Chapitre 19. Le nouveau départ

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La nouvelle est tombée plus tôt que prévu. Le lendemain du réveillon de Noël. Allongé sur mon lit d’adolescent, dans la maison familiale de Pornic, je suis en train de digérer le premier repas de restes de la semaine, qui ne serait pas le dernier vu l’orgie d’huitres et de dinde aux marrons préparée par mes parents pour le dîner de la veille, quand soudain, je reçois un message de Maria.

« Loïc ! Regarde tes mails et dis-moi tout de suite si j’ai le droit de dire que c’est le plus beau jour de ma vie ou non (PS : je n’ai pas d’enfants et je ne suis pas mariée, donc j’ai parfaitement le droit de dire des choses pareilles) ».

Je comprends tout de suite de quoi mon amie espagnole veut parler. Le processus de recrutement du service d’action extérieure de l’Union européenne. Le cœur battant à mille à l’heure, j’ouvre ma boîte mail. Les doigts tremblant d’appréhension. J’ai bien une notification du bureau de sélection du personnel des institutions européennes ! J’ouvre le mail. Un simple lien. Je clique dessus, et la page qui s’ouvre me demande un identifiant et un mot de passe. C’est tout simplement inhumain, de jouer avec les nerfs des gens de la sorte... Je saisis tout à fait l’importance de la sécurité et de la protection des données, mais dans ce genre de moments, j’ai envie d’étrier le premier responsable informatique zélé qui passe sur mon chemin ! Après deux essais ratés, j’entre enfin le bon sésame et accède à l’application. Il ne me reste plus qu’à cliquer sur un énième lien et un document s’ouvre. Il commence par : « j’ai le plaisir de vous annoncer… » Je n’ai pas besoin de lire la suite. Je rebascule sur mes messages et répond immédiatement à Maria.

« C’est bon, c’est officiel : c’est le plus beau jour de ta vie ! J’ai comme l’impression qu’on va se croiser pas mal à Bruxelles, toi et moi ! Par contre, je te préviens : je fais une capture d’écran de ton message précédent que je montrerai en temps voulu à ton mari et à tes enfants pour leur rappeler ce qui compte vraiment pour toi… »

La réponse de Maria ne se fait pas attendre :

« Ordure. Commence à regarder les appartements, et avec deux chambres, s’il-te-plait. Il est hors de question que je n’habite pas avec toi. J’ai déjà fait cette erreur une fois, et tu as couché avec le chef... Donc autant te dire que cette fois, je veillerai au grain ! »

Un sourire satisfait se dessine sur mes lèvres, et une vague d’excitation envahit dans ma poitrine. Finalement, tout est bien qui finit bien. La promotion canapé, la rupture d’avec Filip, mes errances américaines, le départ de New York, tout cela m’amène finalement là où j’ai véritablement envie d’être. Un endroit où repartir de zéro, libre de l’accumulation d’erreurs commises par le passé, et avec en prime la compagnie de mon amie Maria. Sans oublier la présence d’Ulysse, qui, j’en suis sûr, ne manquera pas de compléter le tableau en me procurant le peu de chaleur de humaine que Maria ne peut pas m’offrir, malgré tout sa bonne volonté… Bref, je ne vois pas de meilleure issue possible à mes mésaventures de part et d’autre de l’Atlantique ! Je jette un regard à mes valises, que je n’ai pas encore pris la peine de défaire. Pas mécontent de pouvoir faire passer ma fainéantise pour de la clairvoyance auprès de ma mère et de mon père qui espéraient me voir m’installer pour quelques mois dans le cocon familial. Je commence mi-janvier ! Ça va venir si vite... Pas le temps de ranger mes chaussettes dans les tiroirs de la commode ! L’esprit léger, je quitte mon lit et fonce au salon pour annoncer la bonne nouvelle à mes parents. Leur fils prodige ne sera pas resté au chômage bien longtemps.

*

Perdus dans le froid humide d’un matin de brouillard, les adieux sur le quai de la gare de Nantes sont déchirants. Ma mère, la larme à l’œil, me serre dans ses bras, alors que mon père regarde sa montre avec nervosité, car « ce serait quand même bête de rater ton train, vu le prix du billet », pour reprendre l’implacable argumentaire paternel.

- Au moins, tu seras moins loin qu’avant, et tu pourras rentrer plus souvent ! tente un dernière fois ma mère, avant de relâcher son interminable étreinte.

Je lui assure que ce sera le cas. Même si je n’ai pas l’intention de rentrer avant l’été, comme d’habitude. Mais sait-on jamais, Nantes n’est qu’à six heures de train de la capitale belge.

