Chapitre 31. L’œil de la tempête

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Rejoindre la Bretagne depuis la Cantabrie s’est révélé être un véritable calvaire. Impossible de prendre un vol pour Nantes ou pour Rennes, les aéroports du nord-ouest de la France étant tous fermés jusqu’à nouvel ordre. Et les trains coupés à partir de Biarritz. J’ai donc quitté Castro Urdiales à l’aube pour rallier la capitale du pays basque français par le rail, puis ai loué une voiture sur place. Me ruant sur le dernier modèle disponible à l’agence de la gare. Une minuscule Peugeot électrique que je n’avais pas le souvenir d’avoir vu de l’autre côté de l’Atlantique. Tous les modèles à essence, à l’autonomie plus grande, avaient déjà été réservés. Je n’étais pas le premier à avoir l’idée de remonter vers le nord par mes propres moyens...

Le cyclone Amalia avait parcouru la France du Golfe de Gascogne jusqu’à la frontière belge, avant de poursuivre sa déferlante jusqu’à Bruxelles, puis Amsterdam, en partie sous les eaux, à en croire les informations diffusées par France Info. Puis, refroidie par le passage au-dessus de la mer du nord, Amalia s’était mue en simple tempête tropicale, et n’avait fait que des dégâts superficiels sur les côtes danoises et norvégiennes. Quelques arbres renversés. Quelques toitures arrachées. Quelques villages inondés. Rien qui ne puisse être réparé. Ce qui n’était pas le cas de la côte atlantique française, violemment amochée par le monstre de vent et de vagues. J’ai d’abord traversée les Landes, reconnaissant à peine le paysage que j’avais pourtant vu défiler maintes fois lors de mon enfance, lorsque mes parents et moi descendions en Espagne pour l’été. Il n’en restait rien. Tout était dévasté. L’autoroute était jonchée de branches et de troncs d’arbre déracinés, au point où je me suis demandé s’il restait un seul pin debout, dans l’immense forêt landaise. Sur le périphérique bordelais, amas de tôle, pancartes publicitaires et autres panneaux de signalisation arrachés au bas-côté s’ajoutaient aux monceaux de végétaux sur la chaussée. Le spectacle était terrifiant. Et la conduite dangereuse. Sur le coup, j’ai même remercié le ciel de m’avoir limité dans le choix de la voiture de location : il m’était facile de slalomer entre les débris en tous genres au volant de la petite Peugeot, bien plus maniable que les gros breaks et SUV que je dépassais avec aise, chaque fois que je le pouvais.

J’ai rapidement changé d’avis, quand la batterie de la voiture électrique a viré au rouge après seulement trois cent kilomètres de trajet, quelque part en plein milieu des Charentes. Après quelques sueurs froides, j’ai fini par trouver une station de recharge sur une aire de repos. J’ai branché la Peugeot un bon quart d’heure, avant de constater que l’électricité avait été coupée, et que, par conséquent, la batterie n’avait pas chargé. Désespéré, j’ai repris la route et, par miracle, ai trouvé un concession Peugeot dans la zone commerciale de Saintes, où, après avoir expliqué ma détresse, le personnel a accepté de me laisser me brancher sur le super-chargeur du garage, alimenté par un générateur au gasoil. Pour le voyage zéro émission, on repassera.

Une heure et demie plus tard, j’ai pu quitter Saintes, la batterie chargée à bloc, mais complètement lessivé après passé de longues minutes au téléphone avec ma mère, en proie à de violentes crises de larmes. J’ai tenté de la rassurer, en vain... Pour ma part, j’étais incapable de pleurer, ni d’éprouver le moindre sentiment, d’ailleurs, comme anesthésié par la nouvelle, qui me semblait encore trop irréelle... Et puis, j’avais une mission, un but, dans l’immédiat. Rejoindre Pornic. Et je n’étais pas au bout de mes peines... Après avoir passé Niort, un nouvel obstacle s’est dressé sur mon chemin. Le marais poitevin s’était transformé en véritable lac, les routes de la régions étaient impraticables, et la gendarmerie m’a tout simplement demandé de faire demi-tour, sans plus d’indication sur l’itinéraire à suivre. Un peu au hasard, j’ai donc mis le cap sur Poitiers, puis sur Cholet, avant de quitter l’autoroute, pour couper à travers le Maine-et-Loire et la Loire-Atlantique et relier Pornic sans passer par Nantes. Un périple douloureux à travers la campagne de l’ouest de la France, où la traversée de chaque village apportait son lot de macabres découvertes. Vitres brisées. Volets arrachés. Maisons en ruine. Tilleuls et poteaux électriques juchés sur le bitume défoncé de la rue principale. Le clocher d’une église, allongé sur le sol, de toute sa longueur, cassé en trois morceaux. La place d’un village, défigurée par un amoncellement de gravats, de tuiles, de tôle froissée, de véhicules défoncés, et de cadavres d’animaux. Et peut-être d’hommes, aussi.

