Chapitre 16. Les congés d'été

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Une fois la deuxième quinzaine de juillet entamée, il était devenu évident qu’il fallait quitter New York de toute urgence. Depuis plusieurs semaines déjà, la ville était en proie à une vague de chaleur d’une intensité et d’une durée jamais égalée dans l’histoire américaine. Depuis trois jours, les températures dépassaient allègrement les quarante-cinq degrés en plein jour, et ne redescendait pas en-deçà de trente à la nuit tombée. Un climat quasi-équatorial auquel la jungle de béton, de verre et d’acier était bien mal préparé. Le soleil, impitoyable, faisait fondre le bitume des rues, dilatait le métal des rails et celui des ponts. Plusieurs incendies s’étaient même déclarés à Central Park – c’était à se demander si New York n’était pas en train de pousser la rivalité avec la côte ouest des Etats-Unis un peu trop loin, allant jusqu’à jalouser le brasier estival californien. Hormis les quelques heures de grâce accordées par la climatisation du bureau, le reste de mes journées n’étaient que souffrance, soif et sueur, sans ordre précis dans le triptyque. Ça ne pouvait plus durer. L’arrivée de mes congés d’été a donc été une véritable délivrance.

Direction l’Europe. Et, avec un peu de chance, un air plus respirable. Dans cette optique, l’idée de commencer par passer quelques jours à Madrid avec Maria n’était peut-être pas la meilleure qui ne me soit jamais passée par la tête. Néanmoins, mon amie espagnole tenait depuis longtemps à me faire découvrir sa ville natale sur laquelle elle était intarissable. Maria a lourdement insisté à ce que je sois initié à la vie nocturne madrilène, qui, je dois dire, n’a pas failli à sa réputation, loin de là. En quatre jours passés dans la capitale espagnole, c’est tout juste si nous avons pu visiter décemment le centre historique, la Gran Vía, la Plaza Mayor et le Prado, passant la plupart de nos journées à récupérer de nos escapades nocturnes. En dépit de la chaleur écrasante de la meseta castillane, le changement d’air m’était bienvenu, et passer quelques jours avec Maria vaut toujours la peine. Malgré tout, je ne suis pas mécontent de quitter Madrid et de m’envoler pour la Bretagne, en quête d’un peu d’air et de fraîcheur. Parfois, il faut savoir s’avouer vaincu, même si c’est par le réchauffement climatique, et retourner à des latitudes plus tempérées, et plus familières.

Inutile de connaître mes parents pour lire la joie sur leur visage, une fois qu’ils m’ont repéré dans la foule des passagers qui débarquent dans le hall des arrivées à l’aéroport de Nantes. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que cette joie est communicative. Je me surprends moi-même à leur rendre leur sourire radieux et à être presque ému de les retrouver après près d’une année sans pouvoir les serrer dans mes bras.

- Mon fils ! s’exclame ma mère d’une voix exagérément forte, pour s’assurer que tout le monde puisse l’entendre. Te voilà enfin arrivé de New York !

Elle insiste bien sur « New York ». Des fois qu’il y aurait des gens que ça impressionne encore. Puis, visiblement satisfaite de son coup, elle poursuit à voix basse :

- Ton père avait préparé une affichette avec ton nom, comme dans les films, tu sais ? Mais bon, je lui ai dit que c’était un peu « too much »…

- Bien joué maman…

- Tu vois, c’était « too much » ! dit-elle à l’attention de mon père, qui fait la moue.

- Mais c’était gentil de ta part, papa, précisé-je avec un demi-sourire. Ça ne m’aurait pas dérangé.

- Tu vois, ça ne l’aurait pas dérangé ! rétorque mon père à ma mère.

Cette entrée en matière, tellement prévisible que l’on jurerait qu’ils l’ont répétée avant mon arrivée, rappelle à mon bon souvenir pourquoi je ne peux pas passer plus d’une semaine avec mes parents sans être au bord de la dépression nerveuse. Je reste malgré tout très heureux de les retrouver. Et constate avec bonheur, une fois sorti de l’aérogare, que l’air breton est aussi frais et léger que dans mes meilleurs souvenirs. Il sera encore plus frais à Pornic, où est située la maison familiale. J’en frissonne de plaisir. Après l’enfer caniculaire que j’ai traversé pendant quasiment un mois, des Etats-Unis à l’Espagne, je mérite bien un court répit thermique.

