Chapitre 8

11 minutes de lecture

Ce mardi 26 mai 2015, j'ai vécu le plus beau jour de ma vie.

Ce mardi 26 mai 2015, j'ai vécu le pire jour de ma vie.

Je savais qu'un accouchement pouvait être difficile, impressionnant ou bourré d'émotions diverses, mais à aucun moment je n'aurais pensé que cet événement puisse concilier ces deux sentiments diamétralement opposés. Et tout ça en dix minutes. Vivre à la fois le plus beau jour de sa vie et le plus horrible est d'une violence inouïe.

Murmure Inaudible marmonne quelque chose, un peu avant le coup d'envoi, et Sage-femminator traduit en ces termes : « Madame, le bébé ne descend pas et il est en souffrance, on va devoir vous ouvrir pour aller le chercher ». Les regards se sont tous tournés vers ma femme.

Alors que nous n'avions jamais été aussi proches de voir le visage de notre enfant, je me sens presque en trop, j'ai le sentiment que ce n'est pas ma place, que je gêne, comme un caillou qui meurtrie un pied, coincé dans une chaussure. L'atmosphère est lourde, fébrile, et quand ma femme dodeline en signe d'approbation, la mécanique s'enclenche et les différents rouages de la machine s'imbriquent, puis tournent à une vitesse folle.

Il manquait peut être un peu d'huile, sur l'un des rouages.

TOP DÉPART

Quand démarre une césarienne en urgence, on a le sentiment de se retrouver au cœur de la série télé éponyme, au moment le plus intense de l'épisode. A partir de ce moment précis, je ne sais plus qui a fait quoi, qui a dit ceci ou ordonné cela. Tout ce que mes souvenirs remontent, c'est un brouhaha d'ordres, de crissements de métal et de bips de machines. Je me souviens que d'autres personnes sont intervenues. Je me souviens que les portes se sont ouvertes en trombe, que le personnel courrait, que chacun semblait savoir exactement ce qu'il devait faire, que j'étais terrorisé. Je me souviens de cette sensation d'affolement qui s'est emparée de moi, de mes tremblements dopés au stress, de cette boule de plomb dans mon ventre. Je me souviens surtout que ma femme, même épuisée par la fatigue, restait lucide.

Au moment où le chariot se met en mouvement, elle commence à psalmodier une même phrase en boucle, comme une absurde litanie. « Je sens toujours les douleurs des contractions. » Elle le répète, plusieurs fois. Elle le répète encore, toujours. « Je sens toujours les douleurs des contractions ». Le chariot glisse et se faufile hors de la salle de travail. Une nuée d'hommes et de femmes lui embraye le pas, et ma femme répète une nouvelle fois : « Je sens toujours les douleurs des contractions ». Je vois son visage qui s'éloigne et je vois qu'elle a peur, elle aussi. Bien qu'extrêmement professionnel, le personnel ne semble pas comprendre ce que mon épouse veut leur dire, il ne voit pas la source de son angoisse.

Moi ? Je suis toujours dans la salle de travail. Je regarde autour de moi, je vois, un à un, chaque membre du staff hospitalier courir à la poursuite du chariot et cette pièce dans laquelle nous vivons depuis plusieurs heures parait soudain si grande. Un puissant sentiment de solitude s'abat sur mes épaules. On m'a interdit de suivre ma femme, car on va m'amener à la salle d'opération par un autre biais.

UNE MINUTE APRES LE TOP DÉPART

Là, j'ai vécu un épisode d'évasion mentale. Je vois toutes nos affaires. Je remarque la paire de lunettes de ma femme, posée sur l'équipement qui prenait sa tension. Je me dis que, sans elles, elle ne voit rien. Elle va vivre son opération dans le flou total, sans reconnaître les visages penchés au-dessus d'elle. Mon cerveau se met à avoir peur de tout, d'oublier le sac de ma femme, d'oublier ses lunettes, de ne pas retrouver la salle d'opération, qu'on m'oublie ici, que je ne vais pas voir la naissance de ma fille, que ma femme ne va pas s'en sortir, que le bébé va souffrir, que... bref, je m'embrouille la tête.

Si on reprend l'image du bouchon de champagne, il est au bord de valdinguer à travers la pièce.

