Chapitre 17. L'assemblée générale

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Je suis réveillé par la sirène d’une voiture de police. Un son si reconnaissable, entendu tant de fois au cinéma et à la télévision, et qui m’est désormais si familier que je peux enfin prétendre être un vrai newyorkais. Pourtant, mon quartier est d’ordinaire calme, la nuit, de sorte que je ne suis que rarement tiré hors de mon sommeil léger par de telles nuisances, si pittoresques soient-elles. Mais cette nuit, je ne suis pas dans mon lit, mais dans celui de Simon. Et malgré la gentrification galopante qui sévit sur l’île de Manhattan, le Bronx ne s’est pas encore transformé en ‘petit Brooklyn’ et reste sillonné par les voitures de la NYPD, qui y traque dealers et prostituées, une « attaque de plus à l’encontre des habitants historiques et du petit commerce du quartier », comme dirait Simon. Un sourire attendri se dessine sur mes lèvres à imaginer l’irlandais prononcer ces mots de son habituel ton professoral. Tout de suite suivi par un léger pincement au cœur. Hier soir, Simon m’a annoncé avoir rencontré quelqu’un. Un garçon avec lequel il pense commencer une relation stable. Voire même monogame, dans un premier temps, en tout cas. C’était donc la dernière fois que nous passions la nuit ensemble. A mon plus grand désespoir. Je commençais à éprouver un peu plus que de la simple amitié mâtinée de désir pour mon activiste au cœur tendre, au large pénis et à l’imagination débordante.

D’ailleurs, puisque l’on évoque l’imagination de mon futur ex-amant : alors que je change de position pour tenter de me rendormir, je sens le métal des menottes qui entravent mon poignet droit, relié à celui de Simon, lui toujours profondément endormi. Hier soir, ce dernier a insisté pour reprendre notre scénario de prise d’otage là où nous l’avions laissé quelques semaines plus tôt, cette fois pimenté par l’utilisation de matériel professionnel, dégoté dans une de ces boutiques un peu glauques du Bronx dont je n’oserai pas pousser la porte seul et/ou sobre.

La légère brûlure encore imprimée sur mon derrière me rappelle à la vigueur de nos ébats et à la taille de son membre, qui va indéniablement me manquer. Mais il faut bien se rendre à l’évidence : ça ne pouvait pas durer de la sorte. Il est rare que l’otage finisse par couler des jours heureux avec son ravisseur, si l’on met de côté la poignée de faits divers sinistres et les quelques cas particulièrement pernicieux de syndrome de Stockholm, que j’avoue avoir consulté sur internet après notre première soirée à thème, à Simon et moi. Tant pis. Il y en aura d’autre… On ne peut pas dire que, pour l’instant, j’ai eu beaucoup de mal à trouver de nouveaux partenaires. Même si un peu de stabilité, un peu d’amour véritable, comme celui que me portait Filip, ne me ferait pas de mal. « Promis, à trente ans, je me pose », me dis-je à moi-même, incapable de refermer l’œil, et donc forcé d’attendre le lever du soleil et, accessoirement, celui de Simon, pour pouvoir me libérer de son emprise. Non pas que je sois particulièrement pressé.

*

De retour au bureau, l’ambiance est toujours aussi pesante. Sous le coup du travel ban nouvellement instauré par l’administration américaine, Sanjay, retourné en Inde pour l’été sans prendre son passeport diplomatique, s’est vu refuser l’entrée sur le territoire des Etats-Unis. Il a fallu que Louise et moi entre par effraction dans son appartement pour y dénicher le précieux sésame et le lui envoyer par colis express à son adresse indienne. Je n’en menait pas large à l’idée de défoncer une porte d’entrée au sein d’un immeuble cossu de l’Upper East Side, mais heureusement, Louise n’a pas eu autant de scrupules, visiblement habituée à manipuler un pied de biche, pour des raisons que je préfère ignorer. On ne sait jamais… Dès fois que services secrets américains ou britanniques trouveraient utile de m’interroger après son arrestation pour son rôle présumé dans un attentat contre une banque ou un centre commercial perpétué par un groupe d’ultra-gauche… Toujours est-il que Sanjay est désormais en route pour New York, et que nous sommes forcés de fonctionner en effectifs réduits, en attendant son retour.