*

Un parfum d’air marin. Une grande bouffée d’iode et de lumière crue sur la terrasse, avec vue sur la mer, qui entame son inévitable descente, la marée haute passée d’une demi-heure déjà. Certes, les arbres du jardin ont poussé, mais hormis cela, la maison familiale n’a pas bougé d’un pouce. Une jolie néo-bretonne en première ligne sur la route de la corniche, que mes parents avaient prévu de plain-pied pour y passer leurs vieux jours, prévoyants comme le sont tous les couples de professeurs. Ma chambre d’adolescent est, elle aussi, restée dans son jus. Mon bureau d’étudiant est toujours encombré de cahiers, de fiches de révision pour les partiels, et de photos de mes années lycées, où j’arbore de longs cheveux blonds qui tombent maladroitement sur mon front, me cachant les yeux. Ni ma mère ni mon père n’ont pour le moment osé transformer la pièce, pourtant inutilisable en l’état, en gymnase, en buanderie ou en salle de lecture, craignant sans doute que cela ne m’incite à limiter mes visites plus encore qu’aujourd’hui. En déposant ma lourde valise sur mon lit d’enfance, je suis pris d’une poussée de nostalgie. Et retombe très vite dans les mauvaises habitudes de l’enfant gâté que j’ai été, que je suis encore, laissant un tas de linge sale à même le sol, bien en évidence, sachant pertinemment qu’il sera vite ramassé et mis à la machine, et que les vêtements me reviendront propres, repassés et pliés avant la fin de la journée.

Le voyage dans le temps se poursuit avec l’obligatoire balade en famille sur le port, une fois le soir venu, un pull en laine sur les épaules pour se protéger de la brise marine, au cas où. Une glace à la fraise dégustée en admirant le soleil rouge qui se couche dans l’Atlantique. La foule des touristes qui se dissipe à la nuit tombée. La rue enfin rendue aux locaux, surtout à ses bandes de jeunes en scooter qui rient juste assez fort pour que les anciens puissent les maudire. L’odeur du sel, des hortensias, de l’après-soleil et de la pâte à crêpe. L’océan qui prend une teinte métallique sous l’effet conjugué de l’obscurité et des reflets argenté de la lune. Le spectacle permanent de mes parents, qui trouvent le moyen de n’être d’accord sur rien si ce n’est le fait « qu’on est quand même bien, là, tous les trois, non ? ». Demain, de bon matin, nous irons marcher sur la corniche, avant de passer l’après-midi sur le sable blond, mais après seize heures, bien sûr, conformément aux recommandations des dermatologistes, et plus important encore, de la météo des plages. Le surlendemain, nous pourrions même remonter la côte vers le nord, et aller faire du vélo dans les marais salants. Tout un programme…

Ça me surprend toujours à quel point cet ensemble de stimuli si familiers mettent mes sens en éveil et me replongent des années en arrière. A cet instant précis, je pourrais avoir huit, douze, dix-huit ou vingt-deux ans, sans que ça ne fasse de grande différence, sans que ça n’ait la moindre importance. D’ailleurs, très vite, la frontière entre les jours s’estompe, je ne suis plus bien sûr de la date, seulement rappelé à l’ordre par le générique du vingt-heures, suivi religieusement par mes parents qui mettent un point d’ordre à se tenir au fait des actualités malgré leur récent départ en retraite.

Soudain, sur l’écran du téléviseur parental, une image familière apparaît. Un image de gratte-ciels. Un drapeau bleu ciel, orné d’un planisphère entouré de lauriers blancs.

« Et nous partons maintenant pour New York, au siège des Nations Unies, qui, depuis quelques mois, traverse une crise sans précédent suite à la décision de Washington de retirer la participation des Etats Unis à l’organisation… »

- Loïc ! s’exclame ma mère. Regarde, ils parlent de toi au journal !

- Ils ne parlent pas vraiment de moi, maman… réponds-je, un peu désabusé. Ils ne parlent que de mon travail…

- Oh c’est pareil… Ecoute !

