Usines mystérieuses.

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Nous étions un nombre incalculable, mes congénères et moi, en attente. Nous allions participer une unique fois à ce parcours de survie. Oui, il était bien question de survie. Le début d’une aventure fabuleuse et périlleuse. Perdre cette étape ? Inenvisageable.

Notre créateur affichait tant d’espoir pour que l’un ou l’une d’entre nous triomphe de cette première épreuve qui nous attendait, hors de question de le décevoir, la défaite n’était pas une option.

Le lieu vers lequel nous allions être acheminés se constituait de bases de transport, de cargos, de docks. Un lieu où les livraisons devaient impérativement être distribuées à la bonne place et à la bonne heure. Il s’agissait d’une usine productrice et exportatrice de molécules.

Toute forme de perturbation du système (erreurs dans la prise de commande, surproduction, mouvements de grève, période de chômage, blocage en aval des circuits de production...) pouvait se traduire en crise et en douleur.

Toutes ces structures nous étaient inconnues et leur accès impossible pour nous. Nous n’existions et n’avions été conçus que dans un unique but ; créer la nouvelle génération de ce genre de fabrique afin de perpétuer sa dynamique. L’avenir de cette industrie dépendait de nous, raison pour laquelle nous nous trouvions ici. Ici, notre lieu de création.

Ce lieu de création était situé dans deux petits entrepôts reliés à notre usine par l’extérieur. Encadrés par deux immenses piliers solides, ces derniers permettaient la mobilité de toute l’usine. Nous devions nous approcher d’un autre bâtiment avec lequel notre créateur souhaitait fusionner. Fébriles, nous nous tenions dans l’attente de notre délivrance.

— Bien ! Vous connaissez votre mission et les risques qui en découlent ?

— Oui, Chef !

— N’oubliez pas, un seul d’entre vous, peut-être deux avec un peu de chance, parviendront à destination. Vous devrez vous battre, vous devrez vous imposer, vous devrez aller jusqu’au bout de vos forces et n’avez droit qu'à un essai ; ou ce sera l’élimination. Vous avez compris ?

— Oui, Chef !

— Un dernier conseil ! Choisissez avec justesse votre paquetage, votre avenir en dépend.

— Oui, Chef !

— Bien, bonne chance à tous ! Prêts ? Trois… deux… un… PARTEZ !

Notre objectif ? Accéder à la deuxième fabrique, nous y faufiler, trouver la matrice et s’y installer pour produire un prototype unique, mais un seul d’entre nous y aura accès. Cependant, avant d'entamer ce périple à l’issue incertaine, nous avions besoin de composants indispensables à notre projet. C’est pourquoi, nous courions vers une partie spécifique de nos stockages.

Nous y entrâmes, en nous précipitant vers les étals créés à notre attention. Je détenais une liste d'ingrédients à récupérer, une liste unique à chacun/e d’entre nous. Malgré cela, tout le monde n'aurait pas ce qu'il/elle souhaite. On y trouvait aussi des lots de base obligatoire avec les denrées incontournables et nécessaires pour la suite ; si nous l'atteignions.

Je repérai le coin des sentiments et m’en approchai afin d'en examiner le contenu d’un œil critique. L’appréhension de faire de mauvais choix me titillait, mais je devais rester concentré/e, déterminé/e ; je prélevais :

Colère : Une bonne dose.

Jalousie/Envie : inutile.

Honte : une pincée.

Dégoût : dans le doute, quelques grains.

Peur : nécessaire, bon garde-fou.

Tristesse : inévitable, donc une grande brassée.

Surprise : émerveillement et curiosité, je ne lésine pas sur le dosage.

Joie et Amour : indispensable pour vivre, j’en prenais une quantité illimitée.

Je me dirigeai ensuite vers les produits de qualité, dont je collectais sans modération :

de l’honnêteté

de la curiosité

de l’ouverture d’esprit

de l’authenticité

de la persévérance

de la tolérance

de l'intelligence


Pour les faiblesses, j’hésitais, ces caractéristiques se trouvaient difficiles à vivre, mais demeuraient indispensables. Donc je pris avec parcimonie :

L’anxiété

L’hésitation

L’indécision

L'introversion

La maladresse

La timidité


Enfin, je m’arrêtai à la structure et aux éléments de décoration.

Des cheveux d’ange bruns ; doux et soyeux au toucher.

Deux prunelles bleu-gris ; les miroirs de l’âme.

Une armature souple et extensible pour la tenue ; solide, fragile.


Nous disposions de pléthores d'autres produits, mais devions choisir conformément à nos objectifs individuels.

Ensuite, tous les ingrédients s’allieraient et se peaufineraient au fur et à mesure de l’avancée de la construction du prototype.

Voilà, souhaitant avec une pointe d’appréhension n’avoir rien oublié, je me dirigeai vers la ligne de départ. Tout le monde s’entassait, agité, agglutiné et agriché les uns aux autres, semblable et différent, en proie au début d’euphorie dû à la sensation de l’ouverture imminente des vannes.

Le compte à rebours commença…

Trois...

Deux...

Un…

………… Une formidable énergie nous traversa, l’excitation, l’exaltation, l’extase, nous submergèrent et nous propulsèrent en avant à une vitesse phénoménale, nous nous ruâmes vers notre destin.

