Prologue

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L'un d'Eux me retira le sac en toile de jute qui me couvrait la tête. Aussitôt, la lumière me brûla les rétines et des cris enthousiastes résonnèrent à mes oreilles. Je pris une grande inspiration d'air frais. L'être attrapa mes mains liées par cette épaisse corde qui me sciait la peau. Il me fit avancer au plus proche de la grille d'environ trois mètres de haut. Le dernier rempart entre le corridor et l'arène où j'allais risquer ma vie. Une nouvelle fois.

Je ne voulais pas y aller ! Je ne voulais pas mourir aujourd'hui, il fallait d'abord que je retrouve ma petite sœur. C'était pour elle que je ne cédais pas à la mort. Mais il n'était pas facile tous les jours de résister à son appel.

Après tout, pourquoi ne pas courir vers elle, à bras ouvert, et ne plus me soucier de rien ? Pourquoi ne pas abandonner ce monde et ne pas assister à la fin de sa destruction ?

Pour Colombe.

C'était entièrement de ma faute si elle avait été capturée. Maman me l'avait confiée et je n'avais pas réussi à la protéger.

Derrière moi, l'être délia mes entraves, puis il fourra ma lance entre les mains. Le contact du bois était rassurant sous mes paumes abîmées à force de la manier. Sa pointe étincelait sous les rayons du soleil. Si tout se passait bien, elle serait couverte de sang avant le crépuscule.

J'inspirai profondément et me concentrai sur mon objectif : tuer mon adversaire. Le combat serait rude, car les trois plus puissants d'entre Eux y assisteraient et je ne devais surtout pas les décevoir. Si je parvenais à les impressionner, l'un d'Eux pourrait m'acheter et je pourrai rejoindre la Tour où ils gardaient tous les esclaves. Dont Coco.

Les hurlements de la foule impatiente s'intensifièrent. Le gong sonnerait bientôt. Une larme solitaire traça son sillon sur ma joue. Pourquoi était-ce à moi de faire ça ? Pourquoi avait-Il décidé de nous abandonner pendant que j'étais vivante ?

Ma vie était si parfaite avant. Paisible et pleine de joie.

En cet instant, devant la grille plantée dans le sol, j'étais réduite à la fonction de jouet. Pour Eux. Pour tuer l'ennui de l'éternité.

― Ne me déçois pas.

Perdue dans mes pensées, je n'avais pas entendu mon maître arriver. Il me surplombait de son imposante stature, son regard noir vissé au fond du mien.

― Bien, Maître.

Je tournai la tête vers la grille, mal à l'aise. Sa présence était oppressante, je ne supportai pas sa proximité.

L'un d'Eux frappa de puissants coups sur le gong en même temps que l'assistance s'enflammait. Le cercle de l'arène apparut à mesure que la grille s'élevait. Une fois rentrée dans le plafond, un claquement métallique résonna. À mes oreilles, il sonna comme une condamnation à mort.

Les jambes flageolantes de nervosité et la transpiration coulant le long de mon échine, je pénétrai au cœur du terrain sous les hurlements des milliers de spectateurs agglutinés sur les gradins du Colisée de Paris. Tournant la tête à droite, je détaillai la loge réservée aux personnes les plus importantes. Mon maître apparut et s'assit aux côtés de ses supérieurs. Il paraissait tout de suite moins intimidant.

Du coin de l’œil je repérai du mouvement et reportai mon attention sur mon adversaire. Une jeune fille, elle aussi. Ses boucles brunes relevées en chignon mettaient en valeur la grâce de son corps fin et musclé. Elle aurait pu paraître maigre à une époque, mais ça c'était avant. Ses longs cils chassaient les perles de sueur qui menaçaient de couler dans ses yeux tandis qu'elle raffermissait sa poigne sur son arme. Une hallebarde d'ébène qu'elle avait dû graver pendant des heures.

Nos regards restèrent rivés l'un à l'autre. Ce soir, l'une de nous mourrait. Une chose était sûre : aujourd'hui encore je ne répondrais pas à la mort. Aujourd'hui encore, le jouet que j'étais entre Leurs mains tuerait, pour Eux.

Le son d'une corne de brume s'éleva dans les airs et aussitôt ma rivale se lança sur moi. Des braillements de joie l'accompagnèrent. Elle attaqua d'une franche taillade que je barrai avec le manche de mon arme, obstruant ma peur. Je lui filai un coup de pied dans la main et me dégageai. Reculant légèrement, hors de portée de son arme, j'attendais de voir si elle prendrait l'initiative. Ce fut le cas.