Lorsque la voix de la SNCF annonce que le départ est imminent, je fais une dernière bise à mes parents avant de m’engouffrer dans le TGV qui m’emmène à Paris. Cette fois, pas de train direct. J’ai décidé de goûter au plaisir du Thalys qui relie la gare du Nord parisienne à celle du Midi de Bruxelles. Pour devenir un vrai eurocrate, c’est par-là que ça commence, parait-il. Je me plie donc à l’exercice, bien décidé à vivre cette nouvelle expérience dans les règles de l’art.

Arrivé à la gare du Nord, après un périple en taxi à travers Paris depuis l’enfer de Montparnasse, gare terminus des bretons dans mon genre, je pénètre enfin dans l’écrin bordeaux du Thalys, sorte de TGV de luxe aux sièges d’un rouge criard si mal-vieilli qu’on dirait presque un fauteuil de cinéma récupéré dans une salle obscure ayant fait faillite dans les années quatre-vingt-dix. Ou plutôt, dans les années nonante. Il faut que je commence à parler comme un local si je ne souhaite pas passer pour le français de service...

Je m’installe à ma place attitrée, et suis rejoint, quelques minutes plus tard, par un spécimen de lobbyiste bruxellois de premier choix : la quarantaine fringante, le costume impeccable et l’anglais fluide malgré un accent français à couper au couteau, il parle à voix basse dans l’oreillette sans fil connectée à son iPhone. Et plutôt avec un collaborateur qu’avec un eurodéputé à convaincre des bienfaits des produits phytosanitaires, vu le ton fort peu aimable qu’il emploie. Après avoir déplié la tablette du siège devant lui, mon charmant voisin y pose un journal que je ne connais pas, un titre de presse traitant principalement de l’actualité institutionnelle européenne. Aussi surprenant que ça puisse paraître, la une m’est consacrée. Enfin, pas à moi personnellement, mais à mon cas :

« Economie circulaire : l’UE recycle tout, mêmes les diplomates déchus de l’ONU ».

Grinçant… Ma curiosité piquée au vif, je lis les premières lignes de l’article.

Les cent premiers jours de la Commission Klimt approchent à pas de géant, il était donc grand temps pour l’exécutif bruxellois, intronisé à l’automne, de mettre à exécution son fameux plan d’action visant à remettre le projet européen sur les rails du succès.

Première étape de la feuille de route de Madame Klimt, la transformation du service d’action extérieure de l’UE en véritable ministère européen des affaires étrangères, visant à doter l’Union d’une véritable diplomatie, capable de parler d’une seule voix sur une scène internationale toujours plus fragmentée. Et pour ce faire, pourquoi ne pas faire appel à la précieuse expérience de la floppée d’ex-diplomates européens fraîchement débauchés par les Nations Unies ? « Ministère nouvellement créé cherche diplomates expérimentés », pourrait-on dire. Ou, mieux encore, « diplomates récemment renvoyés cherchent nouveau ministère pour conserver train de vie et privilèges » ? En effet, difficile de croire qu'une telle aubaine n’est que le pur fruit du hasard…

Quelques soient les motifs de ce revirement de doctrine diplomatique à Bruxelles, cette horde de fonctionnaires tout juste convertis à l’européanisme aura une mission bien précise. Défendre le leadership climatique de l’UE et promouvoir l’approche « verte » à l’européenne au-delà des frontières du vieux-continent. Pas une mince affaire, donc, que de convaincre Washington, Moscou et Pékin de renoncer aux bienfaits économiques de la croissance à outrance et des énergies fossiles, pour le bien commun de l’humanité… et celui des industriels européens, allemands en tête, spécialistes des énergies renouvelables !

En effet, le projet bénéficie pleinement du soutien de Berlin. Mais, si l’on ne peut se permettre de douter de la sincérité des ambitions de la nouvelle chancelière, verte jusqu’au bout des ongles, et véritable architecte du projet de création d’un ministère européen des affaires étrangères, en va-t-il de même pour les derniers arrivés à Bruxelles ? Est-il vraiment raisonnable de confier une tâche d’une telle importance à celles et ceux qui ont été tout bonnement incapables de remplir la mission de l’institution pour laquelle ils travaillaient jusqu’alors, allant jusqu’à la conduire à sa propre perte ? Une chose est sûre : retrouver un emploi stable et un salaire confortable devrait être un soulagement pour ces orphelins de la bureaucratie internationale, pas vraiment habitués à devoir se contenter de peu.