« Postes supprimés, budgets comprimés, l’ambiance est morose, aux Nations Unies. Sur l’esplanade éponyme de New York, ne flottent plus que cent-quatre-vingts drapeaux, contre cent-quatre-vingt-treize il y a quelques mois seulement. L’absence de l’un de ces étendards disparus se remarque plus que les autres. Le dix-huit mars dernier, le Stars et Stripes américain a été retiré de son mât, soixante-huit ans après la fondation de l’organisation par Washington et ses alliés soviétiques et britanniques au lendemain de la seconde guerre mondiale. En plus d’un trou gigantesque dans le budget de l’organisation, le retrait américain laisse un goût amer et une question brûlante sur toutes les lèvres de ceux qui arpentent les couloirs du siège de New York : est-ce que l’ONU peut continuer à être hébergée par un Etat qui n’en fait plus partie, et si oui, pour combien de temps ?

Depuis quelques semaines, les offres de transfert du siège des Nations Unies se bousculent. Chine, Russie, Afrique du Sud, Argentine, mais aussi Belgique, Canada et Danemark, plusieurs gouvernement ont déjà indiqué être disposés à accueillir l’organisation sur leur sol dans les meilleurs délais. La Suisse, qui compte déjà un nombre important d’agences de l’ONU, se positionne également comme possible solution au casse-tête international. Il faut dire que les retombées possibles sont alléchantes. L’assurance de devenir un lieu incontournable des relations internationales. Sans oublier la manne financière que représentent les près de trente mille fonctionnaires employés par les Nations Unies .

Un détail qui n’a pas échappé au président français, qui a proposé aujourd’hui de construire une siège flambant neuf pour accueillir l’organisation sur le site du village olympique prévu pour les jeux de Paris 2024, annulés en raison de la crise économique. Troquer les sportifs de haut niveau pour une armée de fonctionnaires à fort pouvoir d’achat, une formule qui pourrait bien faire mouche et renflouer les caisses du Grand Paris…»

Silence dans le salon. Personne n’ose être celui qui se fendra d’un commentaire sur le reportage, certes un peu simpliste et francocentré, mais pas totalement faux non plus, « parce qu’on peut quand même faire confiance à la télévision publique, dans ce pays, ce n’est pas le cas partout », pour reprendre les mots de mon père, fervent défenseur du service public français, quel que soit le secteur d’activité.

- Eh beh… fait finalement ma mère, l’air édifié. Si ça continue comme ça tu vas revenir en France. Ce n’est pas ce que je te souhaite, mais bon, au moins tu serais plus près la famille… Si tu t’installes à Paris, tu pourrais venir nous voir le weekend, en prenant le TGV pour Nantes. On irait te chercher, avec ton père, n’est-ce pas ? Et en passant, on irait voir ta grand-mère à Port-Saint-Père.

Je dois lui reconnaître une chose : elle a un incroyable talent pour ne rater aucune occasion de faire passer la propagande maternelle. Tous les moyens, tous les moments sont bons. Je ne réagis pas à son longue tirade, et mon père en profite pour rajouter, sans le vouloir, une couche de malaise supplémentaire.

- Tu sais que le fils Le Goff a fait son coming-out ?

- Oh oui, c’est vrai, le coupe ma mère, surexcitée. Il faudrait qu’on se fasse un repas, tous ensemble. Ça fait une éternité que tu ne les a pas vu, les Le Goff. Ils demandent toujours de tes nouvelles !

C’est la meilleure, celle-là ! Non seulement il faudrait que j’abandonne New York, que je rentre en France, mais en plus pour me voir caser avec le fils des voisins. Bon, c’est vrai qu’il n’est pas mal, ou du moins, il l’était dans mes souvenirs émus d’adolescent post-pubère. De quelques années mon aîné. Grand et brun, les yeux clairs. Nonchalant, il avait l’air de s’ennuyer en permanence, ce que j’imaginais être la preuve d’une riche vie intérieure, plus passionnante en tout cas que la routine paisible d’une cité balnéaire hors-saison les trois quarts de l’année. Mais vu qu’il a terminé conseiller bancaire dans un Crédit Mutuel de la seconde couronne nantaise, ça devait plutôt être le signe d’une capacité limitée à s’intéresser à quoique ce soit que nous aurions pu partager, lui et moi. Pauvre bougre. Tristan, je crois. Tristan Le Goff. Encore un qui ne peut pas prétendre être marseillais... Peu importe. Je ne suis pas près de le recroiser, n’en déplaise à mes parents. J’ai d’autres projets, notamment à court terme, un « petit » belge que je n’ai pas vu depuis longtemps et à qui je rendrai visite sur le chemin du retour vers les Etats-Unis.

