Carapace

3 minutes de lecture

Seth Eccles se sentait fatiguée ; étrangement fatiguée. Elle n'arrêtait pas de demander quelle heure il était. Chaque fois qu'elle posait la question, il lui semblait qu'une heure au moins avait passé, que le jour suivant s'amorcerait bientôt. Chaque fois que l'infirmière lui répondait, pourtant, à peine quelques minutes s'étaient écoulées. Le temps s'étirait à n'en plus finir en une attente creuse. Sa vie était comme suspendue, quelque part entre l'existence et le néant, à la frontière du rêve dans lequel elle luttait pour ne pas basculer. Voilà qui avait vaguement le goût de l'éternité : une attente sans but.

Emerson s'était tirée, une fois de plus. Seth avait comme l'impression qu'elle faisait encore la gueule. C'était pas de sa faute à elle, après tout, si Emerson avait mauvais caractère. Elle prenait la mouche pour rien. Il fallait toujours qu'elle ait une raison de se plaindre, un reproche à lui faire. Seth, elle, ne faisait rien de mal. Elle ne lui faisait aucun mal. Mais Emerson se comportait toujours comme si elle était menacée, blessée. Elle allait se terrer dans un coin, comme une pauvre bête mutilée, et elle léchait ses plaies jusqu'à estomper sa rancœur.

Seth avait l'habitude. Dès les premiers mois, leur relation avait pris cette tournure. Emerson traînait toujours dans les parages, quand elle vivait chez elle. Sa présence avait quelque chose d'apaisant. Parfois, néanmoins, elle devenait insupportable. Il arrivait à Seth de se sentir envahie. Emerson avait toujours un geste tendre pour elle. Elle avait cette façon de surgir et de déverser toute son affection. Trop d'affection. Seth avait toujours cette impression étrange. D'abord, en sentant les bras d'Emerson étreindre sa taille, elle était envahie par un sentiment de plénitude. Cependant, si cette étreinte s'éternisait, si cette étreinte s'intensifiait, Seth finissait par se sentir prise au piège. Emerson avait le chic pour la repousser dans des impasses. Bien sûr, Seth aimait l'amour qu'Emerson lui témoignait. Elle aimait recevoir un baiser, au passage, en la croisant dans une pièce. Elle aimait qu'on l'enlaçât furtivement pendant qu'elle lisait. Elle aimait l'habitude qu'avait Emerson de l'embrasser au coin de l’œil juste avant de dormir ; sa manie de glisser ses doigts entre les siens durant la nuit et de lâcher sa main à l'aube, l'air de rien. Elle aimait la douceur de ce corps contre son corps, l'ardeur de ce contact, les brûlures des lèvres qui mitraillaient sa nuque. Son cœur palpitait sous les caresses d'Emerson. Elle aimait quand ses mains pressaient sa poitrine, effleurait ses cuisses, se confondaient en elle en d'incessants soupirs. Et puis Seth s'essoufflait. Alors que les tripes et les rotules s'entrechoquaient, que les seins se heurtaient et que tous les mucus se mêlaient en un flux chaotique, son cœur cognait, compressé dans l'étreinte devenue oppressante. Seth ressentait alors le besoin urgent de fuir le cul-de-sac dont elle était captive. Elle aurait pu trouver de nombreux prétextes pour échapper aux bras d'Emerson, mais elle choisissait toujours le même : une envie pressante. La plupart du temps, elle parvenait toutefois à prendre son mal en patience et, tandis que sa partenaire la noyait dans un torrent de passion, Seth demeurait stoïque. Elle pensait. Elle pensait que tout ça, ça faisait partie de la vie. Il fallait bien passer par là. Mais, en vrai, en y réfléchissant, elle n'était plus très sûre d'aimer cette passion-ci, tous ces gestes superflus et cette proximité. Elle n'aimait rien, en-dehors d'Emerson. C'était la raison pour laquelle elle recevait docilement son affection. Y répondre, c'était une autre affaire. Elle n'avait ni les mots, ni la manière. Montrer ses sentiments, décrire ses sentiments, connaître les limites, c'était hors de sa portée. Aimer docilement, sans avoir besoin de le dire, cela lui paraissait suffisant.

Pourtant, un matin, Emerson était partie en claquant la porte. Elle avait gueulé pendant près d'une demi-heure et elle s'était tirée. Seth ne faisait jamais attention à elle. Seth ne la regardait jamais, ne prenait jamais les devants. C'était trop difficile pour une cinglée comme elle, qui ne prêtait jamais attention à autre chose qu'à elle-même et à ses foutus insectes, d'éprouver quelque chose, de venir spontanément vers elle, de s'inquiéter pour elle, de s'intéresser à elle, de la serrer tendrement comme quand on aime quelqu'un. En vérité, Seth ne l'aimait pas. C'était ce qu'avait dit Emerson. Seth n'avait pas eu les mots ni la manière pour la contredire. Elle s'était retrouvée seule dans l'appartement, avec trois colonies de cloportes, incapable de comprendre ce qu'on lui reprochait. Elle faisait ce qu'elle pouvait, elle faisait des efforts. Elle ressentait cette absence, cette tristesse diffuse et insensée. Emerson avait tort. Les cloportes n'étaient pas des insectes, mais des crustacés.

Annotations

Recommandations

Défi
Anaid Retinperac
Le jeu des micronouvelles - Semaine 27 : Dimanche
8
14
0
0
Défi
lina arlli
Acrostiche rimé.
2
1
0
1
Victor Bouvier
Pour nos Guerrières et Soldats inconnu(e)s.
2
0
0
0

Vous aimez lire Opale Encaust ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0