Je remontais l’unique chemin face à nous, je devais faire vite ou mes denrées deviendraient inutiles. Allier la vitesse et l'endurance pour éviter de m’épuiser et atteindre mon but était impératif. Partout autour de moi, je perçus un capharnaüm issu des divers corps de métier de cette autre usine. Des gargouillis dus aux fluides charriés par d’énormes canalisations se déversant dans différentes pièces de la structure principale. Des escadrons de soldats en uniforme blanc dédiés à la défense, d’autres, habillés de rouge, s’assuraient de l’approvisionnement en air dans tous les circuits et récupéraient les gaz carboniques pour les évacuer.

Je laissais tout cela derrière moi, me focalisant sur mon objectif. Au bout d’un temps qui me parut interminable, enfin, j'aperçus ma destination. Une énorme sphère magnifique, mais éphémère, protégée par un bouclier qu’il me fallait traverser pour accéder à l'espace convoité par chacun et chacune d’entre nous. Un/e seul/e pouvait y parvenir, quelquefois deux, et exceptionnellement trois ou quatre, mais cela restait rarissime. Il s’agissait donc d'une course contre la montre et je me jetais dans la bataille.

On se bouscula, on se frappa, notre instinct de survie exacerbé par notre destinée et notre raison d’être. Je me sentais épuisé, autour de moi, la plupart de mes semblables ralentissaient, tombaient et mouraient tout du long, mais la hargne et la détermination me donnèrent de la force, je devais réussir ou je disparaîtrai, moi aussi.

Je mobilisai toute mon énergie, toute ma volonté de vivre et, sur un ultime effort... je passai !

L’adrénaline commença à redescendre ; je vivais !

Après avoir repris mes esprits, je me dirigeai vers le centre de la sphère, y découvrit l’endroit prévu pour mon objectif et disposa avec précaution tous mes ingrédients ; le plus difficile restait à faire.

— Bonjour,

Je me retournai au son de cette voix douce, qui chantait à mes oreilles.

— Oh ! Bonjour, merci de m’offrir l'hospitalité, je suis enchanté/e de te connaître.

— Moi de même, je te félicite pour ta victoire. J’espère que tu possèdes les ressources nécessaires pour concocter ce trésor unique.

— Merci pour ton accueil, je ne pense pas avoir oublié quoi que ce soit. L'enjeu qui va se jouer là est crucial.

— Inutile de t’inquiéter, nous allons tout mettre en œuvre pour façonner cette merveille ensemble. Je possède moi-même quelques ingrédients, et je suis persuadée que si besoin, ma créatrice nous aidera. Tout se passera bien si l’on respecte avec méticulosité chaque étape du processus. D’accord ? Approche-toi, nous allons initialiser la mise en route.

Alors nous avons fusionné, et commencé à ajouter au fur et à mesure les ingrédients nécessaires à l’élaboration de ce petit bijou ; le nourrissant, le surveillant.

Nous y avons joint :

de la Bienveillance et de la Gentillesse ;

pour la douceur.

Du Rire et de l’Espièglerie ;

pour le sucré.

Du Rêve et de l’Imagination ;

pour la légèreté, afin d’obtenir un mélange savoureux.

— Il manque quelque chose, de l’Âpreté et de l’Acidité.

— Oui, mais très peu, il développera ses propres amertumes par ses expériences.

Nous saupoudrâmes donc notre pâte d’un soupçon de

Rancœur et de Tristesse ;

en souhaitant qu’elle garde son équilibre.

Puis, pour terminer, nous inclûmes les composants indispensables pour une bonne tenue, ainsi que les éléments de décoration qui trouveraient facilement leur place. Nous gardâmes ensuite la préparation au chaud, une douce chaleur se révélait essentielle.

Elle fut enveloppée d’un cocon protecteur qui l'aidera à se préserver des bruits et autres désagréments inhérents au fonctionnement de l’usine qui pourraient graviter autour d’elle. Un cocon dans lequel elle évoluera avec douceur, un cocon dans lequel elle évoluera tout au long de sa formation.

Il ne restait plus qu’à la laisser s’épanouir pour que, petit à petit, elle se transforme en une petite mignardise aboutie et complète.

Le temps passa, il amena son lot de doutes, d'inquiétudes, de sourires, de joies, la créatrice dut intervenir tout au long de la genèse pour nourrir cette douceur.

Il y eut beaucoup d’impatience chez les créateurs lors des neufs mois qui suivirent, mais :

lorsqu’ils posèrent leur regard sur l’enfant quand il sortit de son abri ; dans la douleur,

lorsque leurs mains le touchèrent, que leurs doigts le caressèrent ; avec ferveur,

lorsque son cri retentit, un son doux à leur ouïe ; son premier pleur,

lorsqu’ils sentirent sur le corps du bébé, une fragrance d’innocence et de pureté ; son odeur,

lorsqu’ils goûtèrent par des baisers légers sa peau, sa peau au goût salé ; sa saveur,

elles savaient sans nul doute avoir créé une merveille unique, une merveille qui serait choyée, protégée, aimée, et qui alimentera la vie de ses parents jusqu’à leur dernier souffle.

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