Non pas qu’il y ait beaucoup d’activité en matière de négociations climatiques. La COP de Johannesburg a été annulée dans le courant de l’été, en raison de l’instabilité politique croissante dans le pays, sans que personne ne se porte volontaire pour remplacer l’Afrique du Sud dans ce rôle, cette fois-ci. En revanche, le tremblement de terre provoqué par le retrait américain continue à donner des répliques. Une assemblée générale a été convoquée à la fin de la semaine pour évoquer la réorganisation de l’institution, et notamment question – épineuse - d’un possible déplacement du siège. Nombre d’entre nous s’en doutait déjà. Maintenir le quartier général d’une organisation internationale sur le sol d’un pays qui n’en fait plus partie, et qui, de surcroit, n’hésite pas à interdire l’entrée sur son territoire aux ressortissants de certains des pays membres, ça n’a pas de sens. Ce n’est pas tenable…

Si ce n’est clairement pas une surprise, au vu des développements de ces derniers mois, la possibilité d’un déménagement n’est pas non plus une partie de plaisir pour le personnel. Surtout pour les plus âgés, ceux qui ont déjà bâti une vie ici, comme Ewelina, qui n’a pas mis les pieds en Pologne depuis une bonne décennie, ou Idriss, dont le mari, un compatriote, est le directeur du lycée français de New York. Pire encore, Louise, qui, en dépit de sa haine du capitalisme et de l’impérialisme décomplexés des Etats-Unis, y vit depuis plus de trente ans et ne se voit pas quitter New York pour « on ne sait quel pays suffisamment chiant pour demander à accueillir le siège des Nations Unies », et encore moins démissionner pour retourner au pays. Vu son style vestimentaire et son caractère bien trempé, elle aurait de toute manière beaucoup de mal à retrouver un emploi au Royaume-Uni, à part peut-être un poste de serveuse dans un bar punk d’une ville industrielle du nord de l’Angleterre, à Manchester ou Sheffield. Bref, même si je ne suis pas rassuré moi-même, j’ai de la chance dans ma malchance : je n’ai pas d’attaches particulières à New York, et s’il fallait quitter les Etats-Unis ou retourner en France, ce ne serait pas la fin du monde. Par conséquent, j’évite de trop me plaindre, par respect pour mes collègues. Ça ne m’empêche pas de me sentir un peu morose. L’atmosphère du bureau déteint sur moi, tout comme cette fin d’été particulièrement grise et pluvieuse, et la « pseudo-rupture » d’avec Simon.

C’est donc dans cet état d’esprit pour le moins mitigé que je reçois un message de Luiz, le journaliste brésilien avec lequel j’ai eu une liaison l’an passé, et qui ne m’a donné strictement aucune nouvelle une fois rentré au Brésil, après m’avoir fait risquer mon poste pour les besoins de son enquête. Il me contacte d’un nouveau numéro, ce qui ne me surprend pas vraiment, puisque j’avais bloqué son ancien.

« Loïc, c’est Luiz. J’espère que tu vas bien. Je suis à New York pour couvrir l’assemblée générale de cette semaine. J’ai bien conscience que tu n’as sans doute aucune envie d’entendre parler de moi… Tu as parfaitement le droit d’être en colère contre moi, mais saches que j’ai mes raisons pour ne pas t’avoir donné de nouvelles pendant si longtemps. Si tu acceptes, j’ai mille choses à t’expliquer. Retrouve moi à dix-huit heures à l’endroit où nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Je t’embrasse ».

