Chapitre 14. La coupe budgétaire

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Il n’y a pas plus grande souffrance que de se faire réveiller par la sonnerie stridente de son téléphone portable, à huit heures précises, un samedi matin, au lendemain d’une semaine harassante s’étant achevée en beauté par une soirée copieusement arrosée. Du moins, pour l’instant, je ne vois pas pire. Je maudis mon étourderie. J’ai dû oublier de désactiver mon réveil en allant me coucher, déjà à moitié endormi par le gin. Je regarde l’écran qui s’allume, hébété. J’y lis : « Maman ». Inutile, j’espère, de vous préciser que mon réveil ne s’appelle pas « Maman ». Ce sont mes parents qui m’appellent, et oui, ça y’est, ça me revient : c’est mon anniversaire.

Je prends mon courage à deux mains, m’extirpe du lit, et cours à la salle de bain pour me passer un peu d’eau sur le visage. Je prends quelques secondes pour échauffer ma voix, pour éviter de passer pour un alcoolique auprès de géniteurs toujours inquiets et très à cheval sur l’hygiène de vie. Sur ma table de chevet, le téléphone continue de sonner, inlassablement. Les bretons sont têtus, parait-il. J’enfile un t-shirt pour un minimum de décence, attrape mon téléphone, et sors en caleçon sur la terrasse pour prendre l’appel à l’extérieur. Et ainsi offrir à mes parents une vue sur les toits de New York. Il faut savoir faire plaisir. Le timide soleil matinal caresse mes cuisses nues et y découpe des ombres improbables de sa lumière crue et horizontale.

Je décroche enfin. La vidéo s’allume, et je découvre le visage de mes parents, dans un décor que je reconnais être celui du salon de la maison familiale, affublés l’un comme l’autre d’un petit chapeau pointu que l’on trouve généralement dans les pochettes surprises. Me voyant s’afficher sur leur écran, leurs visages s’illuminent et ils se mettent à chanter en cœur :

- Joyeux anniversaire, Loïc ! Joyeux anniversaire, Loïc !

Je vous épargne la suite. Heureusement, ma terrasse est plutôt isolée, car le résultat, une fois passé à la moulinette de la traversée de l’Atlantique par les ondes et haché par le haut-parleur de mon téléphone, est tout sauf harmonieux. Malgré tout, je feins de trouver la mélodie superbe et émouvante, et les remercie chaleureusement. Peut-être pas très convaincant, mais les parents ne se formaliseront pas. Vingt-neuf ans. Un de plus. Toujours plus proche de la trentaine…

- Merci les parents ! C’est gentil d’y avoir pensé, et de vous être déguisés !

- Il est pas trop tôt, chez toi ? demande ma mère en constatant la fatigue sur mon visage.

- Huit heures. Je vous me cueillez au pied du lit !

- Tu vois, c’est six heures de décalage, ajoute-t-elle à l’attention de mon père. Pas cinq. Je te l’avais bien dit ! Mais tu ne m’écoutes jamais, de toute façon… Loïc, je lui avais dit, à ton père, que c’était six heures, mais il ne m’écoute jamais, tu sais bien.

Les voir se chamailler de la sorte me donne un léger sourire amusé. Ils ne me manquent pas vraiment, pour être tout à fait honnête, mais ça fait toujours plaisir de les voir, égaux à eux-mêmes. C’est rassurant, d’avoir cette constante dans une vie, il faut bien le dire, pas spécialement caractérisée par la stabilité.

- Tu nous fais voir ton nouvel appartement, Loïc ? demande mon père, sans doute curieux de voir à quel point je suis à l’étroit par rapport à l’espace dont eux disposent dans leur gros pavillon posé sur la côte Atlantique.

Je retourne alors à l’intérieur, et fais la visite virtuelle à mes parents émerveillés par le moindre détail « Ah ! Elle est très bien, la chambre, qui donne directement sur la terrasse », « Oh ! Jolie salle de bain », « Très mignon, le salon, dis-donc, un peu petit, mais comme tu es tout seul, ça va ». Je ne relève pas le commentaire un peu vachard de ma mère, qui espère sans doute me faire cracher le morceau sur la présence (ou non) d’un nouvel homme dans ma vie, après la rupture d’avec Filip, qu’ils avaient brièvement rencontré l’espace d’un weekend passé en Bretagne, l’été dernier.