J’en ai assez lu comme ça ! Je vois que mon futur employeur n’est pas exempt des critiques que l’on prêtait jadis aux Nations Unies. Ce n’est pas un drame : j’ai fini par avoir l’habitude de slalomer entre les remarques désobligeantes, que ce soit en public ou lors d’un repas de famille un peu trop arrosé, une fois l’oncle ivrogne de service suffisamment aviné pour lancer une remarque du genre : « alors Loïc, qu’est-ce que tu fais de beau avec l’argent de mes impôts ? ».

Quelques minutes plus tard, après un court trajet d’à peine une heure, le train arrive en gare de Bruxelles-Midi, comme le précise l’épuisante annonce trilingue en français, anglais et néerlandais qui retentit dans le train, pas encore totalement immobilisé à quai. Je profite des dernières secondes avant la cohue pour prévenir Maria et Ulysse de mon arrivée :

« Chers futurs colocataires, je m’apprête à poser le pied sur le sol belge. Je vous retrouve tout à l’heure à l’appartement. J’ai hâte de vous revoir, surtout pour vérifier si vous n’avez pas pris trop de poids pendant les fêtes… Je serais impitoyable, soyez prévenus ! Votre ami dévoué, et coach minceur, Loïc ».

J’annonce la couleur, bien décidé à profiter de ce nouveau départ pour me consacrer un peu plus à l’amitié, et un peu moins à la recherche du prochain coup d’un soir sans lendemain. J’ai également un message de Luiz, qui, d’après mes calculs experts, doit tout juste se réveiller, puisqu’il n’est que neuf heures au Brésil.

« Bom dia, Loïc, et bonne chance pour tes premiers pas à Bruxelles ! On s’appelle dans la semaine, pour que tu me donnes tes premières impressions ? Off-the-record, bien sûr… Je t’embrasse fort ».

*

La décision d’emménager avec Maria et Ulysse s’est imposée comme une évidence. Une fois la nouvelle de notre double recrutement annoncé à notre ex-stagiaire, ce dernier s’est empressé de nous proposer de former une colocation à trois, visiblement fort enthousiaste à l’idée de partager le gite et le couvert avec ses deux anciens collègues et amis des Nations Unies. Lui et Maria étaient restés en très bon termes pendant toutes ces années, sans que j’en ai pleinement conscience. Et puis, il y avait aussi un aspect pratique évident. Dans mes souvenirs – certes un peu flous étant données les circonstances dans lesquelles s’étaient déroulées mon passage éclair à Bruxelles, l’été dernier – l’appartement d’Ulysse était joli mais, plutôt petit. Nous n’avons donc eu aucun mal à trouver une alternative plus confortable et spacieuse, à quelques pas de la très chic avenue Louise, sorte de Champs-Elysées à la sauce belge.

C’est donc sur le pas de porte d’une belle demeure ixelloise*, la brique de la façade peinte en gris sombre et les huisseries en acier noir, que je pose mes valises. J’appuie sur la sonnette, et attends qu’on vienne m’ouvrir. Sans surprise, c’est Maria qui s’acquitte de la tâche. Me découvrant dans l’embrasure, mon amie espagnole me saute au cou en laissant échapper un long cri de joie qui ne doit pas ravir le voisinage, plutôt bon-chic-bon-genre. Maria n’a pas changé d’un iota. La silhouette fine et élégante, affublée d’une robe bleu marine qui ceint sa taille de guêpe, comme si les fêtes n’avaient aucune prise sur elle. Sa coiffure est stricte, comme toujours – ses épais cheveux noirs tirés en arrière dans une queue de cheval impeccablement exécutée - mais son regard tendre adouci son beau visage.

Puis, quelques secondes plus tard, sans doute tout autant attiré par la sonnette que par les cris de Maria, Ulysse apparait à son tour. Immense, comme toujours, malgré sa tenue décontractée qui le tasse un peu. Droit comme un i. Sa longue chevelure d’ange relâchée sur ses épaules. Le regard clair et le sourire franc, chaleureux. Je le serre dans mes bras à son tour. Jalouse, Maria ne résiste pas à la tentation de se joindre à notre étreinte, et, alors que nous sommes ainsi enlacés, dans les bras les uns des autres, en plein milieu du trottoir pavé de notre rue huppée, la belle espagnole se fend d’une demie plaisanterie plus avisée qu’elle n’en a l’air :

- Bon, écoutez-moi : on est la colocation du bonheur et de l’harmonie, ok ? Donc vous allez me promettre qu’aucun d’entre nous ne couchera avec un autre colocataire. Et je ne dis pas ça pour moi, bien évidemment ! Je vous connais, tous les deux…

*

Le lundi suivant, le temps est enfin venu pour Maria et moi de faire notre « rentrée des classes ». Nous nous rendons au travail à pied. Le soleil ne s’est pas encore levé, et la ville est plongé dans une drôle d’atmosphère, où la brume matinale prend la couleur orangée des lampadaires. En chemin, elle et moi discutons de nos attentes pour ce premier jour. Nous avons été conviés dans le même bâtiment pour une demie journée consacrée à la présentation de l’institution.

