Chapitre 18. Les nations désunies

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Je crois qu’on peut dire sans aucune exagération que les semaines qui ont suivi ont marqué un point tournant dans ma carrière, et dans ma vie, de manière plus générale. Les choses sont allées si vite, et si loin, qu’il serait difficile de vous expliquer en détail sans vous perdre dans l’entremêlement désordonné de mes pensées et celui des événements. Je vais faire de mon mieux, malgré tout.

Dans un premier temps, il a semblé que nous étions fixés pour de bon. Ce serait Montevideo. Point final. Cette annonce m’a immédiatement plongé dans un drôle d’état, mêlé d’excitation et d’appréhension. J’étais surtout en proie à une forme de doute existentiel, chose dont j’avais été plutôt épargné, jusqu’à présent, dans ma courte vie. Le dilemme était le suivant.

D’un côté, quitter New York pour l’Uruguay, c’était l’assurance de retrouver Alvaro, et une chance inespérée de pouvoir fréquenter le bel uruguayen un peu plus régulièrement qu’à l’heure actuelle, ce qui n’était pas difficile, vu que notre relation se limitait à une séance annuelle de galipettes, dans un état d’ébriété plus ou moins avancé. Mais Alvaro en avait-il seulement envie ? Je n’en étais pas sûr. Pour ma part, les choses étaient on ne peut plus claires – du moins, au début - je n’aurais pas hésité une seconde à signer un document attestant de mon engagement à passer le reste de mon existence avec mon amant de passage, pour lequel j’éprouvais une attirance physique sans limite. Mais après tout, nous n’échangions finalement que peu de messages, et encore moins de déclarations enflammées. Entre nos ébats, intenses mais ponctuels, nos rapports étaient plutôt amicaux. Et je n’ai pas spécialement besoin d’un « fuck buddy », comme disent les américains, je trouve généralement mon compte auprès de garçons pour lesquels je ne risque pas de développer trop de sentiments incongrus. Même si ce n’est pas une science exacte, et que je me suis parfois pris à mon propre jeu. Mais il est certain que, si nous habitions dans la même ville, je ne saurais jamais me contenter de coucher avec Alvaro tous les premiers dimanches du mois. Il m’en faudrait plus. Bien plus.

D’un autre côté, la perspective de m’installer à Montevideo n’avait pas que des aspects positifs. Je serais bien plus loin de ma famille, pour commencer. Non pas que la distance m’ait particulièrement gêné, pour l’instant. Mais il y a quand même une sacrée différence entre un vol direct de huit heures à cinq-cents dollars et un périple entre l’hémisphère sud et l’Europe, avec une escale ou plus, pour jamais moins d’un millier et demi d’euros. Encore une fois, ce n’est pas que les moyens me manquent… Mais l’effet psychologique n’est pas le même. Au moins, le décalage horaire, lui, ne changerait pas, voire même serait un peu moindre…

Ce qui ne serait pas le cas, en revanche, de l’atmosphère générale de la ville. Je ne suis pas particulièrement peureux, mais je dois bien avouer que l’Amérique du sud n’est pas connue pour être un lieu particulièrement sûr, surtout pour les blondinets au visage pâle et dépourvus de gros bras tels que moi. Inutile de vous dire que je ne me fondrais pas dans la masse de la population locale… Même si l’Uruguay est réputée plus sûre et plus européenne que le reste du continent, je reste une proie facile pour les pickpockets, les petits voyous et les kidnappeurs en tous genres.

Et puis, il y avait Luiz. Cet idiot avait eu la bonne idée de revenir dans ma vie juste au moment où celle-ci s’apprêtait à basculer dans l’inconnu. Depuis notre soirée passée ensemble, nous multiplions les petits messages tendres, encore un peu pudiques, pour le moment, en tout cas, mais dont la réception me remplissait toujours d’une joie immense, presque inavouable. Au point que le visage viril d’Alvaro s’effaçait de plus en plus de ma mémoire, au profit de celui, mutin et adorable, du beau brésilien. De nouveau épris de lui, et sans doute un peu dérangé aussi, je ne le nie pas, j’ai même vérifié la distance entre Porto Alegre, sa ville natale, et Montevideo. Sur la carte, ça ne paraissait pas si loin que ça… Douze heures de bus. Quelques heures d’avion seulement, avec un vol irrégulier et hors de prix. L’illusion d’optique était cruelle, impitoyable. De fait, il aurait presque été plus facile de se retrouver à New York… D’autant plus que je ne savais plus quoi penser de Luiz, de notre relation, et ce son devenir incertain. Il semblait quand même que, malgré l’attirance mutuelle et les sentiments réels que je lui portais, les obstacles à notre hypothétique réunion soient trop grands, voire impossibles à surmonter.