Une fois la visite guidée terminée, la conversation se centre immanquablement sur la santé des grands-mères, sur les commérages du voisinage, et sur mon prochain passage à la maison.

- Cet été, je vous le promets ! assuré-je, à moitié sérieux seulement, sans y être complètement opposé non plus.

Ma mère s’en réjouit vivement. Mon père est plus taiseux, mais je devine une pudique expression de bonheur s’afficher sur son visage à l’annonce de ma venue presque imminente.

- On peut venir te voir, sinon ! propose ma mère, toujours pleine d’espoir lorsqu’elle mentionne cette hypothèse.

- Oui, on en discutera ! Je vous laisse, les parents j’ai un rendez-vous chez le médecin à dix heures.

- Oh, qu’est-ce qui ne va pas, Loïc ? s’inquiète ma mère.

- Ne t’inquiète pas maman, c’est une visite de routine.

Quelques embrassades virtuelles plus tard, je raccroche et file à la douche pour me préparer à sortir. Je n’ai pas menti pour écourter l’appel, j’ai vraiment un rendez-vous chez le médecin. Pris par mes propres soins, le jour de mon anniversaire. On peut dire, sans exagérer, je pense, que je sais me faire plaisir.

*

La clinique est située à Manhattan, je dois donc traverser l’Hudson – en métro, je vous rassure, pas à la nage – pour m’y rendre, inconvénient incontournable depuis que j’ai moi-même quitté l’île pour m’installer à Brooklyn. Une fois arrivé, je suis la procédure habituelle, à laquelle je suis désormais habitué : je me présente à l’accueil, remplis mon formulaire. On m’assure que « le Dr. Ventura viendra vous chercher dans quelques minutes seulement, il est encore en consultation ». Soit. Je m’installe dans la salle d’attente. J’en profite pour regarder mes messages, espérant en recevoir un peu plus que d’habitude, en ce jour un peu spécial. Ça ne manque pas. Ma grand-mère. Quelques amis d’enfance avec lesquels je n’ai pas parlé depuis longtemps, mais qui, par habitude, continueront à me souhaiter un « bon anniversaire » jusqu’à ma mort, et peut-être même après encore.

Un gentil message d’Ulysse, mon ex-stagiaire belge abandonné à Genève.

« Un bon anniversaire à toi Loïc ! J’espère que tout va bien pour toi et que tu te plais à New York. Fais-moi signe si tu passes à Bruxelles, je serais ravi de te revoir ».

Un autre de Maria, fidèle à elle-même.

« Mon Loïc, et encore une année de plus ! Mais jusqu’où iras-tu ? En tout cas, ne bouge pas d’un pouce, je débarque bientôt à New York pour te le souhaiter en personne. Si hâte de te voir ! ».

Enfin, un d’Alvaro, qui me réchauffe particulièrement le cœur. Et pas seulement, d’ailleurs.

« Salut Loïc, je te souhaite un très bon anniversaire. J’en profite pour te prévenir : je serais en mission à New York dans la dernière semaine d’avril. On devrait se voir à cette occasion – je crois que je rencontrerai ton chef, d’ailleurs. Mais j’espère bien pouvoir profiter de ma présence pour profiter un peu de toi, aussi ! ».

Je jubile à la lecture du message suggestif de mon bel uruguayen. C’est sans doute le plus beau cadeau d’anniversaire qu’on puisse me faire ! Je suis tenté de répondre immédiatement, mais me ravise, pour éviter d’apparaître trop excité par l’idée. Et ainsi cultiver mon image d’être inaccessible. Enfin, pas si inaccessible que ça, si on en juge par nos précédentes rencontres… Bref, dans tous les cas, il va falloir que je prévienne Maria et qu’elle ajuste les dates de sa visite à New York, afin que nous puissions être ensemble, tous les trois. Ça lui fera plaisir de revoir son ami Alvaro.

