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Il pleut dehors. La seule lumière qui parvient à traverser tout ce gris est celle d’une grande roue située de l’autre côté de la rue. Elle me rappelle celle qui s’installe au jardin des Tuileries pendant l’été. Quelques jours après la Marche des Fiertés, nous y étions allées, toi, moi et tous nos amis.

Il faisait beau, le soleil brillait dans le ciel mais il ne faisait pas trop chaud. Mes amis et les tiens se mélangeaient, nos deux mondes se rencontraient pour n’en former qu’un. Je me sentais si bien. Nous riions, nous chantions, nous dansions. Nous avons mangé de la barbe à papa, des gaufres, des chichis, des bonbons. Nous étions des grands enfants, prêts à tester tous les manèges.

Là, sous mes yeux, se trouvaient les personnes que j’aimais. Mon cœur était bien, léger, chaud. Ma tête était sereine, ensoleillée. Je me suis rendue compte que la Solitude ne dormait plus dans mon lit, la Jalousie avait quitté ma douche et mon frigo ne contenait plus la moindre trace d’Anxiété. Cela faisait un moment que je ne craignais plus la Dépression. J’avais gagné. Et toutes les raisons qui m’avaient poussée à la combattre se trouvaient à mes côtés. Ces personnes qui m’ont serrée dans leurs bras, qui m’ont consolée, écoutée, rassurée, accompagnée sur ce long et sombre chemin, étaient là.

J’ai eu peur, j’ai eu mal, j’ai été en colère, j’ai pleuré, beaucoup. Mais j’ai réussi. J’ai mis de la lumière dans ma vie. Et sans cette lumière, je n’aurai jamais réussi à t’aimer. Du moins, je ne t’aurai pas laissée m’aimer.

Tu n’es pas celle qui a fait disparaître les idées noires, non, personne n’avait ce pouvoir. Moi seule pouvais le faire. En étant entourée, oui, mais il n’y avait pas de remède miracle, pas d’amour miracle. Si j’avais pensé ça, j’aurais sûrement passé ma vie à attendre cet enfoiré de prince charmant. J’ai fini par comprendre qu’être en couple ne signifiait pas forcément être heureuse, j’ai donc mis fin à ce combat contre moi-même. Cet amour que je voulais tant, ce bonheur que je désirais tant et que je cherchais partout, pensant le trouver dans un objet, dans un lieu, dans une personne, je l’ai trouvé là où je ne regardais pas. Tout était en moi.

Non, tu es mieux que celle qui a fait disparaître ces pensées aux lames aiguisées. Tu es le résultat de cette victoire.

Pendant cette journée d’été, tu avais dansé dans le labyrinthe de miroirs. La musique était ringarde, mais sous les lumières roses et bleues, alors que nous avions perdu le groupe de vue, tu t’étais mise à danser. Tes mouvements se reflétaient partout autour de moi. Je tournais sur moi-même, ne sachant plus laquelle de toutes ces facettes était la vraie. J’étais perdue dans ce dédale, au milieu de ta danse et pourtant je me sentais bien.

Je quitte la fenêtre des yeux et te regarde, toujours allongée sous les draps. Les murs n’ont pas changé, la moquette décrépie non plus. L’unique chaise est toujours posée dans un coin, sans table pour l’accompagner. Je n’en peux plus de cette odeur de renfermé, de ces couleurs tristes, de ce silence pesant.

— Tu veux pas qu’on sorte ?

Tu ne réponds pas. Tu ne réagis pas. En fait, rien ne laisse penser que tu m’as entendue. Pourtant, je sais que tu ne dors pas, tes yeux sont ouverts.

— Matty, ça fait presque une semaine qu’on est pas sorties d’ici. Si, moi, une fois, pour acheter à manger. Il faut que tu prennes l’air, c’est pas bon de rester enfermée.

J’attends, mais tu ne bouges toujours pas. Je me demande si tu n’es pas en train de te foutre de ma gueule.

— Matty, vient on y va. Allez, bouge !

Je mets mes chaussures et mon blouson, récupère de l’argent que je glisse dans une porte et me tourne face à toi. Qui n’as toujours pas bougé. Pas d’un iota. J’en peux plus.

— Matty, merde, arrête ! Ça suffit !

Je tire la couette d’un geste brusque, espérant te ramener auprès de moi, quitte à être brutale. Mais tu te retournes simplement sur le côté en ramenant des genoux contre ton torse.

— Putain, mais sors bordel ! J’en peux plus moi ! Je sais plus quoi faire, tu comprends ?! Tu m’épuises ! T’es pas morte, tu m’entends ?! Dis-toi ça : t’es pas morte ! T’es pas morte ! Alors sors de cette salle de concert et vis bordel ! Mais arrête de faire la morte !