Bref, pour faire court, j’étais plutôt paumé, sans trop savoir que penser de ce déracinement forcé et de ses conséquences. Incapable de décider s’il s’agissait d’une bonne ou d’une mauvaise nouvelle. Mais, ayant peut-être pitié de mon indécision, le destin ne m’a pas laissé le luxe de douter beaucoup plus longtemps. Quinze jour tout pile après l’assemblée générale de New York, l’organisation a essuyé une nouvelle vague de retraits, cette fois plus lourds de conséquences, surtout en ce qui me concerne. De nombreux pays d’Europe, vexés par le camouflet infligé par les autres continents lors de l’assemblée générale, ont décidé unilatéralement de mettre fin à leur participation à l’organisation des Nations Unies. Pas tous, évidemment. Les pays nordiques et la Suisse ont tenu à se différencier, comme toujours, et à démonter la supériorité morale dont ils s’estiment garants en maintenant leur participation. En revanche, même les traditionnellement neutres Irlande et Autriche n’ont pas hésiter à geler leur financement et à rappeler leur ambassadeurs respectifs, au motif qu’une « organisation des Nations Unies qui ne rassemble pas l’intégralité des pays du monde, et où l’une des principales puissances fondatrices n’est plus présente, n’a plus de raison d’être ». Côté français, britannique ou espagnol, le ton était nettement moins mesuré. L’accusation de post-colonialisme était restée en travers de la gorge de Paris, Londres et Madrid, qui, en retour, n’avaient rien trouvé de mieux à faire que de claquer la porte, sans oublier d’appuyer là où ça fait mal, soulignant notamment l’incapacité de l’organisation à faire face aux grands défis de l’humanité.

Le repli européen rebattait entièrement les cartes. Non pas tant sur le choix du siège, Montevideo étant au final un compromis entre l’Amérique latin, l’Afrique et l’Asie, toujours engagées dans la voie multilatérale. Mais pour le reste, tout était à repenser. La coupe budgétaire attendue était énorme. Plus de la moitié du budget était parti en fumée en l’espace de quelques jours. Et les ressortissants des ex-pays membres n’étaient plus forcément les bienvenus parmi les rangs des fonctionnaires de l’institution.

Ça, c’était ce qu’Idriss nous a annoncé lors d’une énième réunion de crise - à Louise, Ewelina et moi, les « européens de la bande ». Nos contrats se termineraient donc à la fin de l’année. C’était fini. Point final. L’annonce de la nouvelle, brutale et irrévocable, m’avait fait l’effet d’une douche froide.

- On m’a assuré que vous toucherez un dédommagement, avait tenté Idriss, pour nous rassurer. Une somme suffisante pour que vous n’ayez pas de problème de trésorerie dans les mois qui viennent, du moins, pas tout de suite…

Selon les dires d’Idriss, il y avait même de bonnes chances pour que nos gouvernements respectifs soient intéressés par notre expertise et nous proposent un poste dans un ministère ou un cabinet ministériel. Ça, je n’en étais pas sûr. Le ministère français des affaires étrangères s’était bien gardé de faire de telles promesses.

Au final, seuls Idriss et Sanjay, citoyens syrien et indien, pourraient conserver leur poste. Au prix d’un déménagement forcé de l’autre côté de l’équateur et d’une coupe dans leur salaire à hauteur de cinquante pourcent. Donc, au final, il n’était pas évident de dire qui était le plus à plaindre… Pas moi, en tout cas. Peut-être était-ce Ewelina et Louise, qui avaient toutes les deux fondu en larmes à l’annonce de la nouvelle. Ewelina, sans que ça m’étonne outre mesure. Mais Louise… Elle qui semblait si dure à cuire, d’ordinaire. Mais il est vrai qu’à son âge, et avec son profil et sa dégaine, il ne lui serait pas facile de trouver autre chose.

La réunion s’était achevée sans qu’Idriss, en dépit de ses meilleurs efforts, ne trouve de quoi faire passer la pilule auprès des futurs ex-fonctionnaires. Le tout dans une ambiance de fin du monde assez difficile à décrire. Les mines abattues, les regards embués, les gorges serrées, les sanglots étouffés.