*

Dans un léger cliquetis électrique, l’espace entre le marchepied et la bordure du quai s’élargit lentement. Le train se met en mouvement. Je fais un dernier signe à mes parents restés sur la plateforme, dans les bras l’un de l’autre, le sourire forcé et les yeux embués. J’ai un léger pincement au cœur. Je ne sais encore pas quand je les reverrai. Sans doute à Noël. L’été prochain, dans le pire des cas. Certes, ils sont insupportables, l’un comme l’autre, mais je dois bien avouer que je suis quand même plutôt content de les retrouver, pour une semaine ou deux, à intervalle régulier. Toujours égaux à eux-mêmes. Presque inchangés, juste un peu vieillis, un peu plus à chacune de mes visites. Un jour, ils finiront par être vraiment vieux. Il faudra sans doute que je rentre plus souvent, à l’avenir.

Le TGV prend un peu de vitesse afin de quitter Nantes, traverse sa banlieue grise à faible allure, puis file le long de la Loire à travers les plaines verdoyantes de l’ouest de la France, d’abord vers le bassin parisien, ses immenses champs de blé sans taillis et ses forêts de pylônes électriques, puis vers la Belgique, et la ville mal-aimée qui lui sert de capitale, Bruxelles. A ma grande surprise, le train est bondé. Pourtant, un direct Nantes-Bruxelles, sans escale à Paris, en semaine, et plein mois d’août de surcroit, j’avais espéré être tranquille, et pouvoir empiéter sur le siège voisin, vide, pour me détendre les jambes. Mais pour l’intimité, on repassera : à Angers, un énorme britannique, gras et rose, s’installe à mes côtés, et ne me quittera qu’à Lille, pour faire sa correspondance pour Londres. Finalement, c’est le « welcome to Belgium » de mon opérateur mobile américain qui m’indique qu’on a bel et bien traversé la frontière, chose autrement impossible à remarquer tant la platitude du paysage et les maisons de briques sont les même de part et d’autre de la ligne de démarcation franco-belge. J’envoie un message à mon hôte bruxellois pour le prévenir de mon arrivée imminente :

« Je suis là dans une grosse demi-heure. Hâte de te revoir, Ulysse ! »

*

Passer par Bruxelles pour relier Nantes à New York, ce n’est pas le trajet le plus court, me direz-vous. Soit. Mais le billet transatlantique était moins cher avec Brussels Airlines. Et ça me fait quand même une sacrée bonne excuse pour rendre visite à Ulysse pour la première fois en presque deux ans. En arrivant à la gare du Midi, je le distingue immédiatement parmi la foule des voyageurs sur le quai. Impossible de le manquer, avec ses longs cheveux châtains blondis par l’été, attachés sur sa nuque en un simple catogan pour dégager son charmant visage. Son mètre quatre-vingt-quinze n’y est pas pour rien non plus.

Nos retrouvailles ne sont pas exemptes d’un léger sentiment de malaise. Notre étreinte un peu maladroite à la sortie du train non plus. Il faut dire que la dernière fois que nous nous sommes vus en chair et en os, c’était dans les toilettes d’un bar de Genève dans lesquelles nous venions d’exécuter, à notre propre surprise, un plan à trois aussi sympathique qu’inattendu. Mais la gêne s’estompe rapidement entre nous. De mon côté, j’ai connu bien pire et ai fini par apprendre à passer outre ce genre d’embarras. Du sien, je sens qu’il a énormément gagné en maturité depuis notre dernière rencontre. Il n’a plus rien du jeune stagiaire qui était si facilement tombé sous mon charme lors d’une baignade commune dans le lac Léman. Enfin, plus rien, pas tout à fait. Son regard clair reste plutôt doux et indulgent à mon égard.