J’ai mal à la gorge à crier si fort. Je décide de laisser la colère me guider et je sors sans toi. Aveuglée, je ne sais pas où mes pas me mènent. La nuit tombe. Je suis le bruit, je me rapproche de la foule. Je veux m’y perdre, t’oublier. Je rentre dans un premier bar, bois une boisson dont je ne me souviens ni du nom, ni du prix, ni de la couleur. Plus tard dans la nuit, je rentre dans une boîte de nuit. Je veux m’abrutir de musique, la laisser m’envahir pour taire cette douleur.

Alors je danse, comme tu m’avais montré. Je laisse les basses résonner en moi tandis que mon corps bouge, saute, gesticule. Mais où que j’aille, tu es là. Je te sens à mes côtés, comme durant ces nuits où tu m’entraînais en boîte, en concerts ou à des fêtes. Nous dansions alors à en perdre le souffle. Après tant d’années à vouloir rejoindre la piste, m’oublier, danser, mais à ne pas y parvenir parce que je ne savais pas quitter mon siège, ni mon rôle de spectatrice, j’apprenais enfin à lâcher prise. C’était si fatiguant, ces corps qui nous cognaient, ce manque d’espace, ces musiques assourdissantes. Mais c’était si bon, cet anonymat, ce corps possédé par la musique, ces nuits sans limites. Oui, où que j’aille, tu es là. Tout me ramène à toi.

Au milieu de la foule, je me fige. Les mots que j’ai prononcés me reviennent en mémoire. Je t’ai laissée. Tu étais dans le Bataclan. Je n’ose imaginer ce que tu as vu, entendu. Et moi, je t’ai laissée dans cette chambre. La honte me serre le cœur. Je me faufile entre les corps et sors dans la nuit. Il fait froid mais je m’en moque. Je cours, vite, sans prêter attention à l’alcool qui fait des vagues dans mon estomac. J’ai du mal à respirer, mais je continue.

Je me jette presque sur la porte, l’ouvre à la volée avant de m’arrêter. Tu es toujours là. Je retire mon blouson et mes chaussures avant de me glisser à tes côtés.

— Pardon. Pardon. Pardon. Je suis là maintenant. Ça va aller. On va y arriver. Je vais te sortir de là.

Annotations

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Défi
Jacques IONEAU
Ce texte, co-écrit par carolinemarie78 et Jacques Ioneau, en réponse au défi "Imaginaire", est une suite de Fleur de nave : "https://www.scribay.com/text/337348389/fleur-de-nave" .
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Anna Greensayer
Voici un calcul simple :

Harcèlement + Injustice - Un "grand" homme.

10 ans après, on y applique également le calcul suivant :

Un beau détective + Un policier qui sort de l'académie - 420 de Q.I

Impossible mais non.

= Flandre
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Victor Bouvier


Il vit un profond calvaire dans cet enfer
Banal qu’est cette inhumaine planète terre.
Attendant que sa peine soit exécutée
Il doit porter sa croix, solitaire oublié.
Au milieux de ces Hommes, il se sent bien seul.

Eux, d'ailleurs, tissent succinctement son linceul,
Lors de leurs dégoulinantes veillées passées
A se bourrer, ne pouvant y participer,
Ange déchu, risquant de s’électrocuter.
Corneille déçu aux artères écœurées,

Le vermeil poison, la virulente sangsue,
S'éparpille dans ces veines bleutées. Perdu
Dans ces folles nuées de possibilités
Il ne sait comment agir, rester éveillé
Toujours sur ces gardes, sortant ces rêches griffes.

Son destin ne cesse de le gifler, nocif,
Alors obnubiler par l'espoir, il encaisse.
Il les voit sans les voir, tous tenus en liesse,
Pauvres chiens drogués par cette rouge fontaine
De jouvence, profit, aveuglés par la haine,

Haine quotidienne. La sale violence
Etend rapidement ses tentacules fourbes.
Fourbes et viles sont les divines puissances
Qui règnent sur ce monde d'ondes et de courbes.
Courber l’échine, s’échiner à en pleurer

Le soir, saignant, devant son enfant affamé.
Il lit dans les métro, sur les suants visages
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Imaginaire. Mais sombre est sa vie de rêve.

Le jour est devenu nuit depuis qu'il s'enlise,
Que les barres d'immeubles sont devenus grises,
Blanchâtres, à en faire pâlir un croc mort.
Devant son noir miroir, il regarde la mort
L'enlacer. Il avale des médicaments

Pour mentir puisque c'est la loi, le monde ment,
Tout le monde tente de se voiler la face.
Alors il cherche à faire partie de la masse
Pour être tranquille, libre. Lui fils de rien,
Il veut devenir fils du bon dieu, fils de chien.
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