*

Ce soir-là, j’ai quitté le bureau d’un pas résigné, les traits tirés, et me suis réfugié dans le Starbucks en bas de l’immeuble. Tout me semblait encore irréel. Il m’était encore impossible de croire que j’allais bel et bien perdre mon poste. La dernière fois que j’avais mis les pieds dans l’établissement, c’était pour renouer le contact avec Luiz. Et tout s’était si bien passé… J’en était ressorti réconcilié avec le beau brésilien, et, quelque part, avec moi-même,. Comment était-il possible que les choses tournent si vite au vinaigre ?

Je devais être visiblement mal en point, car, au moment de prendre ma commande, le fameux barista italien aux yeux verts répondant au doux nom de Riccardo, m’avait gratifié d’un sourire encore plus insistant que lors de notre dernière rencontre.

- Sale journée ? m’a-t-il lancé, dans un anglais mâtiné d’un épais accent italien.

- On peut dire ça, oui… ai-je répondu, un peu ailleurs.

- Tu n’es pas le premier ! J’ai l’impression que tout le quartier a envie de se tirer une balle, aujourd’hui…

J’ai eu un petit rire. Plutôt observateur, l’italien. Le Starbucks est stratégiquement placé au beau milieu de plusieurs immeubles appartenant aux Nations Unies. Il est donc fort probable que ne je sois pas le seul client à avoir le cafard, en ce moment.

- Ce sont sans doute des collègues. Je travaille pour l’ONU, je ne sais pas si tu as suivi, mais ça ne va pas fort, en ce moment..

- J’en ai entendu parler. Je dois t’avouer que je ne suis pas trop la politique, tout ça… Je suis ici pour finir les études de design que j’ai commencé en Italie. Enfin, « ici »… A New York, je veux dire. « Ici-ici », c’est pour payer mes études…

- C’est normal, lui répondis-je, sans prêter trop attention à la deuxième partie de sa réponse. ça n’intéresse plus grand monde, la politique, tout ça…

- En tout cas, toi, tu as l’air intéressant !

- Comment ça ? me suis-je étonné, pour le moins décontenancé.

- Je ne sais pas… Tu es... Tu me plais bien, c’est tout. Je t’avais déjà remarqué l’autre jour !

Je n’ai pas répondu tout de suite, toujours plus interloqué par la spontanéité du bel italien. Plutôt flatté, certes, mais pas complètement sûr de vouloir m’embarquer dans un nouveau flirt débouchant inévitablement sur un plan sans lendemain. Devant mon absence de réaction, Riccardo s’est inquiété un instant.

- Ne me dis pas que tu es hétéro ? m’a-t-il demandé avec un regard triste qui aurait suffi à faire fondre sur place le plus frigide des célibataires endurcis. J’ai du mal à faire la part des choses, dans ce quartier. Tout le monde à l’air gay…

- Pas faux, ai-je répondu, plutôt amusé par sa remarque. Et ils le sont sans doute, en plus ! Et je te rassure, je ne suis pas hétéro, loin de là...

Riccardo a tout de suite retrouvé une mine satisfaite et son grand sourire, preuve que les yeux de chien battu n’étaient qu’un vil stratège – imparable, certes. Prenant un marqueur pour inscrire quelque chose sur mon gobelet, il a ajouté :

- Dans ce cas, j’espère que tu ne verras pas d’inconvénient à ce que je te laisse mon numéro. Tu en fais ce que tu veux… Tu t’appelles comment, déjà ?

- Loïc. Euh… non, pas comme ça. L-O-I-C. Voilà, parfait.

Je n’ai pas insisté sur le tréma, pour ne pas traumatiser le pauvre barista. De toute manière, je ne sais pas dire « tréma » en anglais, et encore moins en italien.

Quelques jours plus tard, moi et Riccardo nous sommes finalement retrouvés chez moi pour prendre un verre. Comme cela était largement prévisible, nous avons fini par coucher ensemble. Ce n’était pas la meilleure expérience de ma vie, sans que ce soit vraiment de sa faute. Il faut dire que je n‘étais pas spécialement réceptif, ces derniers temps. Lui, au contraire, n’avait pas failli à sa tâche. Loin de là. Ses baisers étaient tendres et appliqués. Ses gestes assurés, précis et plutôt bien pensés. Il avait un certain talent pour la fellation, même si je dois dire qu’ à ce niveau-là, personne n’égalait Luiz. Mais il ne déméritait pas, avec un style qui lui était propre, un peu plus lent et cérébral que mon beau brésilien, avalant ma queue tendue du mieux qu’il pouvait, la faisant disparaître entre ses jolies lèvres foncées, le tout en me fixant de son regard clair, immense, dans lequel je me suis égaré plus d’une fois.