En effet, à chaque flash info, France Info annonçait de nouveaux dégâts, et un bilan humain mis à jour, toujours plus lourd. Huit-cents morts et trois-mille disparus. Une marée noire sur la côte nord de la Bretagne, suite au naufrage d’un pétrolier pris dans la tempête. Mille-deux-cent morts et quatre-mille-trois-cents disparus. Une crue de la Seine dans le centre de Paris, et un morceau de la toute nouvelle toiture de Notre-Dame arrachée par les rafales. Trois-mille-cinq-cents morts et huit-mille disparus. L’effondrement de la falaise d’Etretat. Sept-mille morts et neuf-mille-cinq-cents disparus. Un incident « d’une gravité importante mais actuellement maîtrisé » à l’usine de retraitement des déchets nucléaires à la Hague, en Normandie – la population locale étant malgré tout conseillée d’avaler une pastille d’iode mise à disposition par le ministère de la santé dans les pharmacies de la région. Huit-mille-deux-cent morts et dix-mille-quatre-cents disparus. Des chiffres balancés froidement par les journalistes, sans donner de nom, de visage, aucun détail personnel. Et pourtant... Mon père était l’un d’entre eux...

C’est au rythme de cet litanie glaçante que j’ai parcouru les derniers kilomètres jusqu’à Pornic. La boule au ventre grandissant à mesure que j’approchais de ma ville natale, qui n’avait visiblement pas été épargnée par Amalia, loin de là... Le port était complètement saccagé, les coques brisées des voiliers exposées sur les quais, dont une partie avait été avalée par la mer. Le sable de la plage avait lui aussi été emporté par les eaux. Les vagues léchaient désormais directement les trottoirs de ce qui fut un jour une promenade à plusieurs dizaines de mètres de la grève. Plusieurs maisons du front de mer n’avait pas survécu.

Je gare la Peugeot devant la maison familiale. Il fait trop sombre pour que je puisse constater l’ampleur des dégâts. La nuit est sur le point de tomber, et les lampadaires de la rue ne semblent plus fonctionner... Je dois donc approcher de quelques mètres encore pour comprendre la raison pour laquelle mon père est décédé, la nuit dernière. La véranda est en lambeaux, il ne reste aucune fenêtre qui ne soit pas lézardée. Une partie de la maison s’est écroulée sur elle-même, le vent s’y est engouffré après que le toit en ardoises ait cédé, et terminé sa course dans le fond du jardin. La partie en question, c’est – c’était – la chambre de mes parents, ensevelie sous un amas de parpaings et de pièces de charpente en bois massif. Ma mère était au salon, en train de tromper son insomnie en lisant sur le canapé. Mon père a été cueilli par la grande faucheuse en plein sommeil, trahi par la puissance du somnifère avalé avant de se mettre au lit. Abasourdi par la vision d’horreur de ma maison d’enfance emportée par le cyclone, je prends alors soudainement conscience de l’irrévocabilité de la situation. Rien ne pourra effacer les stigmates de la tempête. Rien ne pourra ramener mon père à la vie.

*

« Le mariage s’est bien passé ? Tout va bien pour toi ? Je viens d’entendre aux actualités que tous les vols entre l’Europe et le Canada sont annulés à cause de la tempête. Donne-moi de tes nouvelles quand tu as un peu de temps, je commence à m’inquiéter... »

C’est Andre. Le pauvre n’est au courant de rien. Pas même du fait que je sois actuellement en France, et plus en Espagne. Je n’ai pas pris le temps de le mettre au courant. A vrai dire, je n’y ai même pas pensé. Lui et moi sommes encore dans une sorte d’entre-deux pas tout à fait clair, et j’ignore à partir de quel moment dans une relation il est acceptable de dire : « désolé de ne pas t’avoir rappelé, mon père est mort hier soir ». Mais bon, je ne peux pas l’ignorer non plus... Dans tous les cas, je le rappellerai plus tard. J’ai plus urgent pour le moment : la crémation aura lieu dans quelques heures à peine, et il faut encore que je m’habille.

Ma mère aurait préféré un enterrement. Pas par attachement religieux, mais parce qu’il est plus facile de se recueillir sur une tombe qu’auprès d’une urne. Et puis, même si elle n’a rien dit à ce sujet, je crois que, quelque part, il y avait aussi l’idée un tant soit peu réconfortante de pouvoir se faire enterrer aux côtés de celui avec qui elle a partagé trente-neuf ans de sa vie, une fois le moment venu. Malheureusement, c’est impossible. Il y a eu trop de décès, ces derniers jours, et les croque-morts sont débordés. Et puis, détail pratique, le sol est gorgé d’eau après le passage de la tempête, si bien qu’il est tout simplement impossible d’y creuser une tombe sans se retrouver dans une mare boueuse, impropre à la conservation du cercueil. Nous nous sommes donc rabattus sur la seule option possible : l’incinération. Le cérémonial qui entoure la mort d’un être cher est quelque chose de très particulier. Surréaliste, même. C’est presque comme si la logistique prenait le pas sur la douleur. Choisir une urne funéraire sur catalogue, d’après les conseils d’un employé des pompes funèbres. Décider du format de la cérémonie. Du type d’annonce que l’on veut faire passer dans l’obituaire de Ouest France. Du nombre d’invités – qui ne sont en fait pas invités, mais se présentent d’eux-mêmes, en vertu d’un ensemble de conventions sociales dont les subtilités m’échappent, à voir qui s’est effectivement déplacé.