Sur le chemin de son appartement, nous discutons à bâtons rompus pour rattraper le temps perdu. Il me parle de son nouveau travail, pour l’Union européenne, et de la vie dans la capitale belge, visiblement plus haute en couleur que je ne l’imaginais. L’esprit affuté, Ulysse se fend de quelques réflexions qui retiennent mon attention.

- La Commission européenne, c’est une peu comme les Nations Unies, explique-t-il crânement. Tu enlèves les américains, quelques scandinaves, tu rajoutes beaucoup de français et d’italiens, et tu remplaces les indiens et les nigérians par des grecs et des polonais. C’est un peu moins cosmopolite et beaucoup moins coloré, mais c’est tout autant le bordel.

J’ai un léger sourire à entendre mon ancien stagiaire parler avec tant d’assurance, désormais maître de son univers, lequel m’est complètement étranger. Lui qui était si timide en ma présence, du moins sans la présence rassurante de Maria ou l’aide salvatrice de la bière. Désormais, il ne semble plus appréhender de se retrouver seul avec moi. Bien au contraire. D’ailleurs, il ne flanche pas lorsque, une fois arrivés dans son petit appartement situé à Ixelles, à quelques encâblures du centre-ville, il me désigne son lit en indiquant « c’est là que tu dors ce soir » sans évoquer de possibles alternatives.

Mes valises à peine déposées, et le soleil entame déjà sa lente descente vers le ponant. Ulysse insiste pour ressortir immédiatement, pour profiter de la lumière orangée de la fin du jour. En guise d’apéritif, nous partageons quelques bières et un immense cornet de frites, acheté dans une gargote plantée en plein milieu d’une immense place quasi-déserte à notre arrivée, mais qui se remplit petit à petit à la tombée de la nuit. Sur un banc. Face à de jolis étangs jumeaux sur lesquels pullulent canards et cygnes, manifestement bien nourris et pas farouches pour un sou, à en juger par la manière impudente dont ils nous mendient nos frites. Lorsque, sous l’effet conjoint de l’humidité et de la fraicheur de la nuit bruxelloise, j’ai un léger frisson, que j’espérais passer inaperçu, Ulysse se rapproche de moi pour me prendre sous son aile. La tiédeur de son étreinte, de son aisselle, mêlée à la légère ivresse liée à la bière belge, manquent de me faire m’assoupir. Je me sens bien. Parfaitement à mon aise dans ses bras pas tout à fait familiers sans m’être complètement étrangers. Drôle de sensation. Je penche ma tête sur l’épaule d’Ulysse, qu’il abaisse à ma hauteur pour l’occasion. Cherche son regard. Le trouve. Toujours aussi clair et suave. Si facile à apprivoiser. Sur nos lèvres respectives, un sourire complice se dessine dans la pénombre. Puis elles se retrouvent enfin, après tant d’attente. Dans un long et tendre baiser, légèrement salé, cornet de frites oblige

- On irait bien se mettre au chaud, non ? proposé-je timidement après cette entrée en matière à la douceur inattendue.

Ulysse acquiesce, et nous quittons le bord de l’étang pour retourner à son appartement. En chemin, nos mains se frôlent, se joignent et se défont, au gré du désir et du regard des passants. Plus ou moins bienveillants. Une fois arrivés à bon port, et à l’abri des regards indiscrets, je viens déposer sur la bouche de mon ex-stagiaire un baiser un peu moins chaste que celui échangé plus tôt. Goutant avec délice à la finesse de ses lèvres, à la tiédeur de sa langue qui cherche la mienne. Je prends son visage mutin dans la paume de mes mains. Notre baiser s’intensifie. Le bout de son nez encore un peu frais s’écrase contre le mien. Ce qui ne manque pas de m’attendrir, comme si je ne l’étais pas déjà assez comme ça. D’ailleurs, je ne résiste pas plus longtemps. Ma main se glisse sous le tissu léger de son t-shirt, et appose une caresse sur la peau nue et douce de son torse imberbe. Plutôt fin, mais ferme là où il doit l’être. Ulysse frémit. M’encercle de ses bras, et me serre fort contre lui. Mon visage disparaît dans son cou, que j’embrasse de la pointe des lèvres. Je respire son parfum. Puis décide qu’il est temps de passer aux choses sérieuses. Je m’écarte du grand wallon, et lui prends la main.