Il n’était pas désagréable à regarder. Son corps finement musclé, sec comme celui d’un marathonien. Sa peau, fine et bronzée, était incroyablement douce, recouverte d’une toison brune coupée court, qui rendait mes caresses aussi agréables pour moi que pour lui, si ce n’est plus pour moi, encore. Il avait aussi une jolie queue, plutôt longue, qu’il m’a été un vrai bonheur de sucer. Un peu de moins de me la prendre dans le derrière, si je dois être tout à fait honnête. Mais soit, il fallait bien que quelqu’un s’y colle. Riccardo m’avait même gentiment proposé, ça ne lui posait soi-disant pas de problème. A bien y réfléchir, il aurait même sans doute préféré que ça se passe comme ça. Après tout, n’avait-il pas opté pour un jockstrap assez provocateur avant de venir me rendre visite, me laissant très vite un accès libre à ses petites fesses fermes et poilues après avoir retiré son pantalon ? Mais je dois avouer que je n’avais pas leur cœur à entamer le souvenir encore frais de la soirée passée avec Luiz, et la sensation incomparable de son derrière ondulant sur mon membre.

Bref, Riccardo m’avait pénétré assez rapidement, et après quelques saillies vigoureuses, s’était vidé en moi en geignant en italien, me procurant plus de douleur que de plaisir. Il a insisté pour que je lui jouisse dans la bouche, mais sur le coup ça m’a semblé un peu trop, alors je me suis contenté de terminé mon œuvre sur sa joue rasée de près. Je crois qu’il est reparti un peu déçu. Peu importe, me perdre dans ses grands yeux verts, ne serait-ce que le temps d’un soir, m’avait fait un bien fou.

Je crois que ce n’est qu’après lui notre « au revoir », qui sonnait plus comme un « adieu », que j’ai enfin pris conscience que mon expérience à New York était sur le point de s’achever. J’ai versé quelques larmes, seul dans ma chambre à coucher, sans que je sache vraiment pourquoi, avant d’accepter mon inexorable retour en France. Il aurait été déraisonnable de continuer à refuser de regarder la vérité en face. Je le faisais désormais, les yeux secs, et l’esprit résigné.

*

J’arrive au bureau sur le tard, plus vraiment motivé par les missions qui m’incombent, que je sais vouées à l’échec, où en tout cas à être confiées à un autre, d’ici peu. Ce matin-même, j’entame mon dernier mois en tant que fonctionnaire des Nations Unies. Au trente-et-un décembre, la France suspendra sa participation, et mon contrat sera interrompu. Quelques jours avant la date fatidique, une fois mes derniers congés soldés, je rentrerai au pays, avec l’étrange sentiment de ne laisser rien ni personne dans mon sillage, si ce n’est qu’un immeuble vide, vendu pièce par pièce aux promoteurs newyorkais qui n’attendaient que ça. Pour le reste de mes collègues, l’avenir se limite à deux possibilités. Le retour en Europe, ou dans un autre pays bouc-émissaire de la mort des relations internationales dans la forme que leur a donné le vingtième siècle. Ou le transfert au nouveau siège de Montevideo, plus modeste, à la fois en dimension et en ambition.

Profondément affecté par la morosité ambiante, je navigue entre mes mails sans réellement les lire. Il y en a bien un, toutefois, qui retient mon attention. Il est de Catherine, mon invisible directrice canadienne dont le poste genevois sera relocalisé en Uruguay sous peu :

Chers collègues,

Comme vous le savez, notre organisation traverse actuellement une période difficile. L’avenir est incertain, et, pour nombre d’entre nous, semé d’embuches. Je pense particulièrement à celles et ceux qui, au 31 décembre, nous quitteront. Je l’espère, pour un temps seulement.

En tant que directrice de ce service, j’ai eu la chance de travailler avec des gens formidables. Des femmes et des hommes de conviction dont la diligence, le dévouement et l’esprit de service public font l’honneur de notre institution. Et ce à tous les niveaux.

Pour ceux dont la mission s’achève cette année, je tiens à ce que vous soyez conscients d’une chose : nous n’avons peut-être pas atteint tous nos objectifs, loin s’en faut, mais je n’ose même pas imaginer dans quel monde nous vivrions sans l’énorme contribution que vous lui avez apporté.

Vous pouvez être certains que ceux qui reprendront le flambeau au sein de la nouvelle organisation des Nations Unies dont nous héritons, affaiblie et amputée de nombre de ses meilleurs éléments, feront tout leur possible pour être à la hauteur de la tâche titanesque qui leur incombe. Cette immense responsabilité, et votre confiance, nous obligent. Nous ne décevrons pas.