*

Je ne sais pas très bien ce qui m’a poussé à accepter son invitation. Un mélange de curiosité et d’envie d’en découdre avec Luiz en face-à-face, possibilité dont il m’avait privé en disparaissant au Brésil sans laisser de traces. C’est peut-être un peu ridicule, vu que nous ne nous sommes fréquentés que pendant quelques semaines à peine, mais je l’ai vraiment aimé… Pas longtemps. Mais avec une intensité incroyable. Je crois que, même au tout début de notre relation, je n’ai jamais aimé Filip avec une telle force, une telle certitude. Le voir me filer entre les doigts, et, pire encore, m’utiliser pour son article, sans se préoccuper des possibles conséquences sur ma carrière, m’a véritablement brisé le cœur. Je ne m’en suis pas bien rendu compte, sur le moment, car cette rupture s’est superposée à celle d’avec Filip. Mais le blessure infligée par l’abandon de Luiz est encore vive, alors que celle de la séparation de Filip s’est refermée depuis plusieurs mois déjà, et ne me fait plus jamais souffrir.

C’est donc l’esprit un peu confus, quelque part entre l’excitation et la colère, que je rentre dans le Starbucks au pied de mon bâtiment, où nous avons échangé notre premier regard, nos premiers mots, et même jusqu’à nos numéros de téléphone. Je scrute la salle du café. Je ne le vois pas. Il n’est pas encore arrivé. Il est vrai que j’ai dix minutes d’avance, comme toujours. Je décide donc de commander mon café en l’attendant. Comme ça, il sera un peu moins chaud lorsque moi et Luiz commencerons à discuter, et si une envie irrépressible me prend de le lui jeter au visage pour réparer l’humiliation dont il m’a fait victime, je le ferais sans m’exposer à des poursuites judiciaires pour l’avoir ébouillanté. Ce qui est toujours appréciable. Je bénéficie de l’immunité diplomatique, mais quand même…

Je me dirige vers le comptoir, et commande un petit café. Le barista a changé. Non pas que je me souvienne de l’ancien, mais je crois que je me serais rappelé de celui-là. La trentaine pas encore atteinte, ou alors à peine entamée, le teint légèrement hâlé, le cheveu court et brun, le menton rasé à blanc, et, cerise sur le gâteau, de grands yeux vert pâle, magnifiques, et surtout complètement incongrus sur ce visage autrement typiquement méditerranéen. Quelque peu décontenancé par la beauté de ce regard clair auquel je ne m’était pas préparé, je plisse les yeux pour lire le nom écrit sur le badge qu’il arbore à la poitrine. « Riccardo ». Il prend ma commande avec grand sourire et un fort accent italien, qui confirme qu’il est bien originaire d’Italie, et pas simplement italo-américain, comme il y en a tant aux Etats-Unis, et plus encore à New York. Lorsqu’il m’annonce le prix, je dois le faire répéter deux fois, tant je suis perturbé par les yeux perçants du beau jeune homme.

A mon grand désespoir, le système de rationalisation du travail utilisé par Starbucks, qui veut que ce soit un employé qui prenne ma commande et un autre qui la prépare et me la tende, ne me permet pas d’envisager de frôler sa main à la peau foncée. Je me dirige donc à contre-cœur vers le comptoir où les commandes sont livrées. Jetant quelques coups d’œil rapide au fameux Riccardo, dont je croise le regard vert à plusieurs reprises, ce qui ne manque pas d’ajouter à ma confusion.

Finalement, après avoir enfin reçu mon café, je pars m’installer dans un coin du café, un peu à l’écart où je ne serais pas perturbé par la vue de Riccardo, et où Luiz et moi auront un tantinet plus d’inimité pour solder nos comptes. Quelques minutes plus tard, alors qu’il est déjà six heures passées de cinq minutes, Luiz débarque dans le Starbucks. Je le reconnais immédiatement. Sa veste de cuir un peu usée. Sa tignasse brune, mal coiffée. Son nez droit et son visage fin. Son regard ambré, qui balaye la salle, d’abord sans me voir, puis, lorsqu’il me remarque enfin, panique légèrement, alors que ses lèvres, au contraire, s’efforcent de dessiner un sourire, comme s’il essayait de se rassurer tout autant que moi. Je le salue d’un léger signe de la tête, et désigne mon café du doigt pour lui indiquer que j’ai déjà commandé. Il hoche la tête, me fait comprendre qu’il me rejoindra après avoir commandé. Je prends une profonde inspiration. La colère laisse place à une légère appréhension dans mon esprit. A le voir déambuler de la sorte dans le Starbucks, mon cœur se serre un peu plus encore, et je peux dire avec certitude que je ne suis pas complètement passé à autre chose, que mes sentiments pour Luiz n’ont pas encore complètement disparu.

