Chapitre 28. L'exfiltration

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Les reportages de la chaîne Globo ne sont pas réputés pour leur impartialité. Et celui nous concernant, Luiz et moi, ne fait pas exception à la règle, loin de là. Pouvoir, sexe et espionnage : tous les ingrédients sont réunis pour mettre en image la décadence morale au sommet de l’Etat brésilien.

Des rumeurs de palais. Luiz m’aurait trompé – vrai, soit. Je l’aurais également trompé de mon côté – bon, vrai aussi, ok. Mais nous nous serions réconciliés en organisant une orgie au palais présidentiel, avec une poignée de journalistes, dignitaires étrangers et gardes du corps triés sur le volet. Là, c’est faux, je vous rassure, je ne vous aurais pas caché une chose pareille... Chaque chef d’accusation est porté avec une série de photos à l’appui. Luiz et Emerson, dans les bras l’un de l’autre, lors de la campagne présidentielle. Bien vu, l’aveugle. Moi et le président français, lors de la visite officielle à Paris – presque, il aurait fallu étendre le champ de la photo pour y retrouver Timothée... Et enfin, moi et Romain Vidal, l’ambassadeur de France au Brésil, l’embonpoint impressionnant et le crâne luisant de sueur, lors de la cérémonie d’investiture de Luiz. Là, je suis outré ! Je ne suis pas (encore) tombé si bas...

Le clou est enfoncé par le témoignage choc d’un ancien collègue des Nations Unies, anonyme, bien sûr – quoique, en regardant la silhouette floutée de l’homme en question d’un peu plus près, et en sondant les profondeurs de ma mémoire, je pense reconnaître un certain Nicolas, dont le visage et le nom m’étaient pourtant sorti de la tête il y a bien longtemps déjà. Ce dernier explique à la caméra que ma carrière au Nations Unies a principalement consisté à aller de bureau en bureau pour y pratiquer l’art ancestral de la fellation, en échange de divers services, notamment d’une promotion éclair à l’ancien siège de New York. Encore une fois, il y a un peu de vrai, et beaucoup de faux, dans les propos rapportés. Ce qui, vous l’aurez compris, désormais, est la recette idéale pour achever de convaincre l’opinion publique d’une chose dont elle ne demandait qu’à être persuadée. Luiz est un dépravé, un véritable danger pour le Brésil, sur lequel va finir par s’abattre la colère de Dieu. Et moi, un étranger amoral, qui travaille secrètement au service de son pays d’origine, la France, dont la réputation en matière de vice n’est plus à faire. Après de telles accusations, il n’a donc pas fallu longtemps à la frange conservatrice du pays pour monter au créneau. Quelques minutes à peine après la diffusion du reportage, le hashtag #foraluiz (« Luiz, dehors ») est devenu trending topic numéro un au Brésil, et dans plusieurs pays d’Amérique du sud. Et le tweet de Nelson Carvalho, l’ancien rival d’extrême-droite de Luiz à la présidentielle, a été retweeté plus de huit millions de fois :

« La sanction des urnes, la sanction des juges, ou la force du peuple : tous les moyens sont bons pour accomplir la volonté divine. Reprenons le pouvoir au président da Silva. #foraluiz »

*

C’est la sanction des juges qui a d’abord été tentée. La procédure de destitution a été officiellement ouverte le premier jour de septembre, neuf mois seulement après l’investiture de Luiz. Ce jour-là, mon pauvre Luiz a quitté le palais présidentiel de bon matin, le visage grave et bourré de tics nerveux, pour se rendre au congrès afin de répondre en personne aux accusations délirantes des députés de la nation, et ce des heures durant. Le motif invoqué par la droite conservatrice pour enclencher la procédure était le manquement au serment prêté par Luiz lors de son investiture, celui par lequel il avait juré défendre les intérêts du peuple brésilien, envers et contre tout. Le fait reproché : le traité signé avec le président français sur la création de la réserve de biosphère de Guyane, qui, selon leurs dires, faisait primer l’intérêt de la France sur celui des pêcheurs du nord-est du pays. Pourtant, dans la plupart des questions des députés de droite et d’extrême-droite, c’était bel et bien l’intégrité morale de Luiz qui était visée, plus que son engagement en faveur des crevettes de Guyane. Manière à peine voilée de lui reprocher son homosexualité. Ça, et les mœurs libérées de son compagnon, un ressortissant étranger, de surcroit. Et la honte que cela représentait pour le Brésil.