Je vous souhaite le meilleur, à toutes et à tous. Et espère de tout mon cœur que nos chemins se croiseront à nouveau, le plus tôt possible.

Catherine.

Je dois lui reconnaître un chose. Elle sait s’y prendre, dans les instants solennels. Et quelle plume ! La lecture de son mail m’a même décroché une petite larme, qui s’écrase sur le clavier de l’ordinateur, laissant sur ma joue un sillon humide que je m’empresse d’essuyer pour ne pas rajouter à l’ambiance déjà particulièrement lourde qui règne dans le bureau.

Quelques minutes plus tard, je décide de faire un pause à la machine à café, histoire de me changer les idées, et pourquoi pas chasser les plus noires de mon esprit. J’y croise Idriss, renfrogné, visiblement affecté lui aussi.

- Toi, tu viens de lire le mail de Catherine ! lui lancé-je avec un léger sourire.

- Pardon ? répond-il, sans comprendre.

- Le mail de Catherine ? Un peu larmoyant, mais finissant quand même sur une note d’espoir. Plutôt bien fichu, comme d’habitude…

Idriss me regarde, le regard vide et le visage frappé d’incompréhension. Je saisis vite qu’il n’a absolument aucune idée de quoi je lui parle. Sa mine attristée semblait indiquer l’inverse... A moins qu’il y ait autre chose qu’il l’affecte ? Pourtant, mon chef n’est pas du genre à apparaître vulnérable en public. Du moins, il ne l’a jamais été en ma présence… Je décide de m’enquérir des raisons de son état.

- Excuse-moi, reprends-je alors, tentant de réparer ma faute. Tu m’as l’air un peu soucieux alors j’ai cru que…

- Non, ce n’est pas ça, me coupe-t-il dans un français impeccable, m’épargnant généreusement l’inconfort d’avoir à finir ma phrase ou de chercher les bons mots dans un idiome qui n’est pas ma langue maternelle. C’est juste que… Bon, pour résumer, j’ai encore discuté du déménagement avec Raphaël, et, on a beau regarder le problème sous un angle différent à chaque fois, il n’y a pas vraiment de solution. Le lycée français ne veut pas le muter à Montevideo, le poste de directeur n’est pas disponible. Et je ne peux pas lui demander de quitter son poste actuel, de tout abandonner pour moi ! De toute manière, je crois qu’il n’en a pas vraiment envie, tout au fond de lui… De me suivre, je veux dire… Même si ça, il n’ose pas me le dire... Bref, je pense qu’on va finir par se séparer…

Ne sachant pas quoi répondre, complètement désarmé par la vulnérabilité assumée d’un Idriss d’ordinaire si lisse et solide, je me contente d’abord d’un regard que je veux être plein de sympathie. Mais, craignant que ce ne soit pas assez, ou pire, qu’il soit pris pour de la pitié, je décide d’ajouter quelques mots, un peu maladroits mais indéniablement bien intentionnés.

- Je suis désolé, Idriss... J’espère que… vous trouverez un moyen de régler ça, toi et Raphaël.

- Ne sois pas désolé, répond mon chef, forçant son habituel optimisme à reprendre le dessus. On trouvera bien une solution... Et si ce n’est pas le cas, ce sont des choses qui arrivent, il y a plus grave. Dans tous les cas, je ne devrais certainement pas me plaindre auprès de toi : après tout, si j’ai ce problème, c’est parce que je garde mon poste, pour l’instant…

*

Idriss et Raphaël se sont quittés pour de bon quelques jours après notre conversation, à Idriss et moi. Sans éclats, avec une résignation déconcertante, presque effrayante, traumatisante, d’après les dires de mon chef, visiblement secoué par la nouvelle, le visage dur et fatigué, les traits tirés. Ils ne seront pas les seuls. Les employés des Nations Unies ont la fâcheuse tendance à se marier entre eux, et de préférence avec un conjoint d’une nationalité différente, pour assurer une descendance bilingue et contribuer au métissage culturel et ethnique de l’humanité indispensable à l’éventuelle disparition des frontières nationales Et vu la situation actuelle, il ne fait pas bon être un couple mixte de fonctionnaires internationaux. Combien de mariages franco-syrien, nippo-allemand, italo-américain, afro-brésilien, sino-canadien, gréco-russe, et j’en passe, se retrouvent aujourd’hui confrontés au cruel choix de sacrifier la carrière de l’un pour préserver celle de l’autre, et tenter de sauver ce qu’il reste de la relation en prime. L’hostilité entre les Etats se reflète soudain dans celle que se portent les époux, citoyens du monde revendiqués il y a quelques semaines à peine, et désormais en proie au même repli nationaliste que celui observé sur la scène internationale.