*

- Loïc, je suis content de te voir… me dit Luiz en s’asseyant face à moi.

Il est visiblement nerveux. Et je n’ai pas l’intention d’aider à le mettre à l’aise. Je réponds sur un ton glacial, en haussant les sourcils, feignant la surprise.

- Ah bon… Pourquoi ?

Piqué au vif, Luiz se met à rougir. Ses yeux ambré envoient des signaux de détresse. J’y suis peut-être allé un peu fort, dans le jeu passif-agressif. Mais bon, il ne mérite pas moins.

- Je te dois des excuses, dit-il, empêtré dans son embarras. Et des explications, aussi.

- Je t’écoute.

- Je sais ce que tu dois penser… Que je t’ai utilisé, et qu’une fois mon article publié, je t’ai complètement abandonné. En gros, que je t’ai manipulé puis jeté à la poubelle.

- C’est à peu près ça, oui. Et j’ai de bonnes raison de penser ça, tu ne crois pas ?

Il marque une pause. Semble reprendre pied, l’espace d’un instant. La conversation se fait plus rationnelle. Même si elle n’est pas agréable, au moins, le ton est donné et il sait à quoi s’attendre, me concernant. Je ne fais aucun mystère là-dessus : je suis en colère contre lui, et il va lui falloir de sérieux arguments pour me faire changer d’avis.

- Tout à fait. Mais je tiens à te dire, si tu veux bien me croire, que ça ne pourrait pas être plus éloigné de la vérité… Je n’ai pas coupé les ponts avec toi parce que j’en avais envie, bien au contraire. C’est arrivé… par la force des choses. Ou pour être plus exact, j’y ai été contraint. Loïc, si j’ai cessé de te donner des nouvelles, voire même des signes de vie, c’était avant tout pour te protéger…

- Il va falloir m’en dire un peu plus si tu veux que je te croie !

- Quand je suis rentré au Brésil, tout est allé très vite, poursuit-il en baissant d’un ton, presque à voix basse. L’article est sorti dans la presse, et le soir même, j’ai commencé à recevoir des appels étranges de la part d’un numéro masqué. Mon téléphone sonnait, et, dès que je décrochais, ça raccrochait immédiatement. Puis, quelques jours plus tard, j’ai commencé à voir des types louches trainer autour de mon appartement. Je n’ai pas mis longtemps à comprendre que c’était l’ABIN – excuse-moi : les services secrets brésilien.

Il fallait oser la sortir, celle-là ! je rumine ma rage. Invoquer un vulgaire jeu d’espion pour expliquer sa disparition, non mais… Qu’est-ce qu’il va me sortir après, qu’il a été enlevé par le Mossad, ou par les extra-terrestres ?

- Où est-ce que tu veux en venir, Luiz ? demandé-je d’une voix agacée.

- J’étais surveillé, Loïc ! insiste-t-il, d’un air que je juge plutôt sincère. J’ai été mis sur écoute, j’en ai le cœur net. Tu sais, c’est la spécialité au Brésil. C’est comme ça qu’ils ont fait tomber Lula et Dilma. Et si on restait en contact, ils n’auraient pas mis longtemps à remonter la piste de la fuite d’information jusqu’à toi… Un dénommé « Loïc » avec un numéro américain comportant l’indicatif de l’Etat de New York, il ne fallait pas être un génie pour te retrouver…

- Et qu’est-ce que tu penses qu’il me serait arrivé ?