Mes yeux sont gorgés de larmes, mais je ne pleure toujours pas. Personne ne me demande de m'exprimer, mais si j'avais dû le faire, j'en aurais été incapable. Mes émotions m'étranglent de l'intérieur, assassins sournois de mon oxygène. Mon regard cherche une accroche, en vain... Je n'ai pas vu ma femme depuis trente secondes, mais je suis déjà totalement perdu.

C'est là que débarque un anesthésiste jusqu'alors inconnu, une sorte d'armoire à glace en chêne massif avec un accent slave venu du fin fond de la Russie (Ouais, on a eu une équipe hétéroclite), je l'appellerai Miroslav, ça sonne suffisamment « Europe de l'est ».

Je suis plutôt grand, mais quand il s'est approché de moi, j'ai dû relever la tête à m'en faire souffrir la nuque pour pouvoir le regarder dans les yeux. Même si ses « R » se transformaient en « L » quand il parlait, il a été d'un très grand réconfort. Il m'explique ce qu'il se passe, la raison pour laquelle on a déclenché cette procédure de césarienne d'urgence, les étapes qui vont suivre puis m'invite à passer « un mosque et une blousse poul entler dans la salle de opélations. » Ce que je fais. Me concentrer sur cette tâche rassemble un peu mes esprits, mais cette sensation d'apaisement ne durera que quelques secondes.

Très vite, Miroslav me conduit dans une petite salle adjacente à la salle d'opération et m'y laisse, seul, en me demandant d'attendre. Dans cette petite salle, on trouve : une couveuse pour accueillir bébé, des couvertures chauffantes, du nécessaire de soin, des couches et une chaise pour papa. Une grande vitre donne sur la salle d'opération et, à droite, une porte vitrée permet d'y entrer. C'est dans cette petite salle que je vais voir ma virgule pour la première fois et c'est dans cette petite salle que je vais serrer sa petite main dans les minutes qui viennent.

Là, en écrivant ces lignes, l'émotion revient. J'en ai la gorge à nouveau nouée.

TROIS MINUTES APRÈS LE TOP DÉPART

Derrière la vitre, les portes s'ouvrent dans un barouf sonore qui me fait sursauter. Ma femme débarque, accompagnée de sa ribambelle de médecins, sages-femmes et anesthésistes. « Je sens toujours les douleurs des contractions. » et là, je l'entends exprimer pour la première fois sa véritable inquiétude. Elle leur demande comment et quand elle va être anesthésiée... Si elle ressent toujours la douleur des contractions, comment vont-ils l'ouvrir sans lui faire mal ? Miroslav la rassure, lui explique qu'ils vont lui faire une rachianesthésie, que c'est différent de la péridurale, que c'est immédiat. Elle approuve d'un geste de la tête et le personnel la prépare pour l'opération.

Sa blouse servira de champ pour ne pas voir l'incision. Agitée et apeurée, on lui attache les bras, bien écartés, sur des tréteaux prévus à cet effet. Je ne vois pas les jambes, mais il est très probable qu'il en ait été de même. Je vois le corps dénudé de ma femme, allongée sur cette table d'opération, harnachée et apeurée, alors je prends une profonde inspiration et je m'apprête à craquer quand je l'entends demander après moi. Je viens m'agripper à la porte vitrée, j'y colle mes mains, mes yeux embués et mon plus beau sourire rassurant. Miroslav lui montre la direction dans laquelle elle pourra m'apercevoir, et moi, je tremble comme un vieux monsieur usé par la vie. J'espère un instant qu'elle ne s'en rendra pas compte, mais je me rappelle vite qu'elle n'a pas ses lunettes. Elle va devoir croire Miroslav sur parole, elle n'a aucun moyen de voir que c'est vraiment moi. Je fais alors de grands gestes, un peu gauches, un peu patauds et, au fond de moi, je nourris l'espoir de l'avoir rassurée, même juste un peu, même juste une fraction de seconde, d'avoir été cette micro-dose anesthésique qui la soulageait, il y a quelques heures encore, entre deux monstres de contraction.