- Viens, lui dis-je doucement. On sera mieux installé dans ta chambre.

Il me suit, docile, le regard brillant de désir. Un peu précipitamment, nous nous défaisons de nos vêtements, pour nous retrouver en caleçon, l’un face à l’autre. Je devine la bosse qui se forme à son entrejambe. Lui n’a pas besoin de deviner la mienne, qui ne laisse pas grand-chose à l’imagination. Ce qui le pousse sans doute à faire le premier pas et à s’agenouiller devant moi, passer sa main sous l’élastique de mon caleçon, et venir caresser ma queue qui se raidit un peu plus sous l’effet de son geste tendre. Joueur, Ulysse embrasse mon paquet à travers le tissu, puis retire le caleçon pour libérer mon sexe qui s’élève juste devant ses yeux. Il dépose ses lèvres sur mon gland, et applique la pointe de sa langue. Je sens déjà une décharge de plaisir s’emparer de la quasi-totalité mon bas-ventre. Ce n’est pas bon signe, c’est beaucoup trop, et beaucoup trop tôt. Pour de rien arranger, Ulysse joint sa main à sa bouche sur mon sexe enflé, et commence un double mouvement, par lequel il me branle lentement tout en avalant mon membre avec le plus grand soin. Je jubile.

Très vite, je dois l’interrompre pour éviter de jouir moins de cinq minutes après m’être déshabillé. Je l’incite se relever, ce qu’il se refuse à faire. Je ne me formalise pas. Et me mets moi aussi à genoux, retrouvant son visage d’ange. Je l’embrasse, et défais le catogan qui retient sa crinière ambrée. Ses longs cheveux tombent sur ses larges épaules. Le spectacle est superbe. J’y passent mes doigts, qui peinent à croire la douceur de la caresse imprimée par sa chevelure épaisse, souple et soyeuse. Emerveillé par cette sensation inédite, je fonds sur son entrejambe, qui gonfle à vue d’œil. D’un geste rapide, je le débarrasse de son caleçon, et sans plus attendre, prends son joli sexe entres mes lèvres avides. Ulysse marmonne quelque chose d’incompréhensible, mais qui semble indiquer qu’il prend du plaisir à sentir son membre englouti dans la tiédeur de ma bouche. Ce qui est confirmé par les petits jappements qu’il laisse échapper par la suite, lesquels gagnent en intensité à mesure que mes va-et-vient se font plus profonds et plus rapides, le long de sa queue que je n’ai pas de mal à avaler toute entière.

Plusieurs fois, je sens son ventre et ses cuisses se contracter légèrement, et je dois ralentir, voire interrompre ma besogne, de peur de le voir céder trop vite à la tentation. Finalement, c’est Ulysse lui-même qui, d’un geste ma foi plutôt suggestif – se saisissant de ma main et la posant sur son derrière - me fait comprendre qu’il souhaite passer à la suite du programme. Je ne me fais pas prier. Je délaisse sa queue et me redresse, désignant le lit, sur lequel je l’invite à prendre place. Il s’exécute immédiatement, et se hisse sur le lit à plat ventre, me laissant tout le loisir d’admirer ses petites fesses rebondies, presque perdue au milieu de ce long corps filiforme. Je le rejoins, félin, l’incitant à écarter légèrement les jambes afin que je puisse m’installer entre. De la sorte, son petit trou se dévoile à mes yeux satisfaits. Rose et encore bien serré.

Je ne résiste pas à l’envie d’un passer la pointe de ma langue, provocant un léger rire gêné chez Ulysse, qui ne s’attendait visiblement pas à ce que je sois aussi prompt à investir son derrière de la sorte. Pour le rassurer un peu, et l’aider à se détendre, j’embrasse la rondeur de ses fesses. Et remplace ma langue par le bout d’un doigt pour venir jouer sur sa rondelle, qui se détend à mesure qu’Ulysse prend confiance et s’habitue à ma présence. Puis, quand je le sens prêt, je lui demande enfin, d’un ton que je veux le plus rassurant possible :

- Tu préfères avec ou sans préservatif ?