- Je ne sais pas, avoue-t-il. Peut-être rien du tout. Peut-être qu’ils t’auraient dénoncé à ta hiérarchie. Peut-être qu’ils t’auraient tué. Ça, ils savent faire aussi… Pour être honnête, je n’ai pas la moindre idée de ce qui aurait pu t’arriver, mais je ne pouvais pas risquer qu’il t’arrive quoi que ce soit. Même si tu n’avais été que renvoyé par ma faute, je n’aurais pas pu me le pardonner…

Plutôt convaincant, ce petit numéro, je dois bien avouer. Après tout, ça se tient. Combien de journalistes sont assassinés au Brésil chaque année ? Des dizaines ? C’est l’une des professions les plus dangereuses du pays. Et puis, c’est vrai que je n’aurais pas aimé avoir affaires aux services secrets brésiliens. Si Luiz est sincère dans ce qu’il me dit, c’est vrai qu’il m’a plutôt fait une fleur en coupant les ponts aussi nettement. Je commence à regretter de l’avoir accueilli avec tant de froideur et tant de méfiance. Je me radoucis légèrement, et lui réponds :

- Luiz, je n’ai pas pensé une seconde que tu pourrais être en danger… Je… Je suis désolé… Tu… Tu es en sécurité, maintenant ?

- Je crois que oui, rétorque-t-il, manifestement soulagé de me voir enfin croire à son histoire. Je pense qu’ils ont arrêté de me suivre depuis quelques mois déjà. Ils ne sont pas très discrets, donc j’aurais remarqué s’ils avaient continué… Et ne t’en fais, j’ai utilisé un téléphone pré-payé pour te joindre, au cas où je serais toujours sur écoute.

- Tu crois qu’ils se sont tout simplement lassés ?

- Sans doute, où ils ont de plus grands problèmes à régler, désormais. Vu le bordel que sont les relations internationales en ce moment, le scandale des émissions a vite été oublié. Non pas que ç’ait été un grand scandale au Brésil, de toute façon…

- Ne dis pas ça ! la rassuré-je. Il y a eu plein de changements positifs après la publication de ton article. Plus de vingt pays ont rectifié le tir. Le Brésil aussi, d’ailleurs, même s’il la fait plus discrètement que d’autres !

- Ca, c’est le moins qu’on puisse dire… Bref, quel gâchis, tout ça… Et le pire, c’est que ça ne les empêche pas de convoiter le gros lot, maintenant !

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Je t’ai dit que j’étais ici pour couvrir l’assemblée générale, non ? Le Brésil va tenter de rafler la mise, et de repartir avec le siège des Nations Unies. Quand Paris a proposé de mettre son village olympique inutilisé à disposition de l’institution, ça a donné des idées à certains, et les installations de Rio 2016 vont être rénovées pour y accueillir les bureaux des Nations Unies, si l’assemblée le décide.

- Et tu penses qu’ils ont une chance ?

- Je pense que oui... dit-il en hochant légèrement la tête, l’air dégoûté. Une histoire d’alliance entre pays, et de vétos croisés entre continents. D’après mes calculs, c’est soit le Brésil, soit l’Argentine qui doit remporter la bataille du siège !

Je reste bouche-bée, estomaqué par la quantité de révélations d’importance capitale que Luiz vient de me livrer. Je ne crois pas avoir déjà reçu autant d’informations confidentielles en aussi peu de temps... Nous n’avons pas parlé plus de dix minutes, et Luiz m’a déjà mis au parfum d’un scandale d’Etat, d’une filature par les services secrets et du jeu géopolitique à l’œuvre dans les coulisses de l’assemblée générale à l’instant même. En prime, je retrouve le garçon dont je suis tombé éperdument amoureux en quelques heures à peine, il y a presque un an de cela. Et il s’avère qu’il ne m’a pas abandonné, mais tout simplement cherché à me protéger. Je n’ai clairement pas perdu ma soirée…

A partir de là, l’atmosphère se détend et, alors qu’au dehors tombe une nuit plus noire et plus fraîche encore que la veille, signe que l’été indien n’aura pas lieu, cette année, Luiz et moi continuons à discuter, de tout et de rien, et en tout cas, sûrement pas d’histoires d’espionnage à dormir debout, ni de bassesses diplomatiques à s’en arracher les cheveux de frustration. A un moment, sans que moi ou lui n’en fasse vraiment exprès, la main de Luiz effleure la mienne, et décide d’y rester posée. Le contact de sa peau me fait l’effet d’une décharge électrique. La chaleur de sa paume se diffuse lentement dans mon bras, ma poitrine, et le reste de mon corps. Elle m’avait tant manqué… J’hésite entre le rire et les larmes. Le cœur suspendu dans le vide, quelque part entre la joie immense de retrouver Luiz et la rage de l’avoir perdu pendant de si longs mois. Profitant de ma confusion, Luiz se redresse, et, plongeant son regard ambré dans le mien, vient m’embrasser. Furtivement. Sans me laisser le temps de profiter du goût retrouvé de ses lèvres, tant de fois embrassées en rêve.