En tout cas, pas de nouvelles de Filip. Je m’y attendais. C’est sans doute mieux comme ça…

Une fois le tour des messages achevé, le Dr. Ventura se fait toujours désirer. Je décide donc d’ouvrir mes applications média, pour avoir un aperçu des dernières actualités. Rien de très réjouissant, j’en ai bien peur. Un savant mélange de catastrophes climatiques et de sursauts nationalistes, le tout plutôt désespérant. La mousson, retardée de près de six mois, sévit enfin. En Inde, les torrents de boue tuent par milliers, après des mois passés dans la sécheresse et la famine. Le Bangladesh, pour sa part, sombre sous les eaux à un rythme accéléré, presque cinquante ans avant les prévisions des experts. Sans avoir besoin de la mousson, Venise se trouve plus ou moins dans la même situation, à un détail près : le gouvernement italien tente coûte que coûte de construire un barrage géant autour de la cité des doges pour retarder le processus d’une ou deux générations. Pékin entame son dixième jour de couvre-feu à cause d’une alerte à la pollution de l’air. Les feux de forêt d’une intensité inédite pour un mois de mars ravagent la Californie, et menacent d’atteindre Los Angeles.

Dans le même temps, un poignée d’Etats se disputent le leadership climatique tandis que d’autres s’enfoncent dans le déni ou dans le repli sur soi. Le nouveau président américain, en dépit de sa position plutôt environnementaliste, s’inscrit dans la lignée de son prédécesseur et fustige les institutions multilatérales, y compris les Nations Unies, « incapables d’apporter une réponse crédible au réchauffement climatique », et agite la menace d’un retrait américain. Il n’a pas l’air sérieux, mais enfin, il faut se méfier des présidents américains, parfois ils sont exactement aussi fous qu’ils en ont l’air.

Après près d’une demi-heure d’attente, le Dr. Ventura apparaît enfin dans l’embrasure de la porte et me fait signe de le suivre dans la salle de consultation. Il s’agit du médecin conseillé par Simon, et à le regarder, on pourrait croire que mon nouvel ami irlandais base sa recommandation plus sur la plastique du jeune docteur que sur ses aptitudes médicales. Pas encore la trentaine, le cheveu et la barbe bruns et drus, le visage au teint hâlé, la mâchoire carrée, une blouse vert pale légèrement échancrée laissant deviner un torse musclé et poilu. Le seul défaut, et encore, pour moi ce n’en est pas un, c’est que le Dr. Ventura est assez petit. Il m’arrive à l’épaule. Ça m’avait frappé, lors de ma première consultation. Mais en fin de compte, ça ne fait que rajouter à son charme, et renforce l’impression de force qui se dégage de son corps trapu.

- Comment vas-tu, depuis la dernière fois, Loïc ? me demande-t-il d’un ton familier, une fois que nous sommes installés dans la pièce étroite et mal-éclairée qui lui sert de bureau.

- Je vais bien, réponds-je d’un ton enjoué, merci docteur !

- Tu supportes bien la prise ?

- Oui, je n’ai toujours pas ressenti d’effets secondaires.

- Parfait, dit-il en consultant l’écran de son ordinateur. Donc, tes résultats sanguins sont arrivés ce matin, ils sont bons, tu réagis bien au traitement. Tu as suivi les instructions à la lettre, j’espère, pour la régularité de la prise ?

- Oui, une pilule par jour depuis un mois.

- Ok, c’est parfait. Dans ce cas, j’ai le plaisir de t’annoncer que tu es bien protégé. La PrEP fonctionne.

Je note une légère inflexion dans le ton qu’il utilise pour m’annoncer la nouvelle. Un écart subtil, presque imperceptible, avec la manière très professionnelle, très médicale qu’il avait jusqu’alors de conduire notre entretien. Ce n’est pas pour me déplaire. Le jeune médecin est vraiment beau comme un dieu, et, bien que je ne connaisse pas son prénom, son nom de famille suffit à me rappeler au doux souvenir de Luiz, mon talentueux amant brésilien dont je n’ai plus aucune nouvelle. Simple détail : le Dr. Ventura n’est pas brésilien, mais portugais : ses parents ont quitté les Açores pour les Etats-Unis quelques temps après sa naissance, comme le font de nombreux habitants de l’archipel. Il me l’a expliqué lors de notre première consultation, visiblement ravi à l’idée de trouver en moi un « autre européen », bien qu’il soit lui-même américanisé à outrance. Peu importe, je ne suis pas contre l’idée de flirter gentiment avec le charmant petit brun à la silhouette ramassée, sans trop d’espoir qu’il ne se passe véritablement quelque chose, un beau jour. Malgré tout, j’adopte moi aussi un ton légèrement ambigu pour le remercier chaleureusement.

