Adrénaline

2 minutes de lecture

La vie en société oblige chacun d'entre nous à porter un masque. Emerson Henson se sentait particulièrement à l'étroit dans le sien. Ce n'était pas le genre de masque derrière lequel on dissimule de vils secrets. Ce qu'Emerson mettait tant de soin à ensevelir, c'était ses émotions. Adolescente, à l'âge où tous les cœurs sont quelque peu instables, elle s'était découvert une sensibilité démesurée : elle était trop fragile pour un monde trop rude. Dès lors, elle avait résolu de se forger une armure. Elle n'avait plus pleuré en public depuis l'âge de seize ans.

Le calme et la froideur, néanmoins, n'étaient rien de plus qu'une façade. Dans l'intimité, Emerson se déridait rapidement. Seule, elle devait se décharger de son reflux émotionnel : être triste à en verser toutes les larmes de son corps, défoncer des lambris dans un excès de colère, flipper à s'en mordre la langue, aimer à la folie. Plus d'une fois, elle avait envié Seth pour son apathie spontanée. Elle l'avait longuement admirée pour son indifférence et son manque absolu d'expressivité. Peut-être était-ce précisément ce qui lui avait plu. C'était aussi à n'en pas douter ce qui l'avait fait fuir.

Au cours des mois durant lesquels elle avait partagé le quotidien de Seth, Emerson avait inventé un nouvel échappatoire, un espace de liberté dans lequel évacuer le reflux émotionnel. Cet espace, c'était sa voiture : un tas de ferraille d'occasion acquis pour une bouchée de pain et dont le moteur soufflait péniblement les deux cent mille kilomètres affichés au compteur. Emerson n'était pas une férue du volant. Elle en avait bavé pour décrocher son permis et avait amassé une sacrée collection de procès-verbaux. Elle n'avait jamais aimé conduire. Pourtant, lorsqu'elle avait commencé à manquer d'air dans l'atmosphère pesante de cet appartement, peu à peu envahi par ses colocataires à seize pattes, prendre la route était devenu une pratique salvatrice.

Ce matin-là, pour la énième fois, Emerson Henson amorça le rituel. Elle s'installa sur le siège conducteur. L'appui-tête était défoncé ; tellement que si elle tentait d'y poser son crâne, sa nuque passerait de l'autre côté du fauteuil. Elle tourna la clé pour démarrer le moteur et lança le bolide. Vingt. Trente. Cinquante. Quatre-vingt. Cent dix. Cent cinquante. Cent quatre-vingt-dix. Le temps et le monde s'évanouissaient, absorbés par la vitesse. La route était déserte. Tout du moins, nul autre n'existait plus à part elle dans cette carcasse d'acier. Les mains crispées sur le volant, le talon contre la pédale, elle laissait aller ses larmes. C'est à peine si elle voyait encore la route, tendue vers l'horizon où pointait le soleil, derrière la marrée qui noyait ses pupilles.

Elle regrettait d'avoir quitté l'hôpital. Son orgueil l'empêcherait à jamais de le reconnaître.

Annotations

Recommandations

Défi
Anaid Retinperac
Le jeu des micronouvelles - Semaine 27 : Dimanche
8
14
0
0
Défi
lina arlli
Acrostiche rimé.
2
1
0
1
Victor Bouvier
Pour nos Guerrières et Soldats inconnu(e)s.
2
0
0
0

Vous aimez lire Opale Encaust ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0