Elle se jeta sur moi avec un cri désespéré. Je la parai et profitai de l'ouverture dans sa garde pour l'attaquer de la pointe de ma lance. Au dernier moment, elle fit un pas en arrière, échappant à un coup mortel, mais je l'atteignis tout de même sous les côtes. Son visage se contorsionna et elle gémit de douleur. Le sang se répandit rapidement sur le tissu blanc de sa tenue. Elle ne faiblit pas pour autant et enchaîna de rapides mouvements, me forçant à reculer. Plusieurs fois, elle parvint à m'entailler les bras de longues estafilades douloureuses.

Je savais qu'elle pensait avoir l'avantage, mais elle se fatiguait bien plus vite que moi. Brisant la continuité des parades qu'enduraient mes poignets, je feintai soudain, la forçant à se défendre. Cependant, je pivotai mon arme dans l'autre sens au dernier moment et la frappai au niveau de sa blessure. La foule scanda son approbation dans un tonnerre d'applaudissements harassants. Dans la loge, plusieurs d'entre Eux ses penchèrent en avant, captivés par notre duel.

Mon opposante, profitant de mon inattention, agrippa ma tenue du crochet de son arme et me projeta au sol. Mon crâne frappa la terre battue. Le choc résonna dans mes os, mais je roulai instinctivement sur le côté, évitant de justesse qu'elle ne me tranche la gorge. Mes muscles endoloris me faisaient souffrir. Je me relevai rapidement, le corps maculé de terre dont l'odeur âcre emplissait mes narines.

J'esquivai ensuite une série de plusieurs assauts vigoureux, attendant que ses forces s'amenuisent. Dans les gradins, le public tapait des mains, impatient que l'une de nous rende l'âme.

Mon adversaire faiblissait. Ses mouvements devinrent bien moins précis et puissants. Saisissant l'occasion, j'abattis ma lance sur son épaule. Mon arme pénétra dans sa chair et elle lâcha la sienne sous le coup de la douleur. Un cri guttural s'échappa de sa bouche. Sa hallebarde reposait au sol. Je lui assénai un puissant coup de pied dans le ventre, l'envoyant valser, et me ruai sur elle.

Même si ses yeux bruns reflétaient sa terreur, je n'y prêtai aucune attention. Elle se débattait comme un diable. Colombe avait besoin de moi. Je la frappai du derrière de ma lance pour l'étourdir et, levant mon arme, j'abattis la pointe dans sa gorge. Les cris de joie explosèrent. Son corps se ramollit sous moi. Je m'en écartai, les oreilles bourdonnantes.

Horrifiée, j'admirai le macabre spectacle à mes pieds. Des mèches folles s'étaient échappées du chignon de l'inconnue, auréolant son visage figé de terreur à jamais. Le sang s'écoulait de sa plaie, tintant la terre de sa couleur carmin. Je récupérai mon arme d'un coup. Le bruit de succion qui accompagna ce mouvement me donna la nausée. Même après des dizaines de combats, je ne m'y étais pas habituée.

― Vainqueur : Juliette de Lys ! hurla l'un d'Eux.

Les fleurs et les applaudissements volèrent dans ma direction pour saluer ma victoire. J'avais envie de vomir. Les jambes aussi tremblantes qu'à mon arrivée, je me tournai vers la tribune. Les deux entraîneurs comme les trois autres êtres ailés me félicitaient eux aussi. J'avais réussi à les impressionner.

Mais à quel prix ? Colombe valait-elle toutes ces vies ôtées ? Oui, il s'agissait de ma petite sœur, celle que j'avais juré de protéger à n'importe quel prix.

Il n'y avait plus de morale collective de toute façon...

L'homme me guida hors de l'arène. Le sang coulait le long de mes bras, mon crâne m'élançait et aucun de mes muscles ne parvenait à se détendre. Néanmoins j'étais fière de moi, bientôt, ou du moins je l'espérais, je me rapprocherais de ma sœur. Un bruit familier s'éleva dans mon dos, attirant mon attention. Les spectateurs s'envolaient à travers le ciel dans un chatoiement tournoyant de mille et une couleurs. Leurs ailes battaient l'air avec grâce, soulevant des bourrasques ici bas.

On nous avait toujours parlé d'Eux comme des êtres célestes et pacifiques qui se contentaient de jouer les intermédiaires entre Dieu et nous. Pourtant c'était Eux qui avaient détruit notre monde.

Les anges.

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