- Merci docteur, c’est une excellente nouvelle…

- Je t’en prie, répond-il en reprenant son sérieux, à regrets. On va faire un suivi tous les trois mois, au cas où, et si tu n’en as plus besoin après une ou deux visites de routine, on te laissera tranquille. Mais si tu as le moindre doute, le moindre problème, n’hésite pas à prendre rendez-vous. On est là pour ça !

Me voilà donc immunisé contre le VIH. J’entre dans la cour des grands. Désormais, plus besoin de préservatif et, bien mieux encore, plus besoin de passer des nuits à me morfondre, rongé par l’angoisse après l’avoir oublié. Je ne sais pourquoi j’ai tant attendu. Je crois qu’il fallait simplement que quelqu’un m’y pousse. Je peux donc remercier Simon pour son intervention salvatrice. Et pour l’adresse du Dr. Ventura, qui aurait pu convaincre de commencer n’importe quel traitement avec sa voix suave et ses jolis yeux noirs, même le plus expérimental. Franchement, que des bonnes idées, ce Simon ! D’ailleurs, le jeune docteur interrompt brièvement mes rêveries et me demande d’un ton légèrement hésitant, dans un phrase qui s’achève par un sourire malicieux :

- Je lis dans ton dossier que c’est ton anniversaire aujourd’hui… Ce n’est plus vraiment le médecin qui parle, là, mais si je peux me permettre de te demander… Vas-tu en profiter pour mettre cette nouvelle protection à profit dès ce soir ?

- Je crois bien que oui… dis-je ne pensant à la soirée qui m’attend, planifiée de longue date.

- Dans ce cas, rappelle-toi : ça ne marche que pour le sida. Pour les autres infections sexuellement transmissibles, tu dois mettre un préservatif. Ou faire suffisamment confiance à ton partenaire !

- C’est le cas !

- Ok, et bien amuse-toi bien, alors !

Il m’épuise à passer de la sorte du registre amical au registre médical, d’une phrase à l’autre… Je ne sais jamais sur quel pied danser ! La moitié du temps, j’ai l’impression qu’il me drague, et le reste, qu’il me conseille simplement sur la manière de mener une vie sexuelle dénuée de risques. C’est éprouvant, nerveusement, surtout qu’il doit bien se douter qu’il ne me laisse pas indifférent. Je pense avoir suffisamment perdu mes moyens lors de notre premier rendez-vous, lorsqu’il m’a fait une prise de sang et que j’ai eu une demi-érection rien qu’à sentir la tiédeur de sa main me retrousser la manche droite et m’effleurer l’avant-bras, pour ne laisser aucun doute possible à ce sujet. Alors que je m’apprête à partir, le Dr. Ventura pose une main sur mon épaule et me tend l’autre pour serrer la mienne. Le contact, une fois de plus, est un peu trop intime pour ne suggérer qu’une banale relation médecin-patient. Il m’offre d’ailleurs d’un magnifique sourire, d’une blancheur éclatante, qui fait presque chavirer mon cœur, légèrement plus aguerri que par le passé. Je pense que je vais avoir besoin d’un suivi régulier, à ce rythme-là… Et vu le prix de la consultation, heureusement que l’assurance médicale des Nations Unies rembourse.

*

La nuit tombe sur le Bronx, et le fond de l’air se fait plus frais. Le printemps n’est pas encore tout à fait installé. Il est vingt heures, et j’arrive enfin chez Simon, après avoir passé l’après-midi à recevoir des appels de ma famille, et ce jusqu’à ce qu’il soit trop tard en Bretagne pour que les grand-mères ne tiennent debout. Ça fait du bien, finalement, de reprendre un peu le contact avec les siens, de temps en temps. Après une telle journée, je me suis promis de réserver mes billets d’avion pour la Bretagne dès que possible, pour y passer l’été.

Je sonne à la porte, et Simon m’ouvre, la mèche rebelle et le visage rayonnant. Une main derrière le dos.

- Qu’est-ce que tu caches dans ton dos ? lui demandé-je, feignant d’être déjà désabusé par la surprise à venir, mais en fin de compte plutôt amusé par l’espièglerie de l’irlandais.

Sans se faire prier, Simon révèle alors ce qu’il dissimulait : une énorme bouteille de whisky, ornée d’un grotesque ruban vert émeraude surdimensionné, pour un aspect « farfadet festif » garanti.