La famille proche. Ma grand-mère, notamment, qui n’avait sans doute pas prévu d’enterrer son fils si peu de temps après son mari. Mais qui reste digne, malgré tout, comme toute vieille bretonne qui se respecte. Bien plus que ma mère, dont le visage bouffi trahit le fait qu’elle dédie chacun de ses passages aux toilettes à une nouvelle crise de larmes silencieuse. Quelques anciens collègues de mon père. Dont un ou deux que je me rappelle avoir connu, il y a des années de cela. Des amis de la famille, et quelques-uns de mon père seulement, que ma mère prend le plus grand soin d’ignorer. Et puis, une mystérieuse inconnue, brune et sèche, le visage dissimulé derrière d’immenses lunettes noires, qui reste en retrait, et ne peut être qu’une ancienne maîtresse, vu que personne ici ne semble savoir qui elle est. D’ailleurs, ça ne manque pas d’alimenter les murmures dans l’assistance, et j’avoue que, quelque part – je dois être particulièrement dérangé, je vous l’accorde – ça me fait du bien. Le côté rocambolesque de l’anecdote me permet de dédramatiser le reste. J’ai presque envie de dire : « bien joué papa, tu as réussi ton coup, personne ne se doutait de rien. Tu vas continuer à faire jaser dans les chaumières pendant quelques années encore... Chapeau l’artiste ! ».

Enfin, il y a les voisins. Les Abgrall. Les Leroy. Dont la femme est visiblement ivre, comme toujours. Les Djebbari, que les anciens regardent un peu de travers, et auprès desquels ma mère s’excuse platement pour l’absence d’alternative à la charcuterie sur le buffet d’accueil. Elle n’a pas pensé à s’excuser auprès de moi, qui suis végétarien, d’ailleurs, mais passons... Et puis les Le Goff. Au complet. Jean-Yves, Annick, et leur fils Tristan. Mon fantasme d’adolescent. Qui a bien grandi... Et même bien vieilli, je dirais ! Le visage long et le regard clair, quelque part entre le bleu et le gris, comme dans mes souvenirs. Ses cheveux bruns ont grisé, voire blanchi aux tempes, mais sont élégamment coiffés en arrière, ce qui, ajouté au bouc poivre et sel qu’il arbore fièrement, lui donne l’air d’un dandy, la quarantaine plutôt séduisante. Il est vêtu d’un pull à col roulé noir de circonstance qui ne parvient pas totalement à dissimuler son torse large et musclé. Après la cérémonie, alors que le funérarium se vide peu à peu de ses occupants, les Le Goff viennent nous embrasser, moi et ma mère, et serrer la main de ma grand-mère, plus rêche que jamais, afin de nous présenter leurs condoléances. Jean-Yves et Annick, toujours aussi affables, proposent leur aide à ma mère, en cas de besoin :

- Soizic, tu n’hésites pas à nous faire signe, quelle que soit la raison, on est juste à côté, et notre porte est grande ouverte !

- C’est gentil, mais je ne veux pas déranger... répond ma mère, d’une voix faible.

- Non mais attends, Soizic, tu ne déranges pas du tout, c’est la moindre des choses !

- Ça sert à ça, les voisins...

- Oui, tiens, d’ailleurs, toi et Loïc vous allez venir manger chez nous dimanche prochain. Tu n’auras sûrement pas la tête à cuisiner, avec tout ça...

- Oh, je ne veux pas...

- Tu ne déranges pas, je te dis. Allez, dimanche à treize heures. Emballé, c’est pesé !

Un peu en retrait depuis le début de la conversation, Tristan s’approche de moi d’un pas hésitant, et, un peu gêné, me propose une étreinte que l’on pourrait qualifier de fraternelle, vu de l’extérieur. Mais que je soupçonne d’être un peu plus appuyée que ne l’exige la tradition. Peu importe, je ne m’en plains pas.

- Désolé pour tout ça, Loïc... dit-il d’une voix plus grave que dans mes souvenirs. J’aurais aimé qu’on se revoit dans des circonstances plus...

- Plus joyeuses ? proposé-je, avec un demi-sourire.

- Ouais...

- C’est rarement le cas, à notre âge, mais ça me fait aussi plaisir de te revoir, Tristan...

Il y a un court moment de flottement, lors duquel ni lui ni moi ne savons quoi ajouter. Je devine une petite étincelle dans son regard clair, lorsque ce dernier croise le mien. Mais le contexte ne se prête clairement pas ce nous allions plus loin dans cette direction. Après tout, on vient quand même d’assister aux funérailles de mon père... Et, plus encore, la présence de nos parents respectifs, bien vivants, ceux-là, n’aide pas à déclencher plus d’effusions. On en reste là, donc. Et échangeons une poignée de main ferme avant de nous dire au revoir, et à bientôt peut-être.

*

Après quelques minutes à contempler l’écran de mon téléphone, encore quelque peu indécis, je respire un bon coup avant d’appuyer sur la touche « appel ». J’ai répété mon discours. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais il m’était impossible de passer ce coup de fil sans m’y préparer à l’avance... Mettre un peu d’ordre dans mes idées. Choisir les bons mots, pour ne paraître ni trop impudique, ni trop insensible... Devoir annoncer aux autres le décès de mon père m’est finalement bien plus pénible que le fait d’y penser et de vivre avec, tout seul dans mon coin ! Mais, bien décidé à ne pas faire marche-arrière, je prends mon courage à demain et appelle Andre, comme promis.

