Fin

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Montréal, le 2 avril 2030.

Il est toujours difficile de mettre un terme à une histoire, et celle-là ne fait pas exception. D’autant qu’il n’y a pas vraiment de raison de l’interrompre ici. Ce n’est pas comme si je m’apprêtais à vous quitter sur un événement particulièrement marquant, une chute inattendue, un season finale, qu’il soit effroyable ou merveilleux, mais qui, à tout le moins, vous ferait dire qu’il valait la peine d’avoir lu tant de pages du récit de ma vie, ces dix dernières années. La vie n’est pas toujours si romanesque, si théâtrale. Et c’est tant mieux, d’ailleurs.

Je ne peux non plus me contenter de vous dire que « tout est bien qui finit bien ». Car je n’en sais rien. Aujourd’hui, j’ai trente-huit ans, je suis entouré de ceux que j’aime, et je suis heureux. Mais ce que l’avenir me réserve, personne ne le sait. Et surtout pas moi. Peut-être que demain, un bus électrique, et donc silencieux, me surprendra en flagrant délit de « traversée de la chaussée au rouge piéton », et m’ôtera la vie, quelque part entre son pare-chocs et le bitume. Il se peut que dans six mois, on diagnostique un Alzheimer avancé à ma mère, et qu’Andre finisse par me quitter pour un médecin du CHU, plus jeune et mieux foutu que moi. Ou au contraire, imaginez que je gagne la loterie canadienne la veille de mes soixante-cinq ans, et que moi et mon beau métis de petit-ami puissions finir nos jours dans une immense villa avec vue sur mer, dans une région du monde dont le climat sera resté agréable, ou le sera devenu. Tout ça pour dire : je n’ai pas atteint la moitié de l’âge qu’un homme peut espérer vivre, dans un pays occidental, et la vie a sûrement encore de belles surprises en réserve pour moi. Et je n’ai pas vraiment de contrôle là-dessus.

La seule chose que l’on puisse faire, c’est s’arranger pour être satisfait de sa vie actuelle. C’est mon cas.

Ma mère a emménagé avec Andre et moi il y a un an et demi. C’était son idée à elle, bien évidemment. Je n’étais pas pour, au début, mais elle a fini par me convaincre, arguant que mes visites étaient trop rares pour tromper la solitude de Pornic. C’était soit ça, soit elle avalait une plaquette de Lexomil pour aller retrouver mon père plus vite que prévu. Le chantage affectif, ça fonctionne toujours. L’argent de l’assurance nous a permis d’investir dans un très beau penthouse en plein cœur de Montréal. L’appartement occupe tout un étage d’une tour résidentielle flambant neuve, équipée d’un système de régulation thermique naturel qui nous permet d’affronter les dérèglements climatiques, présents et à venir, dans un confort optimal. Ma mère a sa chambre dans l’aile est du bâtiment, moi et Andre dans l’aile ouest, et les parties communes sont si vastes que nous pouvons passer des jours sans nous y croiser. La cohabitation est donc finalement plutôt aisée. L’argent permet de résoudre bien des problèmes.

Ça ne veut pas dire ma mère a troqué la solitude de la Bretagne pour l’isolement au Canada. Epanouie, elle se rend tous les jours à un cours de gymnastique pour sexagénaires souples et dynamiques, où elle s’est fait de nombreuses amies, qui la surnomment « la parisienne », à cause de son accent. Ce matin, elle m’a aidé à préparer la chambre d’ami, en prévision de l’arrivée de Maria et Javi. Ils ont atterri il y a un peu plus d’une heure. Andre a quitté le travail un peu plus tôt pour aller les récupérer à l’aéroport, tandis que je finalise le repas du soir.

Mariés depuis deux ans, on pourrait s’attendre à voir Maria débarquer avec ventre arrondi. Mais non. La belle espagnole ne veut pas d’enfant, et son écrivain de mari, encore moins. J’ai encore en mémoire ce qu’il dira, une fois installé dans le canapé, après le dîner, légèrement aviné : « vous en avez de la chance, vous, les gays, ça ne peut pas vous tomber dessus par hasard ! Nous, on est obligés de prendre des médocs pour s’éviter les ennuis ». J’apprendrai quelques jours plus tard de la bouche de Maria qu’elle s’était quand même fait congeler quelques ovules, au cas où elle changerait d’avis.