- Ça, mon ami, dit-il de son habituel ton professoral, c’est comme ça qu’on fête un anniversaire dignement, en Irlande !

- Tu n’as pas de la Guinness au frais, pour commencer ? rétorqué-je. Je ne peux pas avaler un verre de whisky l’estomac vide… sans risquer de me vider davantage encore…

Il fait la moue, faussement agacé, marmonnant quelque chose voulant sans doute dire « quelles mauviettes, ces français ! » dans un mélange incompréhensible d’argot irlandais et de gaélique, puis m’invite à entrer, un large sourire aux lèvres.

Je m’installe dans le canapé, alors que Simon ramène quelques Guinness du réfrigérateur, conformément à ma demande. Il décapsule une première bouteille, qu’il me tend, puis se sert lui-même, et s’assoit à côté de moi. Il pose une main sur ma cuisse, puisque c’est désormais devenu un quasi-habitude entre nous. On trinque, parce qu’il faut bien le faire.

- A ta santé, birthday boy ! me lance-t-il avec un sourire.

- Merci ! dis-je d’un ton chaleureux. D’ailleurs, en parlant de ma santé, tu sais qu’on ne fête pas que mon anniversaire, aujourd’hui…

Je vois à son léger regard en coin qu’il comprend tout de suite de quoi je veux parler.

- Toi, tu as vu le Dr. Ventura !

- Tout à fait. Et j’ai le plaisir de t’annoncer que je suis officiellement PrEParé.

- Tu vois, ce n’était pas si difficile ! s’exclame-t-il avec entrain, avant de continuer sur un ton plus sérieux. Bon, dans de telles circonstances, je n’ai pas vraiment d’autre choix que de te prendre en otage pour le weekend.

- Comment ça ?

- Tu ne sors pas d’ici avant lundi matin, explique-t-il, l’air sûr de son coup. Et pendant ce temps-là, je vais te faire payer pour tout le latex que tu as utilisé dans ta vie alors que tu aurais pu t’en passer, toi qui prétend être si à cheval sur la protection de la nature. Tu imagines le nombre d’hévéas abattus par ta faute ?

J’esquisse un sourire. Si telle est la sentence, je l’accepte sans hésiter. Je n’ai rien d’autre de prévu pour le weekend, de toute manière. Autant mettre à profit ma nouvelle police d’assurance contre les accidents ou les oublis.

- Je vois… réponds-je amusé. Et en quoi consiste ma punition, précisément ?

- Tu verras en temps voulu. Pour l’instant, finis ta bière.

Simon fait durer le suspense pendant quelques minutes, quelques heures encore. Il m’a préparé à manger, et insiste pour qu’on déguste les tacos végans qu’il a eu tant de difficulté à cuisiner avant de passer aux choses sérieuses. Je me plie à son timing imposé sans problème. De toute façon, je suis affamé. Et j’ai bien besoin d’éponger quelque peu la Guinness, trop vite avalée, qui désormais me tourne légèrement la tête. Le repas se déroule donc dans un atmosphère plutôt amicale, la tension sexuelle n’étant pas encore complètement palpable entre Simon et moi, même si l’issue de la soirée ne laisse aucun doute. Simon évoque l’actualité, et émet quelques craintes quant au future des Nations Unies, me conseillant de « commencer à regarder ailleurs, au cas où ». Il me propose même un peu d’aide en la matière.

- Si tu acceptes de quitter définitivement le côté obscur de la force, je pourrais te faire rentrer dans notre organisation ! Il faudrait que tu renonces à ton gros salaire, par contre.

- Et travailler pour toi ? fais-je semblant de m’offusquer. Plutôt crever…

- Pourquoi ? Ça ne t’exciterait pas de m’avoir pour chef ?

- Je ne crois pas que ce soit une bonne idée… marmonné-je en me remémorant ma liaison malheureuse avec Hristov, qui ne s’était pas spécialement bien terminée, si on omet la promotion obtenue en échange de mon silence.

- Ok, dans ce cas j’ai une meilleure idée…

Simon se lève d’un trait, et débarrasse la table. Puis, il se dirige vers la porte d’entrée, qu’il verrouille. Il se retourne alors vers moi, le visage plein de malice, l’œil pétillant, un sourire faussement mauvais sur les lèvres.