Après seulement deux tonalités, Andre décroche. Le ton prévenant et enjoué sur lequel il débute notre conversation me déstabilise légèrement. Il ne se doute vraiment de rien.

- Loïc ! Tout va bien ?

- Oui et non... réponds-je d’une voix hésitante.

- Tu es toujours bloqué en Espagne ? J’imagine, puisque ton vol a été annulé...

- Euh oui, il a été annulé, mais... En fait c’est un peu plus compliqué que ça. Je ne suis plus en Espagne, je suis rentré en France il y a trois jours, un peu en catastrophe...

- Comment ça ?

Je remarque subitement l’incompréhension et une pointe d’inquiétude dans la voix suave d’Andre.

- Eh bien, reprends-je, c’est une longue histoire... enfin, longue, je ne sais pas.... une histoire compliquée, dirons-nous. Et pas franchement marrante à raconter, alors je ne vais pas y aller par quatre chemins. La tempête a été un peu plus violente que prévue, ici, et...

- Et quoi ? s’impatiente Andre.

- La maison de mes parents s’est effondrée... sur mes parents... enfin, sur mon père.

- Mon Dieu, ne me dis pas que...

- Si, il est décédé...

Andre marque une pause, ne sachant que répondre à mon sinistre verdict, que j’ai pourtant prononcé avec le plus de détachement possible, mais sans totalement parvenir à dissimuler les légers trémolos qui font vibrer ma voix éteinte.

- Loïc, je suis désolé... ose finalement Andre. J’aurais dû t’appeler plus tôt, je me sens vraiment stupide.

- Tu ne pouvais pas savoir...

- Non, mais j’aurais dû me douter qu’il y avait une explication à ton silence, ces derniers jours ! Je suis vraiment navré, et si je peux faire quelque chose pour toi, n’hésite pas...

- Ça va, je te remercie. Il n’y a pas grand-chose à faire, de toute façon... Je pense que je vais rester ici encore quelque jours, pour ne pas laisser ma mère toute seule et l’aider un peu avec la paperasse. Pour la succession, et pour l’assurance, vu l’état de la maison... Je vais appeler McKenzie-Laurier et McGill pour leur expliquer que j’arriverai à Montréal avec un peu de retard.

- Bien sûr... De toute manière, il n’y a pas encore de vols, si ?

- Non, pas encore. Les aéroports sont toujours fermés...

Nous marquons une nouvelle pause, le temps pour Andre et moi de réfléchir un instant à la situation. Pour lui, d’encaisser la nouvelle, et trouver quelques mots de réconforts qui ne soient pas trop galvaudés. Et pour moi, de lister les choses que moi et ma mère devons faire avant que je puisse retourner au Canada l’esprit tranquille. Finalement, c’est Andre qui rompt le silence en premier, ayant visiblement accompli cet exercice d’introspection plus rapidement que moi :

- En tout cas, je suis terriblement désolé, Loïc. J’aimerais vraiment pouvoir faire quelque chose, même si ce n’est que te serrer dans mes bras...

- Ne t’en fais pas, Andre, je suis un grand garçon.

- Je sais, ça n’empêche rien. Je suis sérieux, Loïc, tu peux compter sur moi, je suis là pour toi, que tu en aies besoin ou juste envie.

- C’est très gentil de ta part...

- Non, ce n’est pas gentil : je tiens vraiment à toi ! Je ne te l’ai pas dit avant que tu partes en Espagne, parce que je pensais que tu serais vite de retour et qu’on pourrait avoir cette conversation avec suffisamment de temps devant nous, mais depuis la fin de l’été, j’en ai le cœur net... J’ai vraiment envie de... enfin... d’officialiser les choses, entre nous. Je n’aurais pas dû attendre pour te le dire !

J’en ai le souffle coupé. Je ne m’attendais vraiment pas à une telle déclaration ! Pas déjà. Et puis, surtout pas maintenant. Pas au téléphone. C’est assez maladroit de sa part. Et en même temps, je suis bien obligé de constater qu’une drôle de sensation de légèreté s’empare lentement de ma poitrine. Je dois réprimer un sourire. Sans complètement y parvenir, d’ailleurs. Il tient à moi, le bougre... Et je crois bien que c’est réciproque. Pour autant, je ne veux pas répondre de manière impulsive, sous le coup de l’émotion. J’ai trop peur de faire une erreur. Je suis toujours échaudé par la douleur ressentie lors de la rupture avec Luiz. Je préfère donc esquiver, pour le moment, l’appel du pied du beau canadien, et réponds de la manière la plus neutre dont je suis capable :

- Je serais vite de retour, Andre. Et on reprendra cette conversation en temps voulu.

- C’est d’accord... accepte Andre, visiblement déçu par la prudence de ma réponse. Bon, Loïc, je ne veux pas te retenir plus longtemps, j’imagine que tu as autre chose à faire.... Laisse-moi juste te souhaiter beaucoup de courage, et t’embrasser très fort, même virtuellement...