- Avec, toujours, me répond-il d’une voix timide.

- Je suis sous PrEP, précisé-je, ça ne t’oblige à rien, bien sûr, mais comme ça tu le sais.

- Ah, d’accord… Mais je préfère quand même avec, si ça ne t’ennuie pas. Je serais plus tranquille.

- Pas de souci.

Ulysse rampe jusqu’à sa table de chevet, dont il extrait un préservatif et une bouteille de lubrifiant, qu’il me tend avec un regard plein d’excuses. Pour lui faire oublier son embarras, je l’embrasse sur les lèvres, et lui assure que ça ne me pose pas le moindre problème. Ce qui est totalement sincère. Je ne vais mentir et dire que je n’aurais pas apprécié éprouver la douceur du derrière du grand wallon directement, sans la protection d’un film de latex. Mais le confort d’Ulysse est plus important que le mien, dans cette situation.

J’enfile donc le préservatif et l’enduis de lubrifiant, puis me place en surplomb au-dessus d’Ulysse, de manière à ce que mon gland épouse la forme de son trou, qui se s’ouvre lentement, sous l’effet conjoint de l’excitation et des profondes inspirations qu’il prend pour se détendre un peu plus encore. Une fois m’être assuré que cela ne produira aucune douleur chez mon beau wallon, je commence à le pénétrer, avec précaution et en restant attentif à sa réaction. Il ne semble pas broncher. Je m’enfonce donc en lui presque intégralement dès la première saillie. Je constate que sa respiration s’accélère, les battements de son cœur aussi. Prudent, je donne quelques légers à-coups, qui lui arrachent des petits cris de plaisir. Pas de douleur. Je sais les différencier. Pour le moment, Ulysse apprécie de se faire prendre.

Petit à petit, j’augmente le rythme et l’intensité de mes va-et-vient, sans diminuer l’attention que je porte à ses réactions. Je sens qu’il lâche prise. Et qu’il me laisse de plus en plus prendre le contrôle de la situation. J’interprète son calme et sa docilité comme une invitation à m’en donner à cœur joie. J’entreprends donc des mouvements plus amples, plus sauvages, à l’assaut de son derrière. L’incroyable sensation de plénitude que j’éprouve alors me transporte dans un état second. Je perds la notion du temps qui passe, comme ivre de plaisir. Il n’y a plus que les cris d’Ulysse pour me ramener sur terre. Et les gestes de sa tête, qu’il relâche en arrière de temps en temps, faisant danser sa longue chevelure châtain devant mes yeux hypnotisés par la beauté du spectacle. J’y enfouis mon nez, respire l’odeur musqué de son crâne qui, à mesure que l’effort se fait plus intense, se couvre d’une fine couche de transpiration. J’embrasse sa nuque. Lèche le lobe de son oreille.

Et puis, tout à coup, sans vraiment comprendre ce qu’il m’arrive, j’exulte et jouis copieusement dans le préservatif, lors d’une ultime saillie, plus hargneuse et plus profonde que les autres, à laquelle Ulysse répond par un court hurlement d’animal blessé. Paralysé par le plaisir, je me vide intégralement en lui, sans qu’il ne puisse s’en rendre compte, bien évidemment. Puis, une fois de nouveau capable de contrôler mes mouvements, je me retire lentement de son derrière, laissant son tour légèrement entrouvert et rougi par l’effort.

Ulysse roule alors sur le dos, et vient chercher ma bouche pour en demander un baiser. Lui comme moi avons le souffle court, et le front trempé de sueur. Instinctivement, ma main se pose sur son sexe, enflé de désir, et y imprime un rapide mouvement qui, en quelques secondes à peine, suffit à le faire jouir en de longs jets qui laissent plusieurs stries translucides sur son ventre qui vibre encore sous l’effet du plaisir. Je m’affale alors contre lui, ignorant la chaleur étouffante qui s’échappe de son corps brûlant. Nous avons dû nous endormir de la sorte, en quelques minutes à peine, car, quand je me réveille, au beau milieu de la nuit, je n’ai pas bougé d’un centimètre, et lui non plus.