- Loïc, la prise d’otage commence. Je te conseille de coopérer, si tu veux que ça se passe bien pour toi. On va commencer par aller dans la chambre, si tu veux bien.

J’ai un petit rire nerveux. Mais je refuse d’obtempérer, et me cramponne à l’accoudoir du canapé. Pour la forme. Je compte bien lui offrir une certaine résistance, pour lui montrer de quel bois je suis fait, d’une part, mais aussi pour pimenter encore un peu le petit jeu de mon bel irlandais jamais à court d’idées. Ça a d’ailleurs l’air de fonctionner, à en juger par le regard lubrique que me jette Simon de ses beaux yeux vert de gris. Il s’approche de moi, d’un pas décidé, et, une fois arrivé à ma hauteur, place son entrejambe à hauteur de mon visage. Il s’efforce de prendre un ton dur, ferme, et me lance :

- Loïc, je ne vais pas le répéter trois fois, tu m’as compris ? Tu viens dans la chambre.

Je reste immobile, le regard plein de défi. Il jubile. Et réprime un sourire. D’un geste lent et précis, ménageant le suspense, ses doigts défont un à un les boutons de son pantalon, et dévoilent progressivement la bosse qui se dessine sous son caleçon. Puis Simon abaisse son caleçon de quelques centimètres, et laisse ainsi s’échapper son sexe rose, épais et à demi-bandé. D’un simple geste du menton, il me fait signe d’en approcher les lèvres. Cette fois, je m’exécute, hypnotisé par la taille inouïe de son membre. Ma bouche effleure son gland, puis l’avale. Je l’y laisse enfler quelques instants, patient. Lui se tend rapidement. Et très vite, il imprime un délicat mouvement de ses reins contre mon visage, qui m’incite à engloutir la totalité de son sexe, du mieux que je peux, pour commencer mes va-et-vient.

Je sens Simon se crisper légèrement sous l’effet de mes caresses. Ma langue s’enroule autour de sa lourde queue qui remplit ma bouche jusqu’à l’orée de ma gorge. Puis il décide de récupérer l’initiative. Sa main vient se poser sur ma nuque, d’où elle contrôle le rythme de mes allers-retours avec fermeté et intransigeance. Forcé à avaler toujours plus de chair, toujours plus vite, je commence à fatiguer légèrement. Mais Simon n’en a que faire. Et il y enjoint à sa main de petits coups de rein, secs et rapides, qui font taper son gland gonflé contre le fond de ma gorge. Je toussote, étouffé par la cadence infernale qu’il y inflige à ma bouche épuisée. Lui, grogne, marmonne. De plaisir, je suppose. Je lève les yeux vers son visage, dont les traits d’ordinaire si doux sont durcis et virilisés par l’effort et par le rôle qu’il se donne. Nos regards se croisent, l’espace d’une seconde. Ce qui semble le conforter dans son jeu. Sa deuxième mains vient se placer à la base de sa queue épaisse, pour la branler en même temps que je le suce. Et, très vite, ce qui devait arriver arrive : Simon se tend et de longs jets chauds et amers viennent se déposer sur ma langue. Le souffle court, il se retire d’entre mes lèvres, qu’il laisse brillantes de sa semence, et plonge son regard pale et intense dans le mien.

- Avale, dit-il sans ciller, le ton toujours dur et impérieux. Tu ne crains rien, je te rappelle.

Il n’a pas tort. Je peux me permettre ce genre de choses, désormais. Je m’exécute donc sans me faire plus prier, et laisse son jus tiède s’écouler dans ma gorge. Je déglutis, quelque peu théâtral, pour qu’il sache que j’ai bien respecté sa consigne. La mine satisfaite, Simon me gratifie d’une petite claque sur la joue, puis remonte son caleçon et son pantalon, et se dirige vers le placard de l’entrée, sans me dire un mot. Me laissant seul sur le canapé.