Luiz est rentré au palais à la nuit tombée, complètement lessivé. Ses beaux yeux ambrés emplis de larmes. Il avait tenu bon devant ses accusateurs. Et devant les caméras des médias. Il n’avait pas cédé d’un pouce sous la pression du grotesque tribunal de l’opinion publique, qui s’en était donné à cœur joie, ce jour-là. Mais là, c’en était trop pour lui. Et pour moi aussi... Jamais nous n’avions eu à subir de tels propos, de telles insultes, de telles humiliations – du moins, jamais légitimés dans la bouche d’un représentant du peuple. Et pas d’un seul, loin de là, de centaines d’entre eux... Aveuglés par la haine, ameutés par l’odeur du sang. Nous nous sommes effondrés dans les bras l’un de l’autre. Essayant de nous convaincre mutuellement que tout irait bien. Que nous surmonterions cette épreuve, une parmi tant d’autre, après tout. Et que nous en sortirions grandis, plus forts encore.

Et, dans un premier temps, il a semblé que nous avions raison d’y croire. Après plusieurs jours d’un interrogatoire éprouvant, le congrès brésilien a procédé au vote sur l’empêchement de Luiz. Et les conservateurs ont échoué. D’une poignée de voies, seulement. Mais suffisamment pour que Luiz conserve son poste, et que l’option d’une destitution soit définitivement écartée. La camouflet était énorme pour les frondeurs réactionnaires et leurs supporters. Les voir enrager à la simple vue de Luiz, désormais omniprésent sur la scène publique, occupé à parader dans tous les médias du pays pour redorer son image, était tout simplement jouissif. La cote de popularité de Luiz remontait en flèche dans les enquêtes d’opinion. Et, en dépit des manifestations géantes organisées par l’opposition conservatrice, l’entourage de Luiz l’a même conseillé de partir en campagne pour regagner le cœur des brésiliens, en participant à des meetings dans les grandes villes du pays.

Pour la première fois depuis des semaines, il m’a même été demandé de participer. D’après Emerson, la haine éprouvée par le peuple brésilien à mon égard était en train de retomber. Mais disait-il seulement la vérité ou était-ce là un moyen de retrouver mes faveurs, après son aventure avec Luiz ? Impossible de le savoir... Toujours est-il que mes premières apparitions en public se sont déroulées sans huées ni incident majeur. Lors d’un meeting à Porto Alegre, la ville natale de Luiz, ce dernier s’est même fendu d’un baiser passionné, posé sur mes lèvres devant une foule de fidèles en liesse. L’espoir était permis. Le Brésil redécouvrait son jeune président, plus fringuant et conquérant que jamais. Du moins, c’était ce nous croyions.

Nous avons vite déchanté lorsque, pendant le meeting de Belo Horizonte, la ville où Fábio Martins avait été assassiné lors de la campagne, un groupe de miliciens d’extrême-droite s’est infiltré dans le public pour y semer le trouble. L’incident s’est répété à São Paulo, puis à Curitiba. Enfin, à Recife alors que Luiz terminait son discours devant un parterre de fervents supporters, plusieurs coup de feu ont été tirés. Sans doute depuis la chambre d’un hôtel, ou du toit d’un immeuble des alentours. Une garde du corps a été abattue sur le champ, à quelques mètres seulement de Luiz, ne laissant que peu de doutes sur la cible véritable de l’attentat. Dans la foule, le mouvement de panique a été effroyable. Plusieurs dizaines de personnes sont mortes piétinées, des centaines d’autres ont été blessées. Quand à Luiz et moi, nous avons été immédiatement exfiltrés par la sécurité, et renvoyés d’urgence à Brasilia, sous la protection renforcée des gardes du palais présidentiel.