- Merci Andre. Je t’embrasse aussi.

- Fort ?

- Fort...

*

Annick et Jean-Yves ont mis les petits plats dans les grands. Enfin, surtout Annick, Jean-Yves s’étant contenté de découper la canne et d’ouvrir la bouteille de vin, les deux seules tâches culinaires que l’on ose confier au détenteur du pénis, dans ce genre de couple. La table a été dressée dans le salon des Le Goff, une grande pièce aux murs couverts de lambris, qui donne l’impression d’être dans la cale d’un bateau. Le ciel est gris, le soleil faiblard, et, en dépit du fait qu’il ne soit que treize heures, la plafonnier éclaire la pièce d’une lumière jaune plutôt déprimante. L’ambiance est un peu lourde, circonstances obligent, mais Annick et Jean-Yves font tout le possible pour détendre l’atmosphère et changer les idées de ma mère, qui semble toujours sur le point d’éclater en sanglots. Sans succès, il faut bien le dire, enchainant les bides et les gaffes :

- En tout cas, tente Jean-Yves, on a quand même de la chance dans notre malheur, au moins on n’habite pas en Normandie ! C’est quand même incroyable, ce qui leur tombe dessus, en plus de la tempête... Une catastrophe nucléaire, rien que ça !

- Jean-Yves, tu nous déprimes avec tes histoires, là !

- Rrro, ça va... Tu n’as qu’à nous raconter des anecdotes, toi, puisque c’est ta spécialité.

- Eh bien pourquoi pas ? s’offusque Annick. Ça nous changera un peu ! Par exemple, je ne sais pas si vous avez vu, mais Lio est morte ! J’ai lu ça chez le coiffeur, l’autre jour... Ça m’a fait tout drôle...

- Mais tais-toi, Annick, tu vois bien que ce n’est pas le moment de parler de ça !

- Oh pardon, Soizic, je suis idiote, je n’ai pas fait attention...

- Ce n’est rien, ne t’en fais pas... fait ma mère, d’une voix éteinte.

Tristan a également fait le déplacement jusqu’à Pornic pour l’occasion, mais, heureusement, le fils Le Goff est plus taiseux que ses parents. Il est installé juste en face de moi, le plan de table ayant été établi suivant les critères d’antan. Les femmes assises l’une en face de l’autre. Le mari en patriarche, présidant le repas, en bon père de famille. Et les enfants, même s’ils approchent dangereusement de la quarantaine, relégués en bout de table. Comme quand j’avais dix ans... Je ne m’en plains pas, ça me permet de me tenir à l’écart de la conversation parentale et de pouvoir admirer le bel homme au bouc poivre et sel, qui me jette de temps à autre un regard mi-amusé, mi-séducteur. Ce qui, ajouté à l’indiscutable talent culinaire d’Annick, me permet de passer un repas somme toute plutôt convenable.

Une fois le repas terminé, Tristan me propose de sortir fumer une cigarette. Je ne fume pas, mais décide de l’accompagner, autant pour échapper à la pesanteur insoutenable du salon des Le Goff que pour me retrouver seul avec mon fantasme d’adolescent. Une fois dehors, la langue de celui qui est resté muet pendant presque toute la durée du repas se délie enfin :

- Désolé pour mes parents, ils sont vraiment lourds, et ça ne s’arrange pas avec l’âge...

- C’était gentil de leur part de nous inviter, et puis, ils ont fait de leur mieux.

- Ouais... répond Tristan, le regard dans le vague, alors qu’il tire sur sa cigarette.

- En tout cas, c’est vraiment bizarre, comme moment... Il n’y a pas que la mort de mon père... En fait, j’ai du mal à croire tout ce qu’il vient de se passer. J’ai traversé la France en voiture pour arriver jusqu’ici, et ce que j’ai vu, c’est à peine croyable...

- Un ouragan en Bretagne, ça, personne n’aurait pu le prédire...

- Bah, pas tout à fait... protesté-je. Ça fait quand même un sacré bout de temps que les scientifiques préviennent que ce genre d’anomalies climatiques finira par arriver, et de plus en plus souvent, y compris à nos latitudes. Mais si vite, si fort, et avec un bilan humain si élevé... Ça je dois avouer que, même moi, je ne m’y attendais pas !

Tristan me regarde finir ma leçon avec un sourire narquois, visiblement amusé. Il aspire un bouffée de nicotine, puis recrache la fumée dans un long soupir, avant de me répondre sur un ton plein de malice :

- C’est vrai que j’oubliais que tu as toujours été plus intelligent que la moyenne du coin. C’est pour ça que tu n’es pas resté, d’ailleurs ! Et c’est bien dommage...

- Pourquoi tu dis ça ? demandé-je, quelque peu étonné par sa remarque.

- Parce que je t’aimais bien, moi, quand on était ados. Et je sais que toi aussi... On aurait pu finir ensemble, même si je n’étais pas prêt à l’accepter, à l’époque...

- Ça aurait fait plaisir à nos parents ! plaisanté-je, en adressant un grand sourire au bel homme.