- J’espère qu’on sera dans la même équipe, me confie Maria d’un ton hésitant, comme avant. C’était quand même le bon temps…

- Tout à fait d’accord avec toi, réponds-je d’un ton enjoué. Pour ma part, j’espère surtout ne pas retrouver certains anciens collègues de Genève ou de New York, qui auraient pu bénéficier de la même procédure que nous…

- Hristov ? Ne crains rien, je sais de source sûre qu’il est parti à Montevideo avec Catherine.

- Je pensais plutôt à Filip…

Maria ne semble pas partager mes inquiétudes quant à la possible présence de mon ex petit-ami parmi les nouveaux venus au ministère européen des affaires étrangères :

- Je n’y crois pas une seconde, s’emporte-t-elle d’un ton plein d’assurance qui me rassure un peu. Il était dans le service presse. Toi et moi, on a été pris parce qu’on était spécialisés sur l’environnement et le climat. C’est ça qui les intéresse, ici.

Son explication tient la route. En tout cas, j’espère de tout cœur que Maria voit juste, car je n’ai aucune envie de me retrouver face-à-face avec Filip, qui ne doit pas vraiment me porter dans son cœur depuis notre rupture.

Après vingt minutes de marche dans les rues sombres et glaciales de Bruxelles, nous arrivons enfin sur le rond-point Schuman, épicentre du quartier européen. Derrière nous, le bâtiment principal de la Commission obstrue l’horizon et étend ses tentacules de verre et d’acier sur des centaines de mètres. Sur le flanc du bâtiment flotte une gigantesque banderole arborant les couleurs de l’Europe et le portrait de la nouvelle présidente, Cecilia Klimt, qui regarde la foule des eurocrates se presser au bureau, l’œil sévère mais bienveillant. Notre immeuble fait face à ce dernier, dans le même style contemporain passe-partout : verre et acier, aucune fantaisie architecturelle à souligner, ni à déplorer. Perchés sur un camion-grue, des employés du bâtiment sont en train de changer les lettres de l’acronyme inscrit sur la façade de l’édifice. On ne dira désormais plus « service européen de l’action extérieure » mais « ministère européen des affaires étrangères ». L’européanisation va bon train, ce qui, d’un point de vue personnel, est plutôt une bonne chose, ne serait-ce que pour m’assurer un peu plus de stabilité dans l’emploi que ce que les Nations Unies ont été capables de m’offrir. Maria et moi pénétrons dans l’enceinte du nouveau ministère, et ainsi débute une nouvelle étape de notre brève carrière internationale.

Une fois enregistrés à l’accueil, nous sommes redirigés vers une grande salle dans laquelle se masse une foule compacte de nouveaux employés. Pour l’immense majorité d’entre eux, des ex-fonctionnaires des Nations Unies. Je note quelques visages familiers, croisés à Genève ou à New York, au sein du service environnement puis du service climat. Il semble donc que Maria ait raison sur les motifs de notre recrutement. J’ai beau scruter l’assemblée à plusieurs reprises, pas de trace de Filip... J’ai un soupir de soulagement. Puis soudain, alors que je pensais avoir dévisagé la totalité de mes futurs collègues, je croise un regard clair que je reconnais immédiatement. Je me précipite alors vers la personne en question, le visage radieux :

- Ewelina ! m’écrié-je en embrassant mon ancienne et donc nouvelle collègue polonaise, toujours aussi glamour et visiblement peu à l’aise dans cet environnement austère, qu’elle ne maîtrise pas autant que celui de New York.

- Loïc ! souffle Ewelina, rassurée de trouver enfin un visage familier. Tu ne peux pas imager à quel point je suis contente de te retrouver !

- Je n’avais pas la moindre idée que tu avais postulé, je ne te voyais pas quitter New York !

- Je sais, c’est arrivé un peu par hasard, en fait… Je n’ai pas postulé, on est venu me chercher. Et comme je n’avais pas vraiment d’autres perspectives, j’en ai parlé à mon mari et il a trouvé que ce serait une expérience formidable pour les enfants que de découvrir la « terre de leurs ancêtres ». Bon, je n’ai pas cherché à le contredire en lui expliquant que la Belgique et la Pologne n’avaient pas grand-chose à voir… Et voilà le résultat ! Je vais être l’assistante de la nouvelle cheffe de secteur. Je ne l’ai pas encore rencontrée mais j’ai déjà jeté un œil à composition de l’équipe, et tu en fais partie, toi et ton amie Maria aussi. J’ai reconnu son nom sur la liste : ils sont facile à repérer, ces espagnols, avec leurs noms à rallonge !

