Epilogue

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Quelques semaines ont rapidement passé avant que, déjà, ne sonne l’heure de mon départ. Les derniers jours ont été éprouvants. Hristov, ultra-présent avant l’incident de New York, s’est complètement effacé de ma vie, personnelle comme professionnelle, esquivant toute situation où nous risquerions de nous retrouver face-à-face, au même moment au même endroit, que ce soit dans un bureau, une salle de réunion, un couloir, un ascenseur, voire même la file de la cantine. C’est à peine s’il a osé m’envoyer un email d’aurevoir, lequel s’est avéré être des plus impersonnels, et, on n’est jamais trop prudent, avec la totalité du service en copie. Vue la complicité que nous avions développé à travers le temps et au fil de nos rencontres, j’aurais espéré un peu plus, et un peu mieux. Qu’il m’exile au goulag de New York pour préserver son poste et sa carrière, c’est une chose. Je peux le comprendre. Je peux peut-être même l’excuser. Mais qu’il ait l’indécence de se comporter de la sorte, comme si tout était ma faute, ou pire, comme s’il n’y avait rien eu entre nous... Je trouve ça tout simplement inexcusable. Pour faire simple et rester poli, Hristov m’a franchement déçu, et j’espère de tout cœur ne pas avoir à le recroiser de sitôt.

Mis à part Hristov, il est vrai que je n’avais pas spécialement tissé de relations très fortes avec les autres collègues du bureau. Ulysse ayant quitté le service quelques semaines auparavant, il n’y a eu que Maria pour me donner un aurevoir digne de ce nom.

Profondément éprise de justice, et jugeant sans doute que j’avais été suffisamment puni un fois ma mutation officialisée, cette dernière a décidé de passer l’éponge une bonne fois pour toute, et notre brouille n’a plus jamais été mentionnée. La veille de mon départ, nous nous sommes donc donnés rendez-vous aux bains publics de Genève, transformés en restaurant, et, emmitouflés dans nos épais manteaux d’hiver, avons partagé une dernière fondue en plein air au beau milieu du lac Léman. Une fondue généreusement arrosée de vin blanc, cela va sans dire, pour supporter le froid et le côté solennel de la situation.

Nos adieux ont été déchirants. Sur les bords du lac, la peau mordue par le froid du mois de janvier finissant, la grisaille du ciel se mêlant à celle du bitume et du béton de la ville. Nous avons échangé une longue étreinte, en silence. Puis Maria s’est platement excusée pour sa réaction suite à notre confrontation à New York, et pour la tournure que les événements ont pris par la suite, et ce malgré qu’elle n’en soit finalement en rien responsable, comme j’ai mis un point d’honneur à lui rappeler. Unis par en fin de compte par notre ressentiment envers Hristov, nous nous sommes quittés en bons termes. Moi l’invitant à venir me rendre visite à New York. Elle m’assurant qu’elle le fera dès que je serais installé. Tout est bien qui finit bien. Ou presque.

Je suis désormais assis dans l’avion qui m’emmène de l’autre côté de l’Atlantique. Cette fois, je suis en classe économique. Je voyage par mes propres moyens. Je n’ai pris avec moi qu’une grosse valise, avec mes vêtements et mes livres. Mes meubles et affaires les plus encombrantes suivront dans un porte-conteneur aux frais de l’institution. Sévère, peut-être, mais juste, toujours, l’administration.

Pour la première fois depuis plusieurs semaines, j’ai le cœur léger. Et le sentiment de ne rien avoir à regretter. Tout compte fait, j’ai passé une année assez exceptionnelle à Genève. J’ai découvert un métier et des collègues extraordinaires, j’ai profité de la ville et de la vie au bord du lac, et j’ai rencontré un bon nombre de personnes avec lesquelles j’ai passé des moments pour le moins inoubliables. Quelques souvenirs me reviennent pêlemêle, sans ordre précis, en tout cas sans apparente chronologie. Le parfum envoutant des nuits printanières et d’un baiser échangé au clair de lune avec un bel uruguayen à l’esprit torturé. Un dîner cinq étoiles passé en compagnie de femmes et d’hommes d’Etat et la surprise de la soirée aussi torride qu’inespérée qui a suivi. La canicule d’août, et le bonheur de plonger dans l’eau fraîche du lac, et d’y partager un baiser glacé avec mon stagiaire préféré. Et, encore et toujours, le sourire étincelant de Filip, qui m’accueille d’un côté comme de l’autre de l’Atlantique.

S’agitant dans les couloirs, entre les rangées de sièges serrés les uns contre les autres, les hôtesses et stewards terminent les démonstrations de sécurité. Lentement, l’avion recule et se détache de la passerelle qui le reliait encore au terminal de l’aéroport. « Les dispositifs électroniques doivent à présent être éteins ou mis en mode avion pour l’intégralité de la durée de ce vol ». Avant d’appliquer les consignes, j’envoie un dernier message à mes parents, qui n’ont pas manqué de me rappeler à leur infinie sagesse toute bretonne : « au moins, à New York, il y a la mer ». Et à Filip.

« Je décolle ».

Sa réponse est immédiate :

« Parfait ! Bon vol, Loïc. Je te retrouve à l’aéroport à ton arrivée ! J’ai hâte de te revoir. Je t’embrasse ».

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— Tu peux t’en aller.
— Alors je m’en vais. Tu sais que je t’aime.
— Tu m’aimais.
— Je t’aimerai.
— Fort bien. Alors au revoir.
— Au revoir »
Et au son des rouleaux qui s'écrasent, parchemins pleins de mots et d'histoires de la mer, le vieil homme s'endort quand entre la nuit.

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