Un couple singulier, Maria et Javi. Les deux s’approchent de la quarantaine avec élégance et sérénité, sans que l’âge ne marquent leurs corps ni leurs visages, qui respirent aussi bien la jeunesse que la réussite sociale. Le cabinet de Maria a pris de l’envergure, elle emploie désormais plus de cent avocats. L’an dernier, elle a remporté son premier méga-procès européen, obtenant des gouvernements de la France, de la Belgique et de la Slovaquie qu’ils ferment plusieurs centrales nucléaires hors d’âge au nom du principe de précaution. Javi, quant à lui, vient de publier un troisième livre dans le top 10 des ventes sur le marché de la littérature hispanophone. Leur maison, dans la banlieue chic de Madrid, n’a rien a envier à notre penthouse montréalais.

Je ne suis pas intimidé par la réussite de mon amie. J’ai beaucoup trop d’estime et d’amitié pour elle pour lui souhaiter de stagner dans sa vie personnelle et professionnelle. D’ailleurs, je ne suis pas en reste. Je viens de décrocher un poste de conseiller auprès de la ministre canadienne des affaires étrangères et du climat, qui me conduit à faire de plus en plus d’allers-retours entre Montréal et la colline d’Ottawa, voire quelques voyages à l’étranger, de temps à autre. J’ai donc mis ma carrière d’académique entre parenthèses. Pour le moment, du moins. Andre, pour sa part, est toujours en poste au CHU de Montréal, et en passe de devenir chef-adjoint du service de médecine interne. Pour cela, il doit d’abord passer un examen de compétence en langue française, indispensable à la promotion au sein du système de santé québécois, comme du reste des services publics de la belle province. De temps en temps, j’essaye de l’aider à réviser, mais c’est avant tout ma mère, l’ancienne professeure d’anglais, qui s’en charge, prenant sa mission très à cœur. Je ne suis pas contre l’idée. Ça occupe ma mère, et la rend heureuse. Et ça les rapproche, elle et Andre. Plus que je n’ai réussi à me rapprocher de sa famille à lui, avec laquelle je ne parviens pas à me trouver de points commun, en dépit de mes meilleurs efforts.

Lors du repas, la discussion tourne autour de la vie des uns et des autres, et, immanquablement, de celle de nos amis communs. Maria me confirme qu’Ulysse et Samir se sont séparés, six mois seulement après s’être mariés. Je ne suis pas vraiment surpris. Rien qu’à me remémorer la cérémonie, un puissant sentiment de gêne s’empare de moi. Il n’est généralement pas bien vu de coucher avec l’un des mariés sans prévenir l’autre... Pour ce qui est d’Alvaro, il a intégré le Fonds mondial et s’est installé à Vienne, conformément à ses désirs. Il vit désormais le rêve européen, qui, selon Maria, consiste à voyager chaque mois dans un capitale différente et d’activer Grindr en plein centre-ville, pour tester les aptitudes de la population locale. Il s’avère, toutefois, que le bel uruguayen aurait bien un amant régulier dans sa ville de résidence, un français de dix ans son cadet qui, selon les dires de Maria, me ressemble comme deux gouttes d’eau, bien qu’Alvaro se refuse à l’admettre en public. C’est bien possible.

Enfin, on en vient à Luiz. Lui et Emerson sont toujours ensemble, et résident désormais à New York. Luiz y tente en vain de reprendre son activité de journaliste, bien que personne ne fasse confiance en l’impartialité ou l’impertinence d’un ex-président. C’est donc essentiellement Emerson qui pourvoit aux besoins du couple, étant désormais grassement payé par le cabinet de stratégie politique qui l’a embauché comme consultant pour les candidats du parti démocrate des Etats-Unis, inspiré par la campagne menée il y a quatre ans au Brésil. Montréal et New York n’étant pas si éloignées, nous nous voyons de temps en temps.

Je n’en dit pas plus à Maria et Javi, qui n’ont pas besoin de savoir que, lors de leur dernière visite, Luiz et Emerson se sont véritablement donnés en spectacle, lors d’une dispute particulièrement violente, qui s’est terminée par une réconciliation sur l’oreiller dont les draps se souviennent encore. La chambre d’amis et celle qu’Andre et moi partageons donnent sur le même patio, les fenêtres sont quasiment en face l’une de l’autre, et nous n’avons pas raté une miette de la scène, confortablement installés dans notre lit. J’ai encore en tête les remarques d’Andre, impressionné par la passion dont les brésiliens ont fait preuve :

« Il a l’air de pas mal se débrouiller à la fellation, ton ex ! L’autre a l’air de prendre son pied... »

« Oh, et puis est bien doté, Emerson, dis-donc ! »

« Et quelle endurance, mon Dieu ! Mais c’est une machine de guerre, ce mec ! »

Il est vrai que le performance était impressionnante. Emerson était indéniablement un amant plus énergique que moi, et je comprends que Luiz ait pu se lasser de nos ébats après avoir découvert les talents de son conseiller spécial.