- Mais c’est génial ! réponds-je d’un ton enjoué. Ça veut dire qu’on va continuer à travailler ensemble !

Maria nous rejoint, et je me charge de faire les présentations, bien que ça ne soit pas complètement nécessaire, les deux femmes s’étant déjà croisé à plusieurs occasions, dont la COP de Buenos Aires, il y a de ça presque deux ans déjà. Mais à peine quelques politesses échangées que nous sommes déjà invités à nous asseoir : la matinée de présentation va débuter.

*

Le moins qu’on puisse dire, c’est que je n’ai pas appris grand-chose, lors de cette demie journée d’introduction. Quelques informations sur le système de cotisations retraite et d’assurance maladie, des précisions sur les modalités « d’avancement de carrière », manière pudique que l’administration utilise pour désigner les promotions, et une poignée de recommandations pas vraiment utiles en matière d’hygiène numérique… Bref, Maria, Ewelina et moi-même sommes soulagés quand vient l’heure de midi, que nous partageons attablés à la cafétéria, conviviale et animée, plutôt un bon compromis entre celle un poil trop policée de Genève, et celle tout simplement inexistante de New York. Une fois notre repas englouti, nous prenons la direction du troisième étage, où notre nouvelle cheffe se chargera de nous présenter au reste de l’équipe.

Notre nouvelle cheffe, c’est elle : Kata, finlandaise d’une cinquantaine d’année, le visage rougeaud et, je le crains, légèrement antipathique. Elle nous accueille tous les trois de manière très professionnelle, par une poignée de main et un « bienvenue à Bruxelles » dénué de chaleur. Kata commence par nous montrer nos bureaux respectifs : une petite pièce individuelle simple mais correcte pour moi et Maria, et une sorte d’anti-chambre de son propre bureau pour Ewelina. Puis, elle nous invite poliment à faire le tour des collègues pour nous présenter de nous-même, prétextant ne pas avoir le temps de nous accompagner dans cet exercice quelque peu inconfortable, et, de toute évidence, n’en ayant pas la moindre envie.

- Revenez me voir quand vous aurez terminé, ajoute-t-elle d’un ton presque agacé, je vous expliquerai vos missions respectives.

Quelques présentations un peu maladroites plus tard, nous retrouvons donc Kata, visiblement très occupée, assise derrière son bureau sur lequel s’empilent une quantité impressionnante de dossiers papier et pas moins de trois ordinateurs portables, tous allumés. En nous voyant débarquer, elle pousse un léger soupir, et, détache à contre-cœur son regard du document qu’elle était en train de lire avec assiduité.

- Donc, vous vous demandez sans doute pourquoi on vous a embauché… Pour être honnête, j’étais plutôt contre l’idée. Je crois que les Nations Unies et les institutions européennes ont une culture de travail assez… différente. Et je sais de quoi je parle, j’ai dirigé le service en charge des relations avec les organisations multilatérales avant la refonte de notre institution ! L’ONU en faisait partie... Mais soit, vous êtes là, désormais… Donc, vous êtes tous les trois affectés au secteur climat et environnement, ça vous le savez déjà. Ewelina, tu seras mon assistante. J’espère que tu es efficace, car j’ai désespérément besoin d’un peu d’aide pour organiser le travail de l’équipe. Et classier les dossiers qui commencent déjà s’entasser… Et dire qu’on a commencé il y a seulement quinze jours !

Kata marque une pause, et désigne l’amas de paperasse qui envahit son bureau d’un geste désinvolte. Ewelina acquiesce sans oser ouvrir la bouche. Kata n’y voit pas d’inconvénient, et poursuit sa longue tirade.

- Maria, tu seras affectée à l’équipe environnement. On est en train de lancer la négociation d’un accord bilatéral avec un ancien Etat-membre, le Royaume-Uni, sur l’import-export de déchets toxiques. Tes compétences en matière juridique seront donc particulièrement importantes. J’espère que tu n’as pas tout oublié de tes études de droit international en travaillant pour les Nations Unies.

C’est au tour de Maria de hocher la tête en silence. C’est à peine si Kata y prête attention.