Il n’a pas fallu beaucoup plus longtemps pour que nous décidions, d’un commun d’accord, de rentrer chez moi, pour terminer ce que nous venions de commencer, nous retrouver enfin et enterrer définitivement la hache de guerre.

*

La chaleur du corps de Luiz, blotti contre le mien, nu, couvert de taches de rousseur et de son léger duvet brun, m’enveloppe d’un hâle de bonheur que je ne rappelle pas avoir éprouvé lors de ces derniers mois. Le goût si familier de ses baisers. La finesse de ses lèvres. La caresse de son regard d’ambre. Son sourire espiègle, presque enfantin. Son sexe court et épais. Ses couilles brunes et douces. L’arrondi parfait de ses jolies fesses. Jusqu’à la saillie de sa clavicule, qui délimite nettement son cou grâcieux, ses épaules plutôt larges pour son gabarit, et ses pectoraux fins mais bien dessinés. Rien chez Luiz ne me laisse indifférent…

Mes mains parcourent son corps, s’égarent dans sa crinière brune, s’attardent sur l’arrête de son nez, empoignent ses hanches, épousent la forme de son derrière. Les siennes se posent sur mon torse. Descendent vers mon bas-ventre. Se saisissent de mon sexe tendu, inévitablement pointé en sa direction. Il me branle doucement. Sans cesser de m’embrasser. Sur la bouche. Sur la joue. Dans le cou. Derrière l’oreille. Je suis complétement subjugué par ses baisers.

Et puis, enfin, Luiz délaisse mon visage pour embrasser ma queue. Et commence à me sucer, me rappelant en quelques secondes à peine à quel point il sait si bien s’y prendre. Sa langue virevolte sur mon membre. Ses mains et sa bouche jouent de concert, parfaitement synchronisées. Ou parfaitement désynchronisées, je ne suis pas sûr… J’ai du mal à suivre, les sens complètement dépassés par les talents de Luiz. Mes mains posées sur sa nuque, pour la forme, ne sont d’aucune inutilité. C’est bel et bien Luiz qui mène la danse. C’en est presque irréel. Ma queue enfle encore un peu entre ses lèvres, jusqu’à devenir violacée. L’extase à l’état pur. Je n’en crois pas mes yeux. Je dois impérativement lui rendre la pareille.

Au prix d’un effort herculéen, et après avoir pris sur moi pour renoncer à tant de plaisir, je m’extirpe de la bouche de Luiz et me dirige vers son sexe, érigé droit vers le ciel. Je l’avale immédiatement, sans chercher à faire durer le suspense. Il est légèrement luisant à son extrémité, preuve que Luiz ne feint pas l’excitation qu’il éprouve à se retrouver de nouveau dans mon lit, dans mes bras. J’inflige à sa queue de rapides va-et-vient, attentif au rythme de la respiration du beau brésilien, qui se tend et se détend, se contorsionne même, le tout en gémissant, impuissant face aux assauts de ma langue sur son gland. Après m’être appliqué quelques minutes sur son sexe, pour l’usage, je fonds sur ses couilles brunes et imberbes. Les voir se balancer à chaque mouvement de Luiz me remplit d’un désir irrépressible. Je les lèche avec précaution. Et prends le chemin de son derrière. Embrassant chaque centimètre carré de sa peau. Suivant la ligne foncée qui relie ses couilles à son trou, lisse et rasé de près, qui se met à palpiter lorsqu’il rencontre la pointe de ma langue. Je m’y attarde quelques instants, pour l’aider à se détendre.