La soirée avance sans que la bonne humeur ne s’estompe. Maria est toujours aussi magnétique et drôle : tout ce qu’elle raconte se transforme en histoire passionnante. Javi, pour sa part, est plus discret que sa compagne, mais tout aussi intéressant, et ses points de vue parfois excentriques animent nos débats. Il est particulièrement affable, et lui et Andre s’entendent de mieux en mieux, au point que le bel hidalgo lui demande même s’il accepterait de l’aider à réfléchir à son prochain roman, dont le héros est un docteur cynique dont la carrière part à vau de l’eau après une erreur médicale.

« Je te rassure, le personnage n’est pas basé sur toi. C’est juste qu’il me faudrait quelqu’un pour vérifier que ce que je dis est plus ou moins sensé, d’un point de vue médical »

Le beau métis accepte sans hésiter. Personne ne peut dire non à Javi.

Sur cette belle promesse, nous décrétons qu’il est l’heure d’aller au lit. Maria et Javi sont épuisés par le voyage, et nous avons convenu de faire une virée à Québec-Ville, le surlendemain. Il leur faut donc reprendre des forces. On se dit « bonne nuit », et chaque couple se retranche dans ses quartiers. Je ne suis pas mécontent de me retrouver seul avec Andre. Enfin ! Nos emplois du temps chargés ne nous laissent que peu de temps pour nous retrouver. Je n’ai même pas le souvenir que l’on ait fait l’amour, cette semaine. Pourtant, ce n’est pas l’envie qui manque, comme en témoigne le long baiser dont le beau métis me gratifie une fois que je le rejoins dans la chaleur du lit.

Je ne me lasse pas de sa beauté. Son magnifique visage aux traits à la fois masculins et doux, à la peau sombre et aux lèvres pleines, souvent étirées en un sourire aussi franc que blanc. Ses yeux noirs et brillants comme des quartz. Ses cheveux courts et crépus, que je caresse du bout des doigts. Ses épaules larges et son torse bombé, sur lequel je dépose quelques baisers. Ses bras puissants, qui me soulèvent pour me placer confortablement sur le matelas, un oreiller dans la cambrure du dos. Son large sexe, qu’il prépare et mouille entre mes lèvres, avant de partir à l’assaut de mon derrière. Ses cuisses et ses fesses musclées, qui se contractent au rythme des saillies qu’il m’inflige, mes jambes enroulées autour de ses hanches étroites. La sueur qui perle sur son front, alors qu’il s’épuise à me faire l’amour avec toute la ferveur dont il est capable. La tiédeur de sa semence qui, cette fois, finira sa course dans mes entrailles, mais dont je n’ai aucun mal à me remémorer le goût aigre-doux.

Pendant qu’Andre se démène, je me laisse aller au plaisir, plongé dans un état second. Je tourne la tête vers la fenêtre, pour y contempler le ciel, y déceler quelques étoiles, peut-être. Mais ce n’est pas la voute céleste qui retient mon attention. C’est la silhouette de Javi, qui se dessine nettement dans la semi-obscurité de la chambre d’amis. Je ne parviens pas à distinguer son visage, mais je ne doute pas une seconde du fait qu’il soit en train de nous observer, Andre et moi. En témoignent son caleçon baissé à mi-cuisses, et sa main droite qui secoue son sexe avec frénésie. Je ne prends pas la peine de prévenir Andre. Je ne veux pas le perturber en plein effort, ni le faire douter de son amitié naissante avec Javi. En revanche, il faudra que je mette le holà à leur collaboration sur le roman du bel hidalgo à la sexualité plus fluide qu’il ne veut bien l’admettre. Pour autant que l’idée d’un plan à trois avec Javi me semble alléchante, je respecte bien trop Maria pour permettre un chose pareille. J’ai quand même appris une chose ou deux, en dix ans, dont un dicton espagnol qui a quelque peu aiguisé mon compas moral :

“Donde tengas la olla, no metas la polla”.

Fin.

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