Sans trop comprendre son geste, je m’essuie la bouche du revers de la main et attend son retour. Il revient quelques instants plus tard, le visage rayonnant, un large sourire aux lèvres, et quelques bandelettes de tissu à la main. Il s’agenouille devant moi, et me fait signe de joindre mes poignets. Je comprends qu’il veut me les attacher. Situation totalement inédite pour moi, je dois bien l’avouer. Je n’ai jamais vraiment donné dans le bondage. Soit. J’accepte de jouer le jeu, et laisse le bel irlandais me lier fermement les poignets. Je suis désormais à sa merci. Otage de son plaisir, de sa bonne volonté, comme c’était son souhait. Ça ne me déplait pas, si je dois être complètement honnête, il est même possible que ça m’excite un peu, un peu plus encore que d’ordinaire. D’ailleurs, voulant sans doute soulager mon érection de plus en plus douloureuse car réprimée par mon jeans, Simon retire mon pantalon sans ménagement, et, avec lui, mon caleçon, me laissant ainsi les fesses et la queue à l’air et les poings liés.

- Ça te plait, cette petit prise d’otage d’anniversaire ? me demande-t-il, sortant un instant de son rôle pour vérifier si je suis toujours partant.

Je hoche la tête avec frénésie. Me mords la lèvre inférieure. Priant pour qu’il accepte de me donner un coup de main afin de régler de toute urgence ce problème d’érection incontrôlable. Pourtant, il ne semble pas pressé. Il vient déposer un baiser sur mes lèvres, où il retrouve, je l’imagine, un arrière-goût de sa propre semence. Il se détache de ma bouche, me jette un regard joueur, et enfonce un doigt dans ma bouche pour me le faire sucer. Puis il plonge la main entre mes cuisse pour y trouver mon trou, qu’il masse avec vigueur pour le dilater le plus largement possible. Je sens son doigt humide qui me pénètre légèrement. Je laisse échapper un petit cri de surprise. Et de plaisir, aussi.

Enfin, lorsqu’il me juge prêt, Simon se relève, se déshabille entièrement, brandit son sexe à nouveau tendu, puis s’accroupit entre mes jambes écartées, qu’il vient plier et déposer sur ses épaules. La pointe de sa queue se colle sur mon trou, qui épouse la forme de son gland. Et s’ouvre un peu plus encore. Je frémis. J’ai la tête qui tourne. Simon enduit son sexe d’une quantité généreuse de salive, et commence à me pénétrer. Centimètre par centimètre. La brûlure est intense, comme toujours. Mais pour la première fois, ce n’est pas le plastique du préservatif que je sens s’enfoncer en moi, mais bien la tiédeur de sa chair. Et c’est tout autre chose. Je gémis déjà. Sa queue continue son chemin puis, une fois entièrement insérée dans mon derrière, commence le chemin inverse, sans complètement se retirer.

Ce premier à-coup me décroche un petit cri de plaisir. Peut-être un peu trop fort ? Au risque d’alerter le voisinage sur ma captivité fictive… En tout cas, c’est ce que semble penser mon ravisseur, qui cherche à tâtons sur le sol de quoi créer un bâillon de fortune. Simon opte finalement pour son caleçon, qu’il froisse et me fourre dans la bouche. Je devine le goût acre laissé par sa queue sur le tissu, ce qui me fait un temps oublier le supplice infligé à mon trou par la largeur barbare de la queue de Simon. Malgré la retenue de ce dernier, chacune de ses saillies me plonge dans un état second. Le bâillon improvisé étouffe mes cris, mes protestations. Mais n’efface en rien la sensation de plaisir intense qui se dégage de mon derrière. Et ce jusqu’à ce que Simon cède enfin, et se vide dans mes entrailles. Avec parcimonie, cette fois, puisqu’il est vrai qu’une grande partie de son jus disponible s’est déjà déversé dans ma gorge il y a quelques minutes à peine. Son membre se retire de mon trou rougi, et je reprends alors conscience de ma queue, raide comme elle ne l’a jamais été, presque douloureuse tant elle demande à ce qu’on s’occupe de son cas. De mes mains attachées, je dégage le caleçon qui me sert de bâillon, et lui fais savoir ma frustration.

- Et moi ?

- Oh ne t’en fais pas ! répond-il d’un ton plein de malice. On ne fait que commencer. On a tout le weekend pour baiser, Loïc.

Puis, cédant à mon regard de chien battu, il accepte finalement de joindre l’acte à la parole, et prend mon sexe tendu entre ses lèvres roses.