*

Au petit matin, dans le train qui m’emmène vers l’aéroport de Bruxelles-Zaventem. Je me repasse en boucle le film de ma nuit passée avec Ulysse. Un léger sourire aux lèvres. C’est sans doute ridicule, et un peu simpliste, aussi, mais « c’est vrai que c’était bien » est la seule chose qui me vient à l’esprit. Rien à rajouter. Une jolie parenthèse estivale. Sans plus d’attentes, ni plus de signification. Mais agréable tout de même. Les annonces de la SNCB passent en flamand. On a dû quitter Bruxelles pour la Flandre, l’espace d’un instant. J’ai une pensée pour Filip, dont je n’ai pas eu de nouvelles depuis une éternité. L’été dernier, nous étions passés par la Belgique, rendre visite à quelques-uns de ses amis près d’Anvers. Tout ça me paraît si loin, maintenant…

Arrivé à l’aéroport, je me dirige vers les comptoirs de Brussels Airlines pour enregistrer mon bagage. Le personnel de la compagnie aérienne m’informe de nouvelles restrictions pour entrer aux Etats-Unis, adoptées la veille par le président américain. Heureusement, mon visa est en ordre, et mon passeport diplomatique m’aurait de toute manière exempté de toute complication supplémentaire à la douane de New York. La famille indienne qui passe après moi n’a pas cette chance, et préfère rebrousser chemin plutôt que de risquer de se voir refuser l’entrée aux Etats-Unis et imposer une expulsion par le premier vol pour Bangalore à leur frais. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les choses ne s’arrangent pas…

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Il descend les marches, doucement. À mesure que son ami, niché dans les nimbus, s'élève en l'observant, lui, effectue son devoir. D'un bout à l'autre de la côte, de falaise en falaise, il scrute le sable, l'écume, la mer. Que l'océan va-t-il aujourd'hui apporter, et pour qui ? Une montre, un bâton, un coffre, une bouteille. Il ouvre bien cette dernière et s'enquiert de son message, mais les mots, quoique brouillés par la vieillesse, attestent qu'ils ne lui sont pas destinés. Alors il la dépose soigneusement, à l'exact endroit où elle était, et poursuit. Il laisse faire l'océan.
Sa chaise, presque fossilisée dans le sable, l'attend au milieu de la plage, non loin du point limite de la marée haute. Il s'assied et regarde droit devant lui, patiemment, scrupuleusement, comme un enfant, un écolier. Il attend le cadeau de la mer, il attend, il attend.
Et alors que l'azur parade d'un bleu sombre, alors que le soleil a fermé ses paupières et revêtu le drap du soir depuis un moment déjà, un petit objet dérive sur le littoral. Une perle dorée, comme une goutte, comme une larme, s'échoue sur la côte. Minuscule, infime, il la saisit du bout des doigts et se rassied souriant. Il sourit, le vieil homme, son coeur chante.
Au son des rouleaux qui s'écrasent, ils se laisse bercer, mais ne s'endort point; il attend encore, encore un peu, avant que la nuit ne tombe. Une ombre familière le laisse frisonnant, alourdit quelque peu ses lèvres. Elles s'ouvrent:
« C’est toi, tu es là.
— Comme promis.
— Et alors ?
— Et alors quoi ?
— Rien.
— Rien, alors.
Le silence s’immisce quelques instants dans la conversation, avant qu’il ne poursuive :
Ça t’a plu, au moins ?
— Je ne sais pas.
— C’est comment ?
— Charmant.
— La nuit arrive, tu souhaites que je reste ?
— Tu peux t’en aller.
— Alors je m’en vais. Tu sais que je t’aime.
— Tu m’aimais.
— Je t’aimerai.
— Fort bien. Alors au revoir.
— Au revoir »
Et au son des rouleaux qui s'écrasent, parchemins pleins de mots et d'histoires de la mer, le vieil homme s'endort quand entre la nuit.

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Défi
Maryam
Voici des acrostiches sur les mois de l'année.
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