- Pas tout de suite... Mais maintenant, oui. Ils me bassinent toujours avec toi, d’ailleurs ! Il y a deux jours, j’ai même surpris ma mère à regarder sur Google s’il n’y avait pas un branche du Crédit Mutuel au Canada, au cas où.

- Et alors ?

- Non, je te rassure, rétorque Tristan en riant de bon cœur.

- Ça m’étonne vraiment que tu te sois rendu compte que j’en avais après toi. Tu m’avais l’air tellement inaccessible, tellement au-dessus de tout ça... C’est tout juste si tu savais que j’existais !

- Mais pas du tout... Et puis je dois bien dire que tu n’étais pas particulièrement discret ! Une fois, je crois même t’avoir surpris en train de te branler en me matant par la fenêtre de ta chambre !

- Quoi ?! m’écrié-je, horrifié.

La honte s’empare de moi. Je sais parfaitement à quel moment de mon adolescence Tristan fait référence... Comment l’oublier ? Je m’en souviens comme si c’était hier. La peau nue de mon jeune voisin, légèrement halée par le soleil d’été. Son torse imberbe mais plutôt musclé pour son âge... Je crois que c’est l’un de mes premiers émois. Et visiblement, je ne suis pas le seul à m’en rappeler avec autant de précision.

- J’étais sur la pelouse en train de bronzer torse nu, reprend Tristan, en pointant le doigt vers l’endroit exact où je l’aurais situé, de mémoire. Quelque part par ici, je crois... La haie était plus courte, à l’époque, et la fenêtre de ta chambre donnait directement sur le jardin. Et toi, tu étais là-bas, tranquillement dans ta chambre, à m’espionner la main dans le slip. Ce que tu ne savais pas, c’est que je te voyais parfaitement derrière mes lunettes de soleil ! Bon, j’avoue que je n’ai pas vu ta queue, mais le geste de ton bras et ton expression facile m’ont suffi pour comprendre...

- Mon Dieu, la honte...

- Bof, on était ados, il n’y avait que ça à faire ici. Et puis, j’étais vraiment pas mal, à l’époque.

J’ai un petit rire. C’est vrai que Tristan était plutôt mignon, adolescent. Et il a de beaux restes...

- Tu l’es toujours, je te rassure !

- Toi aussi... répons Tristan, avec un demi sourire. D’ailleurs, tu vois quelqu’un, à Montréal, en ce moment ?

Je pense un instant à Andre, et à notre appel de la veille. Dire non serait un mensonge, mais dire oui serait une exagération... Lui et moi ne nous sommes rien promis, pas encore, du moins. Je décide donc d’opter pour une version suffisamment ambiguë pour ne pas être un mensonge, sans pour autant couper court à cette conversation qui prend une direction de plus en plus intéressante.

- Rien d’officiel... Et toi ?

- Rien du tout, je n’ai pas baisé depuis une éternité... Un an, voire plus, même.

- Je ne peux pas te laisser repartir comme ça, alors.

A peine quelques secondes plus tard, une fois sa cigarette terminée, Tristan et moi nous étions déjà faufilés dans ma chambre d’adolescent. Pendus aux lèvres l’un de l’autre. Les yeux fermés. Essayant de nous revoir comme nous étions, vingt ans plus tôt, lorsque nous étions résignés à contenir notre désir l’un pour l’autre, préférant le vivre en solitaire, dans le plus grand secret. Sans doute aidé par le fait que nous nous trouvons dans ma chambre d’enfance, je suis complètement transporté dans le passé. Au point que la piqûre de son bouc sur ma lèvre supérieure m’a légèrement surpris. Il avec le menton glabre, à l’époque. Mais je ne suis pas contre l’idée d’un peu plus de virilité sur son visage d’adolescent buriné par les années.

Ses lèvres roses sont toujours aussi appétissantes. Combien de fois ai-je rêvé d’y déposer un baiser ? Je n’ose même pas avancer un chiffre, ayant en mémoire les innombrables séances d’entrainement sur mon oreiller, qui se retrouvait vite couvert de salive. Son regard clair est toujours aussi pénétrant. Combien de fois l’ai-je éviter, par peur de révéler mes sentiments, et, pire encore, qui j’étais ? Quel idiot... Et dire que nous étions épris l’un de l’autre, sans le savoir. Que j’aurais pu vivre mon amour d’adolescent au grand-jour. Que j’aurais pu découvrir les plaisirs de la chair sous ses mains un peu gauches, dans sa bouche tiède et encore maladroite, et enfin, peut-être, au rythme de ses saillies. Que j’aurais pu m’entraîner à sucer sa queue, m’évitant ainsi quelques embarrassements ultérieurs, dans ma vie de jeune gay ayant perdu son pucelage un peu tard. Trop tard... Au moins, notre première fois sera plus agréable qu’elle ne l’aurait été, alors.