*

Dans les semaines qui ont suivi, la rumeur d’un coup d’état imminent s’est répandue comme une traînée de poudre dans les couloirs du palais. Il y a d’abord eu la démission du chef de la police fédérale, suivi de plusieurs cadres de l’armée, en guise de protestation face à la politique de Luiz. Ou plutôt, pour dire la vérité, face à sa personne. La lettre à la presse d’un ex-général, dans laquelle il accusait Luiz de « faire honte au Brésil et à sa population par sa politique et son style de vie dégradant », a fait couler beaucoup d’encre. Et fait beaucoup de mal à la réputation de Luiz, encore en fragile position dans l’opinion publique. Quelques semaines plus tard, lors d’une cérémonie officielle de remise de médaille, un jeune dragon de l’indépendance, le corps d’armée censé protéger le président, a refusé d’effectuer le salut militaire devant Luiz après que ce dernier lui ait épinglé la médaille sur la poitrine, provoquant un malaise général dans l’assemblée. Enfin, quelques jours après cet incident, c’est son ministre de la défense qui a remis sa démission à Luiz, expliquant ne plus avoir aucune prise sur les décisions prises par les hauts gradés. Il était désormais de plus en plus clair qu’une mutinerie généralisée était en cours de préparation.

Un soir, alors que je rumine mes angoisses dans les appartements privés du palais de l’Aurore, je reçois un message de Romain Vidal, l’ambassadeur de France au Brésil.

« Je dois vous voir de toute urgence ».

Il n’a pas à en dire plus. L’atmosphère tendue qui règne sur Brasilia ne laisse aucun doute sur la nature de notre future conversation, et sur l’importance de ne pas la repousser à plus tard. Je me rends donc immédiatement à l’ambassade de France. Par précaution, j’utilise une voiture banalisée et l’entrée de service du bâtiment. Pas question d’être vu, et d’alimenter un peu plus les rumeurs de ma collaboration avec la France. Quelques instants plus tard, je retrouve Romain Vidal dans son bureau. Son visage a perdu toute sa jovialité d’antan. Ne perdant pas une seconde, il m’invite à prendre place devant lui :

- Monsieur Pennec, commence-t-il, la France met un point d’honneur à assurer la sécurité de ses ressortissants à l’étranger. Je ne vais pas y aller par quatre chemins : vous êtes en danger. Nos services de renseignement m’ont informé d’une menace imminente pesant sur votre personne et celle de votre conjoint, le président da Silva. Il y a évidemment quelques groupuscules armés d’extrême-droite qui sont très actifs depuis son élection – ça, je suppose que les services brésiliens vous auront avertis. Mais, et c’est bien plus inquiétant, je le crains... Depuis quelques semaines, il semblerait qu’un noyau dur de policiers, gendarmes et militaires, y compris des hauts-gradés de l’armée brésilienne, fomente une révolte, dans l’objectif de renverser le président. Et, vu l’histoire récente du Brésil, je doute qu’ils ne se contentent de vous mettre à la porte du palais de l’Aurore, lui et vous...

- Je vois... réponds-je d’une voix éteinte, pas vraiment surpris par le discours de l’ambassadeur. Qu’est-ce que vous nous conseillez de faire ? Prendre la fuite ?

- Ne faites rien pour l’instant. Limitez les déplacements et les sorties en public, mais ne donnez pas l’impression que vous êtes sur le départ. Si les circonstances l’exigent – ou plutôt, une fois que les circonstances l’exigeront - la France saura se rappeler des services que vous lui avez rendus. Le président de la république m’a donné sa parole. Vous n’aurez qu’à m’envoyer un court message disant « quel temps fait-il à Paris », c’est d’accord ?

*

Le soir même, je n’arrive pas à fermer l’œil. Et Luiz non plus. Il ne tient pas en place. Tourne et se retourne dans le lit, sans trouver la paix. Se lève pour aller boire un verre d’eau. Ou prendre l’air sur la terrasse de la chambre, torse nu, tout juste vêtu d’un petit short de pyjama plutôt moulant sur son joli derrière. Passant inlassablement une main nerveuse dans sa crinière décoiffée et sa barbe de trois jours. L’air toujours plus soucieux.

- Tout va bien ? finis-je par lui demander.