J’ai si hâte de raviver ma mémoire, et de redécouvrir la sensation inouïe procurée par son derrière. Je trépigne d’impatience. Lui mords gentiment une fesse, affamé. Luiz éclate de rire. Un rire cristallin, qui n’est que musique à mes oreilles.

- Mets-toi sur le dos, me demande-t-il dans un souffle brûlant.

Je m’exécute, l’expression « tes désirs sont des ordres » prenant soudainement tout son sens. Une fois installé, Luiz m’enjambe et vient s’assoir contre mon sexe, si raide que l’érection en est presque douloureuse. D’un peu de sa salive, il mouille mon membre. Et son trou, sans doute. Je ne suis pas tout à fait sûr. Toujours est-il que je n’ai rien d’autre à faire que de le laisser enfourcher ma queue. Petit à petit, il descend sur mon bas-ventre, et je pénètre en lui. Et par la même occasion, j’accède au paradis. Son trou serré autour de mon membre. L’incroyable douceur et la chaleur de son derrière. Je suis plongé dans un espèce de coma de bonheur. Incapable de penser à autre chose qu’au plaisir de Luiz. Non pas que j’aie à me soucier du mien… Nos corps enfin unis, réunis, j’éprouve l’exquise sensation de notre étreinte par procuration. Je ne vois plus que sa pupille noire, qui se dilate au cœur de son iris ambré. Je n’entends plus que le souffle de sa respiration, que les battements de son cœur. Je sens vaguement sa bouche, qui embrasse la mienne. Sans que ça ait beaucoup d’importance. Je ne vis que pour les mouvements de son bassin, qui dictent le rythme de nos ébats.

Et puis, soudain pris dans une immense vague de plaisir, je comprends que je suis en train de jouir en Luiz, en de longs jets qui inondent son derrière. Il ne tarde pas pour me rejoindre. Je ne sais pas qui l’a branlé, ç’aurait très bien pu être moi, je ne m’en serais pas rendu compte, mais le fait est que, quelques secondes plus tard à peine, Luiz exulte avec force et répand sa semence sur mon torse, sur mon menton, et même sur mes lèvres, où son jus dépose un léger goût amer.

- Je te promets une chose, Loïc, me glisse-t-il à l’oreille quelques minutes plus tard, encore nu et avachi sur moi, mon sexe mou entre ses fesses. Je te promets que n’est pas la dernière fois qu’on fait l’amour, toi et moi.

Le fait qu’il choisisse de dire « faire l’amour » et pas juste « baiser » ou « coucher ensemble » me donne un peu d’espoir. Peut-être que les sentiments que je lui porte ne sont pas à sens unique, en fin de compte.

*

Vers vingt-deux heures, alors que Luiz est déjà parti depuis une bonne heure, je reçois un message d’Idriss.

« L’assemblée générale vient de se terminer. Le résultat n’est pas vraiment celui qu’on attendait… Pour ceux qui peuvent, j’organise une réunion d’urgence par WebEx dans dix minutes. Pour les autres, je vous annoncerai la nouvelle demain matin. Je préfère juste que vous l’appreniez autrement que dans la presse, si possible ! »

Pas franchement rassurant. Mais bon, encore une fois, je suis ouvert d’esprit. Tant qu’on ne me demande pas de quitter New York pour la Papouasie-Nouvelle Guinée ou le Mozambique, ce n’est pas la fin du monde, en ce qui me concerne. Ça pourrait même être un mal pour un bien. Si c’est le Brésil, par exemple, après la soirée que je viens de passer, je crois que je signe tout de suite… Curieux de savoir où mon avenir se dessine, j’allume mon ordinateur et me connecte à WebEx.

Idriss est déjà en ligne. Sanjay aussi. Ewelina se connecte quelques secondes après moi. Louise, que je soupçonne de ne pas savoir utiliser WebEx ou de refuser toute forme de télétravail, ne donne pas signe de vie. Elle apprendra la nouvelle demain, donc, comme le commun des mortels. La réunion va commencer. Je vérifie mon reflet dans le miroir avant d’activer ma caméra, et ajuste quelques mèches encore ébouriffées par mes ébats avec Luiz. Pour le reste, je suis suffisamment présentable. Je clique sur « activer ma vidéo », et rejoins la conférence. C’est le visage d’Idriss qui s’affiche en grand sur mon écran. Les traits tirés. Visiblement épuisé, et la mine défaite. Je crains le pire. « Pas le Mozambique, pas le Mozambique » je me répète en mon for intérieur. Puis, enfin, Idriss prend la parole, et met fin au suspense.