La langue de Tristan tourbillonne entre mes lèvres, alors que ses mains agrippent fermement mon derrière. Son haleine est imprégnée de tabac, mais peu importe. Je suis bien trop heureux de pouvoir enfin goûter à son baiser pour laisser ce détail me gâcher le plaisir. Puis, le beau breton décide de pimenter notre étreinte, et troque sa langue contre son pouce, qu’il vient poser à l’orée de mes lèvres, m’incitant à le gober pour le suçoter. Son regard clair plus déterminé que jamais. Bien décidé à prendre l’ascendant sur moi, dans notre premier face-à-face en tant qu’adultes. Je ne m’y oppose pas. Tristan est mon aîné de quelques années. Et, lorsque nous étions adolescent, je l’ai toujours fantasmé comme celui qui m’apprendrait comment jouir de mon corps, et du sien. Je n’ai donc aucun mal à me soumettre à sa volonté. Et accepte avec joie de mettre à genoux, le visage face à son entrejambe, lorsqu’il m’en fait la demande.

Alors, Tristan abaisse sa braguette, et extirpe un joli sexe de son caleçon moulant. Plutôt épais, sans être menaçant, le gland encore à l’abri d’un prépuce surdéveloppé, le tout coiffé d’une belle couronne de poils bruns coupés à ras. Je m’en lèche les babines. Sans me faire prier, je décalotte son gland et le fais disparaître entre mes lèvres. Tristan pousse un léger gémissement. Son visage se détend à mesure que ma bouche avance le long de sa queue, pour vite en atteindre la base. Sans la moindre difficulté. Le beau breton lâche un soupir. L’air ahuri. Visiblement impressionné par ma performance. Ses mains se posent alors de part et d’autre de mon visage, et ses hanches se mettent en action, imposant un léger mouvement de balancier à ma gorge, qu’il vide puis emplit au gré de ses envies. Je ne proteste pas. Et me contente d’encaisser les coups de ses reins, qui se font de plus en plus amples à mesure que Tristan prend ses aises entre mes lèvres étirées sur son membre. Le visage déformé par un masque de plaisir dont les traits se durcissent au rythme de nos ébats.

Très vite, je comprends que mon ancien voisin ne compte pas s’arrêter là. Envahir ma bouche n’était que la première étape de son plan de bataille. L’objectif, le vrai, c’est mon derrière, sur lequel je l’imagine avoir fantasmé des nuits durant, lorsque nous étions adolescent. Tristan retire alors sa queue d’entre mes lèvres, et m’invite à me relever pour aller m’allonger sur le lit. « Sur le ventre », comme il précise. Rapidement, il défait ma ceinture et tire mon pantalon jusqu’à mi-cuisse, emportant mon caleçon dans la manœuvre. Les fesses à l’air, je devine alors son souffle qui court sur ma peau nue. Qui épouse la forme arrondie de mon derrière. Et se glisse dans le chemin qui mène au cœur du labyrinthe. Il y dépose un baiser. Puis un coup de langue. Et un autre. Jusqu’à ce qu’il trouve mon trou, sur lequel il s’attarde un instant. Léchant d’abord la rondelle, puis le trou lui-même, s’y frayant un passage de la pointe de la langue. Je pousse un petit cri de surprise mêlé de plaisir, lorsque je sens la tiédeur mouillée de sa bouche s’immiscer dans mon intimité. Tristan y répond par une petite claque sur mes fesses, dont la brûlure s’estompe à peine alors que Tristan joint quelques phalanges à sa langue à l’assaut de mon trou.

Et le petit manège dure ainsi pendant quelques minutes, jusqu’à ce que Tristan enfile un préservatif, trouvé au hasard dans son portefeuille, et me pénètre de toute la longueur de son sexe, à une vitesse certes parfaitement acceptable, mais sans prendre de pincettes. J’en ai le souffle coupé. Et, vu le rythme qu’il impose à mon derrière dès les premiers va-et-vient, je ne suis près de retrouver une respiration normale. En effet, le beau breton est plus fougueux que ce que sa chevelure grisée ne pourrait laisser croire. Son endurance n’a rien à envier à celle des plus jeunes. Et sa technique est rodée, si bien qu’il m’arrache de superbes montées de plaisir au bout de quelques saillies à peine. J’ai du mal à croire qu’il n’a pas mis le pied à l’étrier depuis plus d’un an. Ou alors, ce serait comme le vélo, ça ne s’oublierait pas ? Difficile à dire, je suis aussi peu adepte du vélo que de l’abstinence... Ce qui compte, c’est que Tristan livre une performance remarquable, qui n’a pas à rougir de la comparaison avec celles de mes amants les plus talentueux, comme Andre ou Alvaro.

Nous poursuivons ainsi pendant de longues minutes, son corps ondulant contre le mien, dans un concert de cris étouffés et de craquements de lattes de mon pauvre sommier. Puis, enfin, alors qu’il s’approche un peu plus de la jouissance, Tristan se retire et arrache le préservatif qui asphyxie son érection. De quelques tapes contre mon derrière, il redresse son membre et termine sa besogne à la main, avant de se vider dans le creux de mon dos, où il dépose de longs jets chauds. J’en fais de même quelques secondes plus tard, alors qu’il m’aide en passant le bout de sa langue sur mon trou endolori. Puis, avachis l’un contre l’autre, dans la moiteur de ma chambre d’adolescent, Tristan et moi reprenons nos esprits. Nous irons ensuite faire un tour sur le bord de mer, pour nous aérer la tête et rentrer chez les Le Goff avec une excuse un peu plus solide que celle d’être allé fumé une cigarette.