C’est certain, en décidant d’achever une bonne fois pour toute le « vieil » ordre mondial, qui certes agonisait depuis un certain temps déjà, les Etats-Unis et leurs alliés ont balayé d’un simple revers de la main le fragile édifice internationaliste patiemment construit depuis 1945, fait d’un noyau restreint d’institutions autour desquelles orbite une élite mondiale dépourvue d’attaches patriotiques, Le tout s’est effondré comme un vulgaire château de cartes. Et s’il est trop tôt pour mesurer l’impact sur le cours de l’histoire, les conséquences humaines se font déjà ressentir.

Je rumine ces sombres pensées dans la salle d’attente de la clinique, en attendant que le Dr. Ventura termine sa consultation précédente. D’ici quelques semaines, je quitterai définitivement New York. Je ne sais pas encore bien où j’atterrirai. Sans doute en Bretagne, dans un premier temps du moins. Et après, à Paris, à Bruxelles ou ailleurs. Je n’ai pas de projets précis, les choses sont encore beaucoup trop instables pour pouvoir se projeter à un horizon raisonnable. Dans tous les cas, indépendamment d’où le vent me portera dans les semaines, mois et années qui viendront, il me faut au minimum assurer la continuité de mon traitement pour rester immunisé par la PrEP. Je risque d’avoir beaucoup de temps libre à meubler, et me connaissant, il n’est pas exclu qui cela implique une recrudescence de mon activité sexuelle… Ma présence ici, officiellement pour obtenir une ordonnance certifiée à transmettre à mon futur nouveau médecin, sera aussi l’occasion de faire mes adieux à mon açorien en blouse blanche préféré, que je vois d’ailleurs émerger de son bureau, au loin, et me faire signe de l’y rejoindre.

Quand je lui serre la main, y mettant toute la virilité dont je suis capable, le petit brun au corps hâlé et ramassé m’adresse un magnifique sourire, éclatant de blancheur. Mon regard s’attarde un instant sur sa barbe noire et sur le petit carré de chair poilue que sa blouse à l’encolure échancrée laisse entrevoir au niveau de sa poitrine musclée. Je frémis. Il m’est de plus en plus difficile de résister au charme du jeune docteur. La salle de consultation est si exiguë que le bureau est coincé dans un coin de la pièce, et le Dr. Ventura et moi sommes assis l’un à côté de l’autre, sans qu’il n’y ait de bureau pour nous séparer. Si proches… Coupant court à ma rêverie, ce dernier prend la parole, le ton neutre et posé propre au représentants du corps médical quelque peu adouci par son habituelle jovialité :

- Loïc ! Dis-moi, qu’est-ce qui t’amène ?

- Euh… Eh bien, il me faudrait une ordonnance certifiée, et un courrier qui explique le traitement qui j’ai suivi… Que je puisse transmettre à un autre médecin…

- Ah… répond le Dr. Ventura, visiblement déçu par ma réponse, à laquelle il ne s’attendait probablement pas. Aucun problème, je vais te faire ça… Mais, si tu n’y vois pas d’inconvénient, j’aimerais te demander pourquoi. Est-ce que tu souhaites changer de médecin, ou de clinique ?

- Pas vraiment… lui assuré-je, un peu gêné, mais quelque part touché qu’il semble regretter de me perdre comme patient. Mais je vais devoir le faire par la force des choses… Je travaille pour les Nations Unies, et, je ne sais pas si tu t’intéresses à l’actualité, mais ils virent pas mal de monde, en ce moment, et je fais partie du « plan social ».

Je simplifie les choses et utilise à escient un vocabulaire propre à celui de l’entreprise, que je crois être plus familier pour le commun des mortels, c’est-à-dire pour ceux qui ne travaillent pas pour le compte d’une administration internationale. Et il y a en a, de plus en plus, d’ailleurs… Visiblement, mon explication satisfait le Dr. Ventura, qui répond avec douceur et empathie.

- Ah non, je n’étais pas au courant… Je suis désolé !

Je ne suis pas naïf, j’ai bien conscience que les sphères dans lesquelles j’évolue sont assez nettement séparées du reste de la société, qui n’a pas grand-chose à faire des gesticulations diplomatiques des chefs d’Etat et de leurs ambassadeurs dans les couloirs du siège déchu des Nations Unies. Mais je suis toujours sidéré lorsque je constate à quel point cette séparation est étanche. Et que les ruptures majeures telles que celle que nous sommes en train de vivre passent finalement plutôt inaperçues pour le citoyen lambda. C’est peut-être mieux ainsi, au final… Au moins, le monde ne s’arrête pas de tourner.