- Pas vraiment, non... me répond-il. Je suis en panique totale... C’est beaucoup trop pour moi, tout ça... Je n’ai pas les épaules pour survivre à une crise institutionnelle d’une telle ampleur. J’ai l’impression d’être en permanence au bord de...

Sa voix se brise avant qu’il ne parvienne à terminer sa phrase. Et mon cœur avec. J’allume ma lampe de chevet, me redresse dans le lit, et contemple son beau visage rongé par le stress. Il a besoin de moi. Dans ces moments-là, je dois prendre sur moi et être celui sur lequel il peut compter.

- Viens par ici...

D’un geste de la tête, je lui fais signe de regagner la chambre et de venir se réfugier dans mes bras. Luiz s’exécute, tête baissée. La mine grave et les yeux cernés de noir. Je capture alors son corps chaud, à la peau douce et hâlée, couverte d’un léger duvet brun sur la poitrine. Avec toute la tendresse dont je suis capable, je caresse sa tignasse brune, et embrasse le sommet de son crâne. Je le sens fébrile, luttant pour ne pas craquer, pour ne pas fondre en larmes, une fois de plus. Je redouble donc d’efforts pour le consoler. Et le berce lentement dans mes bras protecteurs. Seul m’importe son bonheur. Je donnerais tout pour qu’il oublie ne serait-ce qu’un instant la laideur du monde au-dehors, au-delà des murs de cette chambre, petite alcôve de douceur dans un univers de brutes hargneuses. Et puis, lentement, mes baisers quittent le sommet de son crâne, et migrent sur son front, sur son nez, sur ses joues, sur sa bouche au goût légèrement salé par une larme qu’il n’est pas parvenu à retenir, et qui s’est écrasée à la commissure de ses lèvres fines. Je la fais disparaître d’un coup de langue. Et décroche à Luiz un baiser plus impétueux, emprisonnant son doux visage entre mes mains attendries.

Je le serre contre moi. Nos torses se frôlent, puis se touchent. Je ressens la chaleur de sa peau qui irradie la mienne. J’y appose une caresse, dessinant avec application les lignes tracées par sa fine musculature sur sa poitrine couverte de tâches de rousseurs. Je viens l’embrasser. Entre les pectoraux, d’abord. Puis sur ses tétons bruns, qui se durcissent sous les assauts de la pointe de ma langue. Je m’y attarde un instant, suffisamment pour que ses lèvres s’entrouvrent enfin et laissent échapper un petit gémissement de plaisir. Mon objectif est atteint. Luiz commence enfin à penser à autre chose. Je ne peux donc pas m’arrêter en si bon chemin. Délaissant ses tétons, je me dirige vers son entrejambe, qui enfle lentement dans son short de pyjama blanc. Sans presser les choses, je dépose un baiser sur la bosse formée par sa queue, pas encore totalement réveillée. Puis un autre. Et encore un autre. Jusqu’à ce que le renflement suffise à écarter l’élastique du short du bas-ventre de Luiz. Je glisse alors mon nez dans l’interstice, humant avec bonheur l’intimité de mon bien-aimé, avant de lui assiéger le pubis de baiser, puis la base de sa queue bandée. Enfin, je défais le bouton de son short de pyjama, et découvre son joli sexe, dressé vers moi, insolent, ne demandant qu’à être pris en bouche. Avant d’en faire de sorte, je jette un dernier regard au visage de Luiz, quelques centimètres plus haut, dont les yeux d’ambre, jusque-là un peu éteints, retrouvent la flamme qui les animent d’ordinaire, faite de milliers de petits filaments dorés. Rassuré, je peux donc happer le gland du beau brésilien sans craindre de le voir distrait par ses sombres pensées.

Le membre de Luiz coulisse entre mes lèvres enflées de désir. Inlassablement. Je m’attarde un temps sur la hampe de sa queue, y jouant du bout de la langue, puis fonds sur son pubis à toute vitesse, avalant au passage toute l’épaisseur de sa virilité. Sans aucun problème. Je m’y suis habitué, après toutes ces années. Luiz aussi, est habitué aux caresses de ma bouche sur sa queue, mais il ne s’en lasse pas, et continue de gémir avec plus ou moins de retenue, basculant la tête en arrière au rythme de mes va-et-vient. Quand, d’aventure, j’abandonne son sexe pour venir lécher avec tendresse la peau lisse de ses bourse, ses gémissements redoublent d’intensité, et ses cuisses à la musculature discrète mais ferme se contractent légèrement. Il faut dire que je m’applique, conscient de la mission qui m’incombe : changer les idées de mon bien-aimé, qui porte bien trop des malheurs du monde sur ses jolies épaules.