*

Le cri strident de ma mère retentit dans toute la maison – où ce qu’il en reste :

- Loïc ! C’était l’assurance ! Ils vont tout prendre en charge, et même indemniser la mort de ton père...

La voix de ma mère se casse lorsqu’elle évoque son défunt mari. Même si quinze jours ont passé depuis les funérailles. Mais on y devine aussi une pointe de soulagement. Et pour cause : la MAIF sait se montrer généreuse envers ses fidèles sociétaires, et, avec le petit pactole que va lui verser la mutuelle d’assurance des instituteurs de France, ma mère va vraisemblablement se retrouver à l’abri du besoin pour le restant de ses jours. Je peux lire sur son visage la foule de sentiments contradictoires qui se bousculent dans son esprit de jeune veuve, alors qu’elle se laisse tomber dans le canapé du salon, abasourdie par la nouvelle. Je comprends qu’elle n’ose pas se réjouir. Pas encore. Pas en ma présence. Mais je devine également la satisfaction qui illumine son visage creusé par les larmes. Et je la comprends...

Deux semaines après le passage de la tempête, la vie reprend doucement son cours, à la maison comme dans le reste du pays. Les écoles et les magasins ont rouvert, pour la plupart. Les trains circulent entre les principales villes françaises, les avions décollent et atterrissent à Paris. La décrue de la Seine est terminée, tout comme l’évacuation de la presqu’île du Cotentin. Les habitants, fuyant la radioactivité suite à l’incident nucléaire de La Hague, ont été relogés dans les villages situés hors du périmètre de sécurité. A côté de ça, la situation à Pornic semble presque enviable. L’électricité a été rétablie, et on dit qu’internet le sera dans les jours à venir. Les rues ont été plus ou moins nettoyées. Le port a retrouvé un visage humain, une fois débarrassé des carcasses de navires entassés sur les quais. En début de semaine, des ouvriers du bâtiment sont venus renforcer la structure du pavillon familial et déblayer les décombres de la chambre parentale, et ont recouvert le toit quasi dépourvu d’ardoises d’une bâche bleu ciel, qui, à défaut d’être particulièrement esthétique, évite au reste de la maison de prendre l’eau. Ma mère commence à reprendre le dessus sur ses sentiments, et je ne la surprends plus que très rarement en train de sangloter au-dessus de l’éviter de la cuisine.

Hier, les trois jours de deuil national se sont achevés par une déclaration émue et rassurante du président de la république, en direct de l’Elysée, à vingt-heures précises, comme le veut la tradition. Ça m’a fait tout drôle voir Lepage à la télévision, moi qui l’ai côtoyé en personne lors de notre visite d’Etat à Paris, Luiz et moi, il y a quelques années déjà. Certes, il n’était plus particulièrement jeune, à l’époque. Mais à la voir à l’écran, il m’a semblé vieilli, le visage fatigué et les traits creusés, et ce en dépit du travail hors pair des maquilleurs officiels du chef de l’Etat. Mais ce n’est pas surprenant : l’exercice du pouvoir est impitoyable pour le corps, surtout en de pareilles circonstances...

En revanche, je suis stupéfait par les incroyables coïncidences que me réserve mon existence. En effet, quelques minutes à peine après m’être remémoré mon principal voyage diplomatique avec Luiz, je reçois un message de ce dernier. Après plusieurs longs mois de silence. Je n’en reviens pas... Il s’agit d’un message court, accompagné d’un article de presse de la Folha de São Paulo.

« L’espoir revient : le retour tant espéré de la démocratie au Brésil ».

L’article se poursuit ainsi :

« Les signes avant-coureurs étaient de plus en plus nombreux, mais cette, fois, c’est officiel. Ce matin, à neuf heures, heure de Brasilia, le gouvernement dit « de transition » du général Vargas a présenté sa démission, et a appelé à organiser de nouvelles élections dans le pays. La pression populaire aura donc eu raison du régime militaire, après plusieurs semaines d’affrontements violents entre manifestants et forces de l’ordre dans les principales villes du pays. Lors d’un discours enregistré, prononcé depuis le palais présidentiel, Vargas a annoncé que « la junte militaire n’interviendrait pas dans le scrutin, qui se déroulera sous le contrôle d’observateurs de l’Union européenne, et que tout un chacun pourra y participer librement, y compris les opposants au régime se trouvant actuellement à l’étranger ». Une référence à peine voilée à l’ex-président da Silva, toujours exilé en Uruguay après avoir pris la fuite sous la menace des militaires, il y a un peu plus d’un an, grâce à l’appui d’une puissance étrangère toujours inconnue. Da Silva n’a pas encore fait de déclaration publique sur les propos de Vargas, mais certains évoquent déjà d’un retour triomphal de l’homme du parti vert, qui semble aujourd’hui être le mieux placé pour concourir dans ce que les experts décrivent déjà comme les élections les plus incertaines depuis plus de trente ans, dans le pays ».

Le message de Luiz, qui, visiblement, économise ses mots, ne prend même pas la peine de commenter l’article, et se contente de dire la chose suivante :

« Loïc, je rentre au Brésil. On doit parler, toi et moi... Et vider l’appartement de São Paulo ».

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— Tu m’aimais.
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