Hypocrisie

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Ses poumons expirèrent une bouffée d'air chaud. Dans un sursaut d'une rare violence, Seth s'arracha à la léthargie, expulsée de son rêve par un instinct d'une puissance inédite – ou plutôt par une puissance que, d'ordinaire, elle aurait pris pour un instinct. Seulement, à présent, elle en avait conscience, la force sans précédent qui l'avait soustraite aux tentations de ses songes ne traduisait qu'une évidence : son incapacité à faire un choix. Elle avait promis de se réveiller, de revenir pour Emerson. Quelque fût l'ampleur du désir qu'elle éprouvait de se réaliser, d'embrasser réellement les confins de son âme, elle ne pouvait se résoudre à renoncer à cet amour. L'amour ou l'amour-propre, le dilemme était de taille.

— Seth ? Tu es réveillée ?

C'était la voix de Sloane Berjäk.

— On dirait bien.

— Seth ! Je... Ne me refais jamais ça !

Emerson était bouleversée. Elle avait toujours été trop sensible. En la voyant entrer en trombe dans la chambre, le dilemme insondable de Seth devint plus pesant encore.

— Em'... Qu'est-ce que tu fais ici ?

La jeune femme s'avança jusqu'au lit et, semblant défaillir à la hauteur de la patiente, elle l'enlaça compulsivement, enfouit son visage au creux de sa nuque, puis bredouilla dans un sanglot :

— Idiote ! … Tu ne peux pas... disparaître comme ça. Tu ne... Ne me laisse pas. Je t'interdis...

— Je suis désolée, la coupa Seth.

Sloane Berjäk, quoiqu'elle ne fût pas insensible à la détresse d'Emerson, demeura professionnelle. Le temps pressait ; il lui tardait de percer le mystère qui enveloppait le SRS. Une fois au moins, il lui fallait parvenir à soustraire une pauvre âme à un destin funeste, faute de quoi agiter une lanterne au cœur de cette tempête – lanterne dont la flamme s'amenuisait chaque jour – deviendrait une bataille illusoire.

— Mademoiselle Eccles...

— Seth, rectifia la patiente.

— Seth, est-ce que tu as découvert quelque chose ? Le bateau, sais-tu quelle est sa destination ?

— Sloane, Emerson, est-ce que vous pensez que notre réalité est absolue ?

Emerson fronça les sourcils. Intriguée, Sloane vint s'asseoir sur le bord du lit auprès des deux femmes. Elle interrogea sa patiente :

— Quelque chose te pousse à croire qu'elle ne l'est pas ?

— Vous allez vous dire que je suis cinglée, murmura Seth, mais quand je ferme les yeux je ne rêve pas. Le port, la mer, le bateau, les personnes que je croise : ils existent tous. Mais ils ne sont pas de ce monde-ci. Leur monde a des lois différentes du nôtre. Ce qu'on pensait être un rêve, c'est une autre réalité ; une réalité dans laquelle les âmes sont libres, dans laquelle l'apparence n'a aucune espèce d'importance. Je sais que ça paraît fou, mais j'ai vu mon subconscient, toutes les choses qui étaient enfouies en moi. Dans cette réalité-là, nul ne peut ignorer son essence profonde. Vous comprenez ? Je ne peux plus ignorer ce que je suis vraiment. Mais notre réalité ne fait pas de place aux êtres comme moi... J'ai toujours eu l'impression que le monde ne me comprenait pas, que moi-même je ne pouvais pas me comprendre, parce que cette réalité ne me permettait pas de saisir mes propres subtilités. Ce rêve, cet autre monde, ce que vous pensez être un fléau, c'est en fait une délivrance. Le Mage m'a proposé de libérer mon âme. Je ne suis pas certaine de pouvoir faire marche arrière, si j'accepte. Je ne pourrai peut-être plus me réveiller. Mais je ne peux plus me nier moi-même, à présent. Je dois y retourner.