*

Le lundi matin sonne la fin du jeu, et Simon signe ma libération à contre-cœur, me laissant quitter son appartement pour retourner au travail, vêtu d’une chemise qu’il me prête pour l’occasion, puisque je n’ai pas le temps de repasser par chez moi. Arrivé au bureau, je retrouve Erika, Sanjay et Louise, tous visiblement reposés et manifestement satisfaits de ce premier weekend printanier. Erika prétend être allée faire un jogging sur la High Line, Sanjay du monocycle électrique sur les quais de l’Hudson, et Louise a suivi un cours d’auto-défense féministe donné par un collectif antifasciste dans une usine désaffectée du Queens. Autant vous dire qu’après ça, je ne me sens pas forcément le plus marginal du groupe, avec mon weekend placé sous le signe de la prise d’otage fictive. Après s’être racontés nos aventures des deux derniers jours – en omettant quelques détails clés, pour ma part, par souci de décence – nous vaquons chacun à nos activités respectives, dans une ambiance studieuse mais ma foi plutôt bonne enfant.

Puis soudain, Ewelina débarque dans le bureau, la mine défaite et le regard pris de panique. Son arrivée provoque l’effet d’une douche froide, à moi et à mes trois collègues. L’assistante d’Idriss reste plantée devant nous quatre pendant quelques secondes, frappée de stupeur, incapable de trouver les mots pour expliquer sa présence ou la peur qui se lit sur son visage, complètement paralysée par l’angoisse. Puis, après un effort pharaonique de la part de la belle polonaise, elle finit par parvenir à aligner une phrase entière.

- Idriss veut nous voir dans son bureau tout de suite… C’est… C’est vraiment grave.

Interloqués, nous quittons nos postes un à un et nous dirigeons à la file indienne vers le bureau d’Idriss, qui nous y attend, appuyé contre le rebord de la table de réunion, le visage traversé par des tics nerveux. Je ne l’ai jamais vu comme ça. Même lors de l’incident médiatique provoqué par ma petite personne quelques mois auparavant, il avait su rester calme, impassable, maître de soi. Cette fois, c’est tout juste s’il ne tremble pas. D’un simple geste de la main, il nous invite à nous asseoir, et nous nous exécutons en silence. Finalement, Idriss prend la parole, s’efforçant d’employer une voix la plus grave et solennelle possible :

- J’ai appris la nouvelle il y a quelques minutes à peine, et je tenais à ce que vous l’appreniez de moi plutôt que par la presse. Vous n’êtes pas sans savoir que le président américain est assez critique à l’égard de notre institution… Il n’est pas tendre avec nous dans les médias, et ne cache pas son scepticisme vis-à-vis de notre mission et de notre capacité à la mener à bien. Ce samedi, le président a menacé de suspendre le financement américain des Nations Unies. Et aujourd’hui, à huit heures précises, heure de Washington, il a mis sa menace à exécution. Le secrétaire-général a été notifié par câble diplomatique il y a quelques heures à peine. Je ne vous le cache pas : l’impact pour notre institution est terrible. Les Etats-Unis sont notre premier donateur, même si les paiements sont parfois en retard. Il est impensable que l’institution s’en remette, ou alors, en subissant une cure d’austérité qui aura un impact sur nous tous : nos activités, nos salaires, nos postes. Pire encore, le président américain a également signé un ordre exécutif qui initie une procédure visant à révoquer la signature de notre charte fondamentale par les Etats-Unis, ce qui équivaut à retirer la participation du pays aux Nations Unies. Je ne sais pas encore quelles seront les conséquences de ce retrait, personne ne peut vraiment le dire, mais ce dont nous pouvons déjà être sûrs, c’est que rien ne sera plus comme avant… Les jours et semaines qui viennent vont être difficiles. De mon point de vue, c’est tout simplement la survie de notre organisation qui est en jeu. Il se pourrait bien que le glas de son existence ait été sonné depuis le bureau ovale de la Maison Blanche… Nous en saurons plus très vite, mais je préfère être honnête avec vous et vous avertir : les nouvelles ne seront pas bonnes.

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— Rien.
— Rien, alors.
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— Alors je m’en vais. Tu sais que je t’aime.
— Tu m’aimais.
— Je t’aimerai.
— Fort bien. Alors au revoir.
— Au revoir »
Et au son des rouleaux qui s'écrasent, parchemins pleins de mots et d'histoires de la mer, le vieil homme s'endort quand entre la nuit.

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