- Oui, moi aussi… réponds-je, un peu embarrassé. Bref, du coup je vais devoir retourner en Europe. Et je voudrais continuer le traitement là-bas…

- Tu as raison ! me coupe le Dr. Ventura, avant de poursuivre d’un ton un peu provocateur, avec ton visage d’ange et ton regard bleu ciel, tu vas en faire tomber plus d’un, sur le vieux-continent…

Je sens le sang me monter aux joues. Je dois prendre une teinte cramoisie particulièrement visible, et ce malgré le faible éclairage de la pièce, car un léger sourire se dessine sur les jolies lèvres foncées du Dr. Ventura. Le doute m’assaillit. Est-ce qu’il s’agit là d’un demi-compliment, certes à la limite du sous-entendu, mais somme tout assez innocent, comme le jeune médecin aime à me faire, de temps en temps. Pour pimenter un peu la consultation. Et flirter gentiment, sans jamais vraiment entrevoir quoique soit de plus sérieux. Ou bien est-ce un peu plus que ça ? Une invitation à faire le premier pas, par exemple. A prendre ses lèvres entre les miennes, qui enflent de désir à la simple évocation de cette idée. A poser ma main sur sa cuisse, qui n’est de toute manière séparée de la mienne que par un interstice si ténu que je peux presque sentir la chaleur de sa peau à travers le tissu fin de sa blouse sombre.

Je plonge mon regard clair dans le sien, noir et brûlant. J’y lis la volonté de ne pas en rester là. Sur son torse, les lettres de son nom, brodé en blanc sur l’un de ses pectoraux gonflé, danse sous mes yeux hypnotisés. « D. Ventura, M.D. ». Je ne connais toujours pas son prénom… Et pourtant, je m’approche lentement de lui. Sans vraiment m’en rendre compte. Ni pouvoir faire quoique soit pour m’en empêcher. Comme attiré par la simple gravité. La chaleur de son haleine effleure mon visage. Je devine déjà la moiteur de ses lèvres, qui s’entrouvrent légèrement pour y accueillir les miennes. Elles se cherchent un instant, puis se trouvent enfin, et nous échangeons un long baiser, tendre d’abord, puis de plus en plus intense, presque torride. Au point que je sens mon sexe commence à se réveiller, peu à peu, au fond de mon pantalon. Celui du Dr. Ventura en fait de même sous sa blouse, de plus en plus déformée par une bosse qui lui pousse à l’entrejambe. Je la frôle. Y devine son la forme de son sexe, sans pouvoir en préjuger la taille. Il ne faut pas exagérer, je ne suis pas médium, non plus.

Mais soudain, alors que je m’apprêtais à quitter ma chaise pour me presser contre le corps ferme et trapu du jeune médecin, ce dernier interrompt notre baiser et, d’une main posée sur mon torse, me fait signe de ne pas aller plus loin. Je lui jette un regard plein d’incompréhension. La forme et le goût de ses lèvres encore imprimés sur les miennes. Et pourtant, c’est comme si tout s’arrêtait brusquement. Sous le choc, j’en oublie presque mon érection, qui se résorbe presque aussitôt. Il n’y a pas de remède plus efficace que l’embarras. Finalement, trouvant le courage de relever les yeux pour soutenir mon regard, le Dr. Ventura tente une explication pour le moins confuse et lacunaire :

- Je… Je… Excuse-moi Loïc, je ne peux pas… Je ne crois pas… Ce n’est pas… Pas possible…

- Pourquoi ? demandé-je, ma voix sa cassant presque sur la dernière syllabe.

- Ce n’est pas très éthique pour un médecin de coucher avec ses propres patients, reprend-il avec cette fois un peu plus d’assurance. Et encore moins sur son lieu de travail… Si on l’apprenait, je serais renvoyé de la clinique sur le champ. On est censés dépister les gens, ici, pas leur donner une raison de le faire…

- Je vois… me ravisé-je, un peu déçu mais au final compréhensif vis-à-vis du Dr. Ventura, dont je serais bien avisé de m’inspirer, vu ma tendance à sacrifier ma déontologie sur l’autel de la tentation. Même si, je ne vais pas te mentir, je trouve ça dommage…

- Je suis bien d’accord, admet-il. Je te proposerai bien de prendre un verre après le boulot, mais si je comprends bien, tu ne resteras pas à New York très longtemps. Et je dois t’avouer que je cherche plutôt quelque chose de sérieux… Je ne suis pas fan des coups d’un soir.

- Déformation professionnelle ? osé-je avec un léger sourire moqueur.