- Et enfin, Loïc. Tu travailleras pour l’équipe climat. Tu t’occuperas du méga-fonds que l’Union européenne va créer pour financier la transition énergétique dans les pays en voie de développement. Un peu de concret, ça devrait te changer des négociations climatiques…

Difficile de ne pas être intimidé par tant de violence verbale. Kata enchaine les remarques désobligeantes avec une facilité déconcertante, sans se soucier de notre réaction. Ewelina, Maria et moi sommes estomaqués. Et, comme si elle n’en avait pas déjà assez dit, Kata juge utile d’asséner un dernier coup de grâce avec la phrase suivante, qui ne s’invente pas :

- Bon, je ne vous raccompagne pas à vos bureaux, vous me pardonnerez, j’ai autre chose à faire… Une dernier chose : je ne sais pas si on vous a prévenu, mais ici, on travaille, je dirais même qu’on travaille dur. Ce n’est pas l’ONU. J’espère qu’on est d’accord là-dessus.

*

Maria et moi rentrons à la maison à vingt-heures passées, encore sous le choc de cette entrée en matière européenne pour le moins traumatisante. Ulysse, toujours aussi attentionné, a préparé le dîner. De m’assoir à table avec mes deux amis me donne un peu de baume au cœur, et Dieu sait que j’en ai besoin... Malgré tout, une fois le risotto du jeune belge avalé, et le débrief de la journée réalisé, j’ai plus envie de me réfugier dans ma chambre que de traîner à table pour plaisanter avec Maria et Ulysse... Je suis lessivé. Par le stress, la nouveauté. Je me retire donc dans mes quartiers, et tente d’appeler Luiz.

Je ne sais pas trop pourquoi, c’est la première chose qui me vient à l’esprit. C’est à lui que je souhaite confier mes premières impressions, du bonheur de retrouver Ewelina à la rencontre effroyable avec Kata. La tonalité retentit plusieurs fois. Sans réponse... Il est encore tôt, au Brésil, il doit être au travail. Tant pis, j’essaierai demain. Je pourrais tenter de joindre mes parents, mais, pour le coup, au-delà de vingt-deux heures, il est déjà un peu tard pour eux. Ce sont des lève-tôt, mes parents. Je suis certain qu’ils me réveilleront à six heures, demain matin, avec un message qui dira peu ou prou : « comment s’est passée ta première journée, pourquoi tu ne nous as pas appelés ? ».

Dépourvu d’autres solutions, je décide d’opter pour une méthode un peu plus personnelle de me détendre. Je me déshabille, ne conservant que mon boxer, puis m’installe confortablement sous la couette. Et, après avoir admiré la galerie du compte Instagram de Luiz, puis la photo de profil du compte LinkedIn d’Alvaro, je glisse lentement ma main sous l’élastique de mon sous-vêtement pour y retrouver ma queue, qui se réveille peu à peu sous l’effet de mes caresses. Je commence à me branler doucement, quand soudain, j’entends des pas qui se précipitent derrière ma porte. Ça doit être Ulysse ou Maria qui rejoignent à leur tour leurs chambres respectives. Pourtant, je les croyais déjà couchés… Etrange. J’interromps malgré tout ma séance d’auto-gratification, intimidé par le peu d’intimité dont je dispose à l’instant.

Et on peut dire que j’ai été bien inspiré, car, quelques secondes plus tard à peine, la porte de ma chambre s’entrouvre lentement, et Ulysse apparaît dans l’embrasure. Sa longue chevelure châtain attachée en catogan sur sa nuque. Vêtu d’un simple t-shirt sans manches et d’un caleçon moulant qui ne laisse que très peu de place à l’imagination. Il referme la porte derrière lui. Son regard clair, encore un peu timide, hésite un instant, puis renonce à fuir le mien.

- Loïc, je peux te déranger cinq minutes ? chuchote Ulysse, pour ne pas éveiller les soupçons de Maria.

- Tu ne me dérange pas… mens-je, à voix basse moi aussi.

- Je voulais juste vérifier que tout allait bien pour toi. Tu m’as semblé un peu triste, tout à l’heure…

- Oui, ne t’en fais pas, le rassuré-je. C’est juste que ce premier jour ne s’est pas déroulé exactement comme je l’avais prévu… Enfin, je ne sais pas, je n’avais pas prévu grand-chose, en fait. Mais cette nouvelle cheffe… Elle m’a fait un peu peur, pour être tout à fait honnête.

- Bon, dans ce cas tu ne verras pas d’inconvénient à ce que je t’aide à te détendre un peu ?

D’un pas léger mais déterminé, Ulysse se dirige vers le lit. Vers moi. En chemin, il retire son t-shirt sans manche, laissant apparaître son torse fin et imberbe sur lequel la faible lumière de ma lampe de chevet dessine de jolies ombres plutôt suggestives. Il continue sa route, sans changer de cap. Et, d’un geste expert, défait le catogan qui retient sa magnifique crinière, qui tombe en cascade sur ses épaules nues, encadrant son visage félin d’un épais rideau de cheveux clairs et soyeux. Le spectacle est magique, comme d’habitude. Je ne me lasserai jamais d’admirer sa longue chevelure d’ange.

