Caféine

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Emerson s'enfila un autre café. C'était le troisième. Peut-être le quatrième. Comme à son habitude, elle était tiraillée entre des sentiments contradictoires. Ses paupières la suppliaient de céder au sommeil. Mais son cœur refusait d'abandonner Seth à son étrange coma. Une voix au fond d'elle, gagnée par la rancune, reconnaissait que Seth n'aurait pu subir de meilleure punition, pour toute l'indifférence et toute la froideur dont elle avait fait preuve. Une autre voix pourtant se confondait en excuses, écrasée par le poids de la culpabilité. Si elle ne s'était pas mise dans tous ses états, deux mois auparavant, si elle n'avait pas laissé déborder sa colère et n'était pas partie en claquant la porte, abandonnant Seth à sa solitude naturelle, peut-être les choses auraient-elles tourné autrement ; peut-être ne se seraient-elles jamais retrouvées dans une chambre d'hôpital, écartées l'une de l'autre par un fossé encore plus grand qu'à l'ordinaire. Emerson avait souvent pensé que Seth et elle appartenaient à deux mondes différents. Pas qu'elles fussent issues d'univers sociaux particulièrement éloignés ; elles étaient a contrario deux personnes singulièrement quelconques, avec chacune leur propre conception de l'existence et des aspirations de plus en plus divergentes. Désormais, le fossé était devenu un véritable ravin, plus tangible que jamais. Emerson haïssait Seth pour toutes les frustrations qu'elle lui avait infligées, pour la façon dont elle avait émietté son cœur sans état d'âme. Et cependant, pour que malgré cette haine sans borne elle demeurât au chevet de Seth, il fallait bien que son amour égalât sa rancœur.

L'infirmière se faufila dans la chambre et demeura en retrait, adossée au mur blanc, silencieuse comme la pierre. Emerson devina néanmoins sa présence, parce que la porte ouverte avait soudainement laissé entrer dans la pièce un jet de lumière. La clarté jaunâtre du couloir venait embrasser les épaules de la jeune femme et dessinait sur les draps tout plissés du lit les contours de sa silhouette. Ainsi projetée sur le corps inerte de Seth, elle avait la vague impression d'assister à leur réunion.

— Elle est calme, murmura Emerson.

La dame de l'hôpital ne répondit pas. Elle demeurait en retrait même de toute conversation, retenue par la gêne, ou la pitié peut-être. Emerson se fichait bien du silence ; Seth l'avait habituée à se livrer par monologue.

— Seth était quelqu'un de calme, reprit-elle. Ça lui arrivait de s'affoler devant ses expériences, d'avoir l'air enjouée quand elle pensait avoir découvert quelque chose, mais c'était toujours subtil. On aurait dit qu'elle essayait de dissimuler la moindre de ses émotions. Elle était silencieuse, quand elle observait ses bestioles, quand elle faisait ses recherches, quand elle s'installait à son bureau pour rédiger ses conclusions. Mais il y avait quelque chose dans ses yeux, sur ses joues ; une sorte de tension constante, une animation quasi démentielle. Elle ne trouvait pas le repos, et elle me regardait à peine. J'étais comme l'ombre invisible qui déambulait dans l'appartement, qui déposait ses repas sur le coin du bureau et qui passait ses nuits à veiller sur elle quand elle se retournait sans cesse sur le matelas. Seth a toujours eu un sommeil agité. Elle était préoccupée, même la nuit. C'est presque rassurant de la voir aussi calme. À sa façon, on peut penser qu'elle a finalement trouvé le repos...

Inexplicablement, Sloane fut saisie d'émotion par le discours de la jeune femme. Elle aurait voulu trouver les mots pour apaiser les tourments que cette dernière tentait vainement de dissimuler. Mais, avant que Sloane ne parvînt à formuler quelque condoléance, Emerson fut rattrapée par son sentiment de culpabilité.

— Est-ce qu'elle souffre ? demanda-t-elle. Elle a l'air paisible. Est-ce qu'elle l'est réellement ? Ou est-ce qu'elle va quitter ce monde en souffrant ?

Sloane soupira.

— Je l'ignore.

Elle était honnête. Elle ignorait, en effet, si les individus souffraient en s'évaporant. Mais son honnêteté était limitée par sa bienveillance. Pour avoir vu les blessures se multiplier sur les corps mutilés d'un bon nombre de rêveurs prisonniers du sommeil, elle pouvait être certaine que la plupart d'entre eux enduraient un supplice. Cependant, en inquiéter Emerson n'épargnerait en rien la patiente qui gisait sur le matelas. Aussi préféra-t-elle garder le silence, tant qu'il existait encore quelque part un espoir à préserver. La présence d'Emerson au chevet de la rêveuse témoignait de la persistance, quelque part en son être, qu'elle le voulût ou non, de cette étincelle faiblarde dont le cours fatal des choses n'avait pas encore eut raison.

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