- C’est sûr que le fait d’être spécialiste des MST ne doit pas aider !

On éclate de rire, ce qui permet de dédramatiser quelque peu la situation encore très électrique dans la petite salle de consultation, sans doute trop étroite pour contenir autant de tension sensuelle. Le Dr. Ventura s’efforce de reprendre ses esprits, et se concentre sur ma demande initiale, à savoir la rédaction d’une ordonnance. Nous échangeons encore quelques plaisanteries embarrassées, et puis, finalement, le moment tant redouté arrive, et la consultation s’achève. Le sourire certes un peu déçu mais sincère, je fais mes adieux au Dr. Ventura, que je ne reverrai sans doute plus jamais.

- Merci pour tout, docteur.

- Dani, s’il-te-plait, me répond-il d’une voix douce, dans laquelle je devine une once de regret. Et bon courage pour tout. Ne fais pas de bêtises en Europe !

Je quitte la clinique mon ordonnance à la main. L’esprit léger, même si les choses ne se sont pas exactement déroulées telles que je l’avais souhaité. Mais pas mécontent d’avoir eu la chance d’embrasser le Dr. Ventura. Dani. Si toutes les visites médicales se passaient comme ça, je suis certain qu’il y aurait plus de monde dans les centres de dépistages.

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Le phare se réveille, le vieil homme avec lui. La lumière du soleil perce froidement les carreaux brisés et balaie son visage. Le bois grince sous les coups du vent et l'air marin s'invite sans politesse dans son intimité. C'est un soupir qui quitte sa machoîre fatiguée. Comme chaque matin, il est encore en vie.
Il se redresse. Il se redresse et prend conscience du jour, ses sens se remettent en route. Sa douleur aussi. C'est le lot de la vieilesse, la lenteur, l'inefficacité, la chute; lui a tout son temps. Ses yeux malades le guident jusqu'à la sortie. Il soulève le loquet, pousse la porte de bois et cueille son premier bol d'air, le plus important, celui qui fait avancer. Il regarde à l'est, vers l'océan, et murmure une prière routinière du fond de sa pensée. Le visage du ciel, rond et chaud, lui rend la révérence.
Il descend les marches, doucement. À mesure que son ami, niché dans les nimbus, s'élève en l'observant, lui, effectue son devoir. D'un bout à l'autre de la côte, de falaise en falaise, il scrute le sable, l'écume, la mer. Que l'océan va-t-il aujourd'hui apporter, et pour qui ? Une montre, un bâton, un coffre, une bouteille. Il ouvre bien cette dernière et s'enquiert de son message, mais les mots, quoique brouillés par la vieillesse, attestent qu'ils ne lui sont pas destinés. Alors il la dépose soigneusement, à l'exact endroit où elle était, et poursuit. Il laisse faire l'océan.
Sa chaise, presque fossilisée dans le sable, l'attend au milieu de la plage, non loin du point limite de la marée haute. Il s'assied et regarde droit devant lui, patiemment, scrupuleusement, comme un enfant, un écolier. Il attend le cadeau de la mer, il attend, il attend.
Et alors que l'azur parade d'un bleu sombre, alors que le soleil a fermé ses paupières et revêtu le drap du soir depuis un moment déjà, un petit objet dérive sur le littoral. Une perle dorée, comme une goutte, comme une larme, s'échoue sur la côte. Minuscule, infime, il la saisit du bout des doigts et se rassied souriant. Il sourit, le vieil homme, son coeur chante.
Au son des rouleaux qui s'écrasent, ils se laisse bercer, mais ne s'endort point; il attend encore, encore un peu, avant que la nuit ne tombe. Une ombre familière le laisse frisonnant, alourdit quelque peu ses lèvres. Elles s'ouvrent:
« C’est toi, tu es là.
— Comme promis.
— Et alors ?
— Et alors quoi ?
— Rien.
— Rien, alors.
Le silence s’immisce quelques instants dans la conversation, avant qu’il ne poursuive :
Ça t’a plu, au moins ?
— Je ne sais pas.
— C’est comment ?
— Charmant.
— La nuit arrive, tu souhaites que je reste ?
— Tu peux t’en aller.
— Alors je m’en vais. Tu sais que je t’aime.
— Tu m’aimais.
— Je t’aimerai.
— Fort bien. Alors au revoir.
— Au revoir »
Et au son des rouleaux qui s'écrasent, parchemins pleins de mots et d'histoires de la mer, le vieil homme s'endort quand entre la nuit.

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Défi
Maryam
Voici des acrostiches sur les mois de l'année.
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