Emerson se redressa, sous l'impulsion d'un sursaut hystérique, agrippa à deux mains la table de chevet et, la tête baissée, les bras tremblants, elle hurla :

— Tu n'as pas le droit de faire ça !

Assise dans le lit d'hôpital, Seth ne laissait transparaître aucun signe d'affection. Elle s'adressa à Emerson sans la moindre empathie :

— C'est précisément parce que je n'ai pas le droit qu'il me faut adhérer à une réalité qui me le donnera, ce droit. J'en ai assez d'être étouffée, asservie, perpétuellement jugée. J'en ai assez qu'on me dise ce qui se fait, ce qui ne se fait pas, comment je devrais agir et ce que je devrais ressentir. Est-ce que c'est ma faute si je ne me reconnais pas dans toutes vos conventions ? Qu'est-ce que j'y peux si je ne ressemble pas à ce qu'on voudrait que je sois ? Pourquoi je devrais me comporter comme attendu ? Ces lois, ces normes, ces codes de vie, je ne suis qu'une hypocrite quand j'essaye de m'y plier. Il n'y a rien pour moi là-dedans. En quoi ce serait mal de vouloir m'en défaire ?

— Parce que c'est égoïste, Seth.

— Et alors ? Si on condamne l'égoïsme, c'est aussi parce que le monde l'a décidé arbitrairement. Il faut dire bonjour, dire merci, être poli, sourire. Il faut respecter ses parents, faire l'amour à la personne qu'on aime, pleurer lorsque quelqu'un meurt, compatir au malheur des autres, s'offusquer lorsque quelqu'un commet une atrocité, aimer les enfants, aider les vieillards, déborder d'empathie et de bienveillance à longueur de temps. Et si tout ça, ça me passe au-dessus, ça fait de moi quelqu'un d'anormal. Si je refuse de feindre, je deviens une ordure. Moi, j'en ai assez de vivre sur une scène de théâtre, de porter un masque en permanence. C'est pour ça qu'on me cataloguera nécessairement comme quelqu'un de mauvais. Mon vrai visage blesse ceux qui le voient. Tu penses toujours que je ne ressens rien, Em', alors que ce que je ressens ne rentre simplement pas dans ta grille de compréhension.

À cet instant, Emerson sut que celle qu'elle avait aimée – aussi inexplicable fût cet amour – avait disparu à jamais. Il semblait soudain probable que ses sentiments, tout comme la personne à laquelle ils s'étaient attachés, relevassent de la fiction. Un cruel conte de son esprit. Seulement, l'accepter, c'était anéantir irréversiblement la possibilité de leur existence. Emerson éprouvait le besoin d'aimer, quand bien même cela la condamnait à la souffrance. Elle avait besoin de Seth et de ses démons.

Elle tira le drap du lit et empoigna le manteau qu'elle avait amené à Seth.

— C'est bon, tu as fait ce que l'infirmière t'a demandé. Je suis sûre qu'elle t'en est très reconnaissante. Maintenant Seth, tu reprends tes esprits et on rentre à la maison !

À la maison ?

Seth laissa échapper un gloussement.

— Quelle maison ? Il n'y a pas de maison, pas de chez nous, pas de nous. Tout ça, Em', ça n'existe plus. Ça n'a peut-être jamais existé. Alors voilà ce qui va se passer : tu vas partir de ton côté et moi du mien. Tu vas trouver quelqu'un à sauver, quelqu'un qui te devra tout son bonheur et pour qui tu signifieras tout, parce que c'est la seule façon pour toi d'exister. Et moi, j’existerai enfin, telle que je suis, de l'autre côté. Je n'ai pas besoin de toi pour être moi-même. Le monde et toi, vous m'étouffez, et c'est pour ça que je dois prendre le large.

— Tu n'as pas le droit de faire ça !

