent lentement. Il bascule vers moi et pose ses mains de chaque côté de mon visage, maintenant son corps en suspension au-dessus du mien, m’emprisonnant complètement. Comme un réflexe, j’enfonce mes mains dans ses cheveux. Sa langue experte glisse de nouveau sur la mienne et une vague de plaisir remonte le long de ma colonne vertébrale. Il se recule doucement en aspirant ma lèvre inférieure, brisant notre baiser, avant de se pencher pour m'embrasser de nouveau avec de plus en plus d'insistance. Le plaisir est renversant. Seigneur, je veux sentir son corps sur le mien. Pourquoi laisse-t-il tant d'espace entre nous ? Il se contient, je peux le sentir à travers chaque parcelle de ma peau. Sa bouche ne me suffit plus, je le veux entièrement, de toutes les façons possibles. Je n'en peux plus de réfléchir. Je veux seulement le sentir. Et pour la première fois depuis que ce petit jeu a commencé entre nous, je ne veux plus lutter.

" Il n’y a rien ni personne ici. Personne pour nous juger. Juste toi et moi".

Je gémis de soulagement en sentant sa main se poser sur ma taille et je m'autorise enfin à laisser le plaisir me submerger, quand la sonnerie de mon portable retentit, nous sortant de notre transe sensuelle.

James décolle lentement ses lèvres des miennes et je proteste en grognant. Il pose un baiser léger sur mes lèvres boudeuses avant de m'indiquer d'un signe de tête mon téléphone posé sur l'herbe à côté de nous. Est-ce que je suis vraiment obligée de répondre ? Il sourit en lisant la frustration dans mes yeux, et se décale sur le côté pour me laisser plus d'espace. Je me rassoie à contrecœur et attrape mon IPhone.

Encore à moitié étourdie par le plaisir, je tousse en lisant le nom qui s'affiche sur l'écran et mon regard écarquillé d'effroi croise celui de James, avant de revenir se figer sur mon IPhone.

"Appel entrant : Justin "

Est-ce que l'univers a décidé de se foutre de moi ???

***

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