Pour ce faire, rien de tel qu’une étreinte torride, lors de laquelle Luiz finira par oublier jusqu’à son propre nom de famille. Ni plus, ni moins ! La barre est haute, mais j’accepte le défi... J’interromps alors ma fellation, à la grande surprise de Luiz, et surgis d’entre ses cuisses pour lui embrasser les lèvres avec ferveur. Tant de ferveur, d’ailleurs, que je le renverse sur le lit, étalé de tout son long. Lui sur le dos. Moi sur lui. Sans cesser de l’embrasser, je passe un main dans son short de pyjama, pour caresser son derrière, toujours aussi ferme et rebondi. Je ne résiste pas longtemps à la tentation de lui arracher le morceau de tissu qui restreint mon accès à ses fesses qui rendent fou. M’obsèdent. Pris d’un pulsion de désir incontrôlable, je saisis ses jambes et les pose sur mes épaules. Et, tirant Luiz contre moi, viens placer son derrière à hauteur de mon visage. J’embrasse une fesse avec appétit, ose même y planter mes dents, sans aller jusqu’à le mordre. Il a un petit rire. « Parfait, son esprit est toujours avec moi », me dis-je alors. Je décide donc de lécher copieusement son trou étroit et brun, qui, devant l’instance de ma langue infatigable, daigne s’entrouvrir et se laisser pénétrer. Juste ce qu’il faut.

Enivré par l’envie de prendre Luiz, je crache contre son trou pour l’enduire de salive, avant de terminer de le dilater du bout des doigts, dans un concert de gémissent aigus qu’il ne peut réprimer. Enfin, faisant redescendre le bassin du beau brésilien à des altitudes plus raisonnable, je presse ma queue raidie par le désir contre son trou enflammé, avant de le pénétrer d’une traite, sans me précipiter, mais sans tergiverser. Arrachant à Luiz un cri un peu plus haut que la moyenne. J’admire alors son visage, enfin débarrassé des tics nerveux, qui s’illumine sous l’effet du plaisir. Je suis aux anges. Je ne peux m’empêcher d’infliger quelques saillies un peu brusques à son derrière brûlant. Pour retrouver ce cri aigu, musique perverse qui nourrit un peu plus la passion qui m’habite. Et qui me commande de posséder le corps de Luiz comme jamais je ne l’ai possédé auparavant.

Commence alors un manège interminable d’allers-retours qui provoquent en moi un plaisir aveuglant, assourdissant. Il n’y a que les gémissements de Luiz pour me raccrocher à la réalité. Et l’avidité de son regard ambré pour me commander de poursuivre ma besogne sans céder trop vide aux sirènes de la jouissance. Evidemment, j’ai beau avoir la meilleure volonté du monde, cette promesse ne tient pas longtemps. Et je finis par jouir abondamment dans les entrailles de Luiz, en laissant échapper un profond soupir de soulagement à mesure que j’expulse ma semence à grands jets. Quelques secondes plus tard, c’est au tour de Luiz de se vider contre son ventre, sous l’effet des va-et-vient que ma main imprime sur sa queue rougie. Il est alors au summum de son sex-appeal. Gisant sur le dos, les yeux mi-clos, les lèvres entrouvertes, le membre encore gorgé de sang. Je me délecte de ce spectacle à la beauté incommensurable en me léchant les doigts souillés par son précieux liquide.

*

Trois jours plus tard seulement, Luiz rentre de sa journée au Planalto, le visage livide. D’un geste impérieux, il me fait signe de le suivre dans la chambre, puis dans la salle de bain. D’un geste précipité, il ouvre tous les robinets, afin de couvrir nos voix. Et me chuchote à l’oreille, d’un ton faussement calme, derrière lequel il dissimule une terreur profonde :

- Emerson nous conseille de quitter le pays dans la nuit. Le directeur du renseignement ne prend plus ses appels, le chef d’état-major des armées non plus... Tout porte à croire qu’ils vont tenter leur coup dans les heures qui viennent...