Ulysse s’approche encore. Le renflement de son sexe, emprisonné dans le tissu moulant de son caleçon, est à quelques centimètres seulement de mon visage. Je meurs d’envie d’y poser la main, voire la bouche, mais je me retiens tant bien que mal, pour l’instant en tout cas, laissant Ulysse déterminer le rythme et le programme de nos ébats. Après tout, n’est-ce pas lui qui les a initié ? Le beau belge s’assoit sur le rebord du lit, me privant de la sorte de la vue sur son entrejambe, qui cède place à son doux visage, à hauteur du mien. Son regard clair est chauffé à blanc, presque incandescent. Sa respiration s’accélère, son souffle coure le long de mon nez, sur ma joue, dans mon cou. Il est si proche… Je m’imprègne de son haleine, chaude et humide, à mesure que sa bouche s’approche et s’entrouvre, pour réclamer un premier baiser.

Mes lèvres ne résistent pas plus longtemps. Je ferme les yeux, et me laisse emporter par la douceur de nos retrouvailles. Notre baiser me fait l’effet d’une bombe à l’entrejambe. Mon sexe, qui avait déjà entamé sa lente métamorphose avant l’arrivée d’Ulysse, prend une place toujours importante dans mon boxer. Je passe une main dans la nuque de mon ex-stagiaire, pour le presser contre moi, un peu plus encore. Mes doigts s’égarent dans le labyrinthe tortueux de sa longue chevelure légèrement ondulée. Mon autre main vient effleurer la peau nue de son torse, et y imprime une douce caresse. Je m’attarde sur un téton qui croise la route de mes doigts curieux, que je durcis d’un simple jeu du pouce.

Soudain, Ulysse décide de passer à la vitesse supérieure. D’un geste vif, il retire la couverture qui me recouvre le corps, et bascule entièrement sur le lit. Il m’enjambe avec grâce. Puis, avec une douceur provocatrice, il allonge la tiédeur de son corps presque nu sur le mien. Et reprend le cours de nos baisers, du bout de ses lèvres roses. Sans que je puisse les en empêcher, mes mains atterrissent sur ses petites fesses rebondies, que j’empoigne fermement, allant parfois jusqu’à oser y apposer une petite claque, gentille, plus pour le bruit que pour autre chose, afin de pimenter quelque peu notre étreinte.

Ulysse n’est pas en reste. Lentement, il délaisse ma bouche, et avec insolence, entreprend un longue et périlleuse descente jusqu’à mon bas ventre, parsemée de baisers dans le cou, sur la ligne qui relie mes pectoraux à mon nombril, puis vers mon pubis. Jugeant alors avoir fait preuve de suffisamment de patience, le jeune belge décide de retirer mon caleçon sans plus attendre, et de la sorte, libère ma queue de sa prison de tissu. Mon sexe, entièrement bandé, se dresse alors vers le plafond. Je le soupçonne même de pointer légèrement vers la bouche d’Ulysse, conscient des délices que celle-ci s’apprête à lui offrir. Constatant mon érection déjà mûre, Ulysse se lèche les babines, et, d’un ton naïf, presque innocent, vante ma réactivité :

- Dis-donc, tu es un rapide, toi !

Le pauvre ne se doute pas que j’ai commencé sans lui ! Je ne cherche pas à le corriger, ne tenant pas à le décevoir en lui révélant l’origine de cette gigantesque érection, à laquelle il a tout compte fait largement contribué, lui aussi. Les yeux clairs rivés sur mon visage, Ulysse commence alors à frôler mon sexe du bout de ses doigts. Puis, en approche sa bouche, en respire le parfum, les lèvres tremblantes de désir. En enfin, mettant un terme à la torture psychologique de son petit manège érotique, il ouvre grand et fait disparaître mon gland, d’abord, puis le reste de mon membre, entre ses lèvres retroussées sur l’épaisseur de mon membre.

S’en suit alors une succession de va-et-vient, qui provoque en moi de puissantes vagues de plaisir. Me transporte dans un état second. Appliqué, volontaire, Ulysse ne rechigne pas à la tâche, et avale un peu plus de ma chair à chaque aller-retour sur mon membre durci. Son nez s’écrase contre le poil coupé court de mon bas-ventre. Sa respiration s’accélère à mesure qu’il augmente le rythme. Lui-même emporté par la cadence infernale qu’il inflige à mon sexe. Je sens lentement la sève monter en moi. Et, luttant contre un relent d’égoïsme qui menace de s’emparer de mon corps, je demande à Ulysse d’interrompre son œuvre. Dans un chuchotement qui laisse malgré tout transparaître le caractère impérieux de ma requête.