À peine avait-elle crié son opposition qu'Emerson comprit ; elle prit conscience que le poids de ses attentes, de même que celles du monde entier, avait accablé Seth jusqu'à en faire un monstre, drainé ses émotions jusqu'à la rendre odieuse. L'espace d'un instant, elle avait voulu retenir son aimée, par tous les moyens possibles, à n'importe quel prix. La retenir contre son gré, l'entraver jusqu'à s'en faire haïr. Toutefois, Emerson ne pouvait ignorer la ridicule impossibilité de cette résolution : l'unique moyen de garder Seth auprès d'elle, c'était de l'empêcher de dormir. Certes, elle pouvait bien essayer de contraindre sa chair, mais jamais elle ne pourrait séquestrer son esprit.

— C'est une preuve que tu veux, c'est ça ? C'est ça que tu cherches, Seth ?

Seth haussa les sourcils.

— Une preuve ?

— Oui. Je t'ai étouffée. Mon amour t'a étouffée. Tu as essayé de me le faire comprendre, à ta façon, et j'ai refusé de le voir. J'étais incapable de te comprendre, les signes que tu m'envoyais ne m'ont pas permis de comprendre à quel point je m'y prenais mal. Mais je peux me rattraper. Il y a eu quelque chose. Il y a encore quelque chose. Ce que je ressens pour toi, c'est réel. Mon amour est réel. Tu es en droit de penser que je n'ai jamais aimé que l'image que je me suis fait de toi. Mais tu te trompes. S'il te plaît, laisse-moi te prouver que tu te trompes. Je peux te comprendre, je respecterai tes désirs. Tu es libre, Seth ; libre de faire ce que tu veux, d'être qui tu veux. Pars ! Prends le large, comme tu dis, pour le monde de liberté qui s'étend de l'autre côté. Je te ne retiendrai pas. Je n'essayerai même pas de te retenir. Pars, et je te suivrai.

Un nouveau gloussement émergea des lèvres de Seth. Elle avait abandonné la décence – attache désormais superflue aux conventions sociales – et se laissa aller, pour la première fois sembla-t-il à Emerson, à se gausser sans retenue. Un rire sordide secouait sa gorge déployée, comme si elle avait été possédée par une entité démoniaque.

— Tu me suivras ? T'as jamais été une lumière, Em'. Mais là c'est le pompon ! Dis-moi, c'est ton putain d'amour qui te rend aussi débile ? Me suivre... Comme si c'était possible. Tu crois qu'il suffit de fermer les yeux et de le souhaiter très fort pour passer de l'autre côté ? Qu'est-ce que tu peux être tarte, quand tu t'y mets ! T'es comme un poisson dans l'eau dans ce monde de merde. Tu patauges et tu te complais dans la boue. Une petite fille modèle qui file aussi droit que toi, jamais Le Mage ne viendra la libérer ! Aucun désir de changement, aucune rage. Tu n'en vaux pas la peine.

— C'est ça, montre-toi infecte. Tu ne m'empêcheras pas de t'aimer. Tu ne me décourageras pas.

Sloane Berjäk, observatrice privilégiée de la lutte féroce de l'amour contre l'amour-propre, s'interposa timidement. Au son de sa voix, les amantes désaccordées parurent seulement se rappeler sa présence.

— Étant donné que vous comptez plonger, toutes les deux, me permettriez-vous de vous examiner durant la phase de rêve ? Apparemment, il n'y a rien que je puisse faire pour empêcher votre disparition. Mais je dois dire que malgré tout, j'éprouve une certaine curiosité professionnelle face à ce phénomène. Je voudrais pouvoir l'analyser jusqu'au bout. Sans avoir à m'inquiéter de votre souffrance, à panser vos plaies quand votre chair se déchirera, ou à subir mon impuissance en vous regardant partir en fumée. Je peux rester professionnelle, maintenant que je sais que vous avez choisi cette fin.

Emerson lança à Seth un regard interrogateur. Celle-ci lui répondit par une profonde indifférence.

— Entendu, soupira Emerson Henson.

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