Mon sang ne fait qu’un tour. Je saisis mon téléphone portable et m’empresse d’envoyer le message suivant à Romain Vidal :

« Quel temps fait-il à Paris ? »

*

Enfant, je voulais être professeur d’anglais – sans doute l’influence de mes parents. Jamais je n’aurais envisagé de travailler pour les Nations Unies ou pour l’Union européenne. Encore moins établir ma résidence principale dans le palais présidentiel brésilien. Mais s’il y a bien une chose que je n’aurais pas même été capable d’imaginer, c’est d’en être exfiltré par les services secrets français, moi et mon président de compagnon, sous la pression d’un putsch militaire... C’est pourtant ce qu’il s’est passé.

Je conserve un souvenir précis de cette soirée pas comme les autres, où tout est allé si vite. Comme dans un film d’action. La musique à suspense en moins... Quelques minutes à peine après avoir envoyé le message à Romain Vidal, des instructions détaillées me sont parvenues par SMS. Attendre la nuit noire, que les jardins du palais soient plongés dans l’obscurité la plus totale. Feindre une dispute conjugale. Quelques éclats de voix et claquements de porte, rien de plus. Rester sobre, ne pas surjouer. Puis, naturellement, sortir prendre l’air. Séparément. A quelques minutes d’intervalle. Sans se changer, ni prendre aucune valise, aucun effet personnel. Ne donner aucun signe d’un départ imminent. Toujours seuls, rejoindre la lisière du parc, à proximité des rives du lac Paranoá, qui borde le palais. Se donner rendez-vous dans un bosquet, à l’abri des rondes de gardes. Des coordonnées GPS seraient envoyées par SMS crypté, pour nous indiquer où nous rendre ensuite. Le point de rencontre se trouverait quelque part dans le parc. Une équipe du service action de la DGSE viendrait nous y retrouver. Et ils étaient bien là, tapis dans les fourrés : deux hommes en tenue de plongée. Sans un mot, ils nous ont ordonné d’enfiler des combinaisons étanches, puis nous ont escorté jusqu’à la bordure du lac. Ils nous ont fait signe de nous mettre à l’eau. Et de nager vers le large, dans l’obscurité la plus totale.

Un peu plus loin, au-delà de la portée des projecteurs de l’enceinte du palais, un hors-bord nous attendait. Et deux autres hommes, qui nous ont hissé sur l’embarcation, avant de mettre cap sur l’autre rive de lac. Une fois de nouveau à terre, nous nous sommes engouffrés dans une voiture aux vitres teintées, qui a roulé près d’une heure en rase campagne. En silence. Pendant tout ce temps, j’ai serré la main de Luiz, si fort que le sang n’y parvenait plus. Elle était blanche. Et Luiz, blême. Les jambes traversées de tremblements incontrôlables. Puis, nous sommes enfin arrivés sur la piste d’un petit aérodrome situé au milieu de nulle part, probablement utilisé par les agriculteurs qui, dans ce coin du Brésil, répandent leurs pesticides par les airs. Un avion d’affaires banalisé est tout de suite sorti d’un hangar. Prêt à décoller. Les agents de la DGSE nous ont fait signe de monter à bord, où se trouvaient une troisième équipe : un pilote et deux agents, vêtus normalement, cette fois. Luiz et moi avons rapidement serré la main de chacun d’entre eux, avant de prendre place sur les sièges libres. L’avion a décollé dans la nuit noire, toutes lumières éteintes. Ce n’est qu’une fois l’altitude de croisière atteinte qu’elles se sont rallumées. Et que j’ai pu de nouveau voir le beau visage de Luiz. Son nez droit, ses lèvres fines perdues dans une barbe brune. Les yeux ambrés écarquillés, comme s’il n’en revenait pas d’avoir survécu à l’épopée que nous venions de vivre. Et, alors que nous filions tout droit vers l’Uruguay, l’armée brésilienne envahissait le congrès et prenait le palais présidentiel par la force. Sans nous y trouver, bien heureusement.

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