- Bonsoir à tous. Et, encore une fois, désolé de vous demander de vous connecter si tard. Vous me connaissez, j’essaye normalement d’éviter de vous déranger en dehors des horaires de bureau, à moins qu’il y ait une bonne raison de le faire. L’assemblée générale s’est terminée il y a un peu moins d’une heure, et les chefs de service ont d’ores et déjà reçu un message des ressources humaines. Il y a eu plusieurs revirements de situation dans la soirée. D’abord, il a semblé que nous serions déplacé à Vienne, puis à Bruxelles. Mais très vite, les pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Sud se sont mis d’accord pour boycotter toutes les options européennes, accusant l’Europe de néo-colonialisme. Doha et Séoul ont été évoquées. Mais sans récolter suffisamment de suffrages. L’Asie a refusé toute proposition africaine, et l’Europe toute proposition asiatique. Finalement, c’est Amérique du Sud qui a remporté la mise. Il y a eu un bras de fer entre l’Argentine et le Brésil, et une longue hésitation entre Rio de Janeiro et Buenos Aires. Et, pour finir, un compromis a été trouvé. Montevideo, en Uruguay. Le pays est stable, démocratique, plutôt en pointe sur les droits humains, et situé pile entre le Brésil et l’Argentine. Il reste à définir le calendrier du déménagement, mais les choses devraient aller assez vite. Maintenant que notre départ est officiel, le gouvernement américain souhaite que ça soit rapide. Et la ville de New York est très intéressée par le siège, pour le transformer en logements, qui manquent cruellement à Manhattan. Donc, pour résumer, nous devrions bientôt partir pour Montevideo, Uruguay… »

Sanjay et Ewelina restent sans voix. Et moi aussi. Mais pour une autre raison, du moins je le soupçonne, une raison qui n’a pas grand-chose à voir avec mon incrédulité. Si nous partons pour Montevideo, ça veut dire pouvoir vivre dans la même ville qu’Alvaro. Et ça ne peut être qu’une bonne nouvelle.

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Sa chaise, presque fossilisée dans le sable, l'attend au milieu de la plage, non loin du point limite de la marée haute. Il s'assied et regarde droit devant lui, patiemment, scrupuleusement, comme un enfant, un écolier. Il attend le cadeau de la mer, il attend, il attend.
Et alors que l'azur parade d'un bleu sombre, alors que le soleil a fermé ses paupières et revêtu le drap du soir depuis un moment déjà, un petit objet dérive sur le littoral. Une perle dorée, comme une goutte, comme une larme, s'échoue sur la côte. Minuscule, infime, il la saisit du bout des doigts et se rassied souriant. Il sourit, le vieil homme, son coeur chante.
Au son des rouleaux qui s'écrasent, ils se laisse bercer, mais ne s'endort point; il attend encore, encore un peu, avant que la nuit ne tombe. Une ombre familière le laisse frisonnant, alourdit quelque peu ses lèvres. Elles s'ouvrent:
« C’est toi, tu es là.
— Comme promis.
— Et alors ?
— Et alors quoi ?
— Rien.
— Rien, alors.
Le silence s’immisce quelques instants dans la conversation, avant qu’il ne poursuive :
Ça t’a plu, au moins ?
— Je ne sais pas.
— C’est comment ?
— Charmant.
— La nuit arrive, tu souhaites que je reste ?
— Tu peux t’en aller.
— Alors je m’en vais. Tu sais que je t’aime.
— Tu m’aimais.
— Je t’aimerai.
— Fort bien. Alors au revoir.
— Au revoir »
Et au son des rouleaux qui s'écrasent, parchemins pleins de mots et d'histoires de la mer, le vieil homme s'endort quand entre la nuit.

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Défi
Maryam
Voici des acrostiches sur les mois de l'année.
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