Ulysse, visiblement un peu déçu et le désir inassouvi, obéit malgré tout à mon injonction, et relâche l’emprise de ses lèvres sur ma queue, qu’il laisse luisante de salive. L’attrapant sous les aisselles, je hisse le jeune belge à ma hauteur, et lui accorde un rapide baiser, avant de fondre à mon tour sur son entrejambe. D’un geste précipité, je retire son caleçon, et replie ses jambes, que je dépose sur mes épaules. Son joli sexe, raidi par le désir, ne demande qu’à être pris en bouche, ce que je fais sans attendre, lui décrochant un gémissement qui trahit le plaisir qu’il éprouve. Je commence alors un lent mouvement de ma bouche le long de son membre viril, aidé de mes doigts qui glissent sournoisement de ses couilles jusqu’à son trou, lequel palpite en accueillant un ou deux centimètre de mon index, que je ne peux empêcher d’enfoncer lentement dans l’intimité d’Ulysse. Et ce faisant, j’atteins mon but : faire chavirer mon bel amant, qui se laisse complétement aller au rythme de mes va-et-vient, les yeux clos et la bouche grande ouverte, étouffant ses jappements en avalant le plus d’air possible.

Très vite, je sens les cuisses d’Ulysse se crisper autour de mon cou, et son trou se refermer légèrement sur mon doigt inquisiteur, ultime présage de l’issue inévitable de la lutte, courageuse mais vaine, qu’il offre à sa propre jouissance. Quelques secondes plus tard, Ulysse cède aux sirènes du plaisir, et je sens sa semence, tiède et amère, se répandre dans ma bouche en de longs jets puissants. N’ayant moi-même pas encore exulté, j’avale l’offrande du jeune belge sans ciller. Puis, délaissant enfin son sexe, je me saisis du mien, que je branle frénétiquement jusqu’à’ jouir copieusement contre son trou, le corps traversé par de puissants tremblements de plaisir.

*

Les effets diffus de l’orgasme se font encore sentir dans la tiédeur de mon bas-ventre, mais je commence lentement à reprendre mes esprits. Les paroles de Maria, qui, dès mon arrivée, a posé la règle du « pas de ça entre nous » comme la pierre angulaire de notre entente à trois, résonnent dans ma tête. Il n’aura pas fallu longtemps pour que cette dernière vole en éclat, bafouée par Ulysse, avec ma complicité éhontée… Je ne le regrette pas vraiment. Pas encore, du moins... Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que Maria était bien avisée de proposer de restreindre les interactions intimes entre moi et Ulysse. En effet, ne risque-t-on pas de créer plus de problèmes que de solutions, en nous rapprochant de la sorte ? Pour ma part, je sais faire la part des choses, entre amour et amitié, et je n’ai aucun doute sur la nature des sentiments que j’éprouve pour le jeune belge. Mais qu’en est-il de son côté ? N’était-il pas totalement sous mon charme, lors de notre séjour à Genève ? J’ignore s’il nourrit toujours ce genre d’espoirs me concernant, mais le simple fait de courir ce risque n’augure rien de bon pour notre amitié naissante, ni pour le futur de notre colocation... Les idées de plus en plus claires, je décide de faire part de mes doutes à Ulysse, dont la tête repose au creux de mon épaule :

- Ulysse… Tu ne penses pas qu’on devrait écouter Maria, sur ce coup-là ?

- Tu veux parler de son « sex ban » entre colocataires ? me répond-il d’un voix douce et amusée.

- Oui… Je ne sais pas... Je pense qu’elle n’a pas tort, au fond... Il y a toujours un risque de créer des situations un peu gênantes, si on continue comme ça, que ce soit pour toi, pour moi, ou pour elle, d’ailleurs…

- C’est vrai qu’elle est intelligente, cette Maria… admet-il. Plus que toi et moi réunis. Tu as sans doute raison, on ferait peut-être mieux de respecter ses consignes. D’autant plus que si elle se rend compte qu’on a enfreint le règlement de la maison, on risque de passer un sale quart d’heure, toi et moi…

- Je te propose un pacte : si un jour on a vraiment besoin de se changer les idées, tous les deux, on suspend les règles juste le temps de se faire du bien. Mais le reste du temps, on se tient à carreau !

- Deal ! répond Ulysse en me serrant la main, comme si nous venions de conclure un simple accord commercial, nus comme des vers, à l’horizontale sur mon lit défait.

J’ai un petit rire, vite étouffé par les lèvres d’Ulysse, qui déposent sur les miennes un dernier baiser, en toute illégalité.

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— Tu m’aimais.
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