QUATRE MINUTES APRÈS LE TOP DÉPART

Une pédiatre débarque dans ma petite salle et me demande comment je vais. Je ne lâche qu'un laconique et guttural « stressé » et mes yeux se reportent vite sur la scène de préparation de ma femme. La pédiatre enclenche la hotte chauffante pour bien recevoir bébé, prépare des couvertures chaudes, quelques produits et serviettes pour le nettoyer et lui dégager les bronches. Le stress et les tremblements deviennent insoutenables, si bien que je finis par détourner le regard. Je tourne en rond (de petits ronds, dans une petite salle), je m'assois, puis me relève. Je passe une main dans mes cheveux, je respire, je m'assois encore et tape du pied. Je me lève et tourne et souffle et me mord les lèvres et marmonne des choses dont je n'ai plus le souvenir pour finir par m'accrocher à nouveau à cette barrière qui m'empêchait de serrer ma femme contre moi. La pédiatre rejoint finalement l'équipe médicale.

SIX MINUTES APRÈS LE TOP DÉPART

Voilà, c'est là. Le pire moment de toute ma vie.

Alors que la boule de nerf que je suis devenu ne tient plus en place, ma femme se met à hurler.

Ce n'est pas un cri de contraction, ça je le déduis tout de suite. J'en ai entendu des dizaines, pendant des heures, et il n'a rien de comparable. C'est un cri d'horreur, vraiment.

Un cri qui expulse l'insupportable souffrance, le genre de hurlement qui vous glace le sang.

Quand j'ai entendu ce son, mon cœur s'est arrêté de battre, j'ai arrêté de trembler, net. J'ai senti un rush d'adrénaline déferler dans mes veines, juste avant d'être submergé par la peur, incontrôlable, maladive.

Dans la salle d'opération, ça s'agite d'un coup et d'autres personnes arrivent, si bien que je ne vois plus rien, juste une masse humaine agglutinée autour de ma femme et quelques visages masqués aux yeux écarquillés. Au travers des allées et venues de quelques infirmières, j'aperçois par intermittence, entre leurs mouvements, le visage crispé de douleur de l'imminente maman qui gémit d'épuisement et de douleurs. Ils enfoncent un tube dans sa gorge, pose un masque sur son visage et puis... plus rien.

Elle est immobile, le champ sur sa poitrine et la ruche humaine m'empêche de voir si elle respire.

SEPT MINUTES APRÈS LE TOP DÉPART

Pendant quelques secondes, l'espace d'un instant, j'ai eu cette sensation au fin fond de mon être qu'elle était morte. J'ai eu cet atroce pressentiment que cette femme que j'aimais plus que ma propre vie, cette personne qui régissait mes moindres pensées, associée à mes innombrables moments de bonheur, cette personne qui me faisait rire quand j'étais triste et pleurer quand elle riait, cette personne que je voyais chaque matin au réveil, que je serrai dans mes bras chaque nuit avant de m'endormir, cette personne qui avait fait passer ma vie de banale à accomplie, j'ai eu cette immonde certitude qu'elle était morte.

C'est comme si quelqu'un avait déchiré la photographie de ma vie en milliards de lambeaux.

Le monde pouvait bien s'effondrer.

Je suis resté figé dans un linceul de douleur émotionnel, immobile devant la fenêtre de ma petite salle, avec, en tête, l'image du visage inerte de celle que je venais d'épouser.

HUIT MINUTES APRÈS LE TOP DÉPART

Miroslav débarque dans mon enclos vitré et me demande de venir, mais j'ai à peine le temps de poser un pied dans la salle d'opération, que l'on me renvoie d'où je viens. J'entends un « non, ça sert à rien, elle est endormie » et puis...

Voilà, c'est là. Le plus beau moment.

J'ai entendu un cri, encore. Pas un cri de douleur, non. Pas un cri d'horreur, non plus.

Le cri d'un bébé qui respire pour la première fois de sa vie.

Le cri de ma fille.

Le cri de ma virgule.

(Ton cri, ma chérie)

Le cri de la vie.

Et là, croyez-moi, le bouchon de champagne a pété.

La pédiatre débarque avec ce minuscule corps gesticulant qui braille contre toute cette lumière qui l'aveugle, tout cet oxygène dans sa gorge, tout cet air glacial qui lèche sa petite peau fragile.

Il est déjà loin, le cocon de maman.

Et alors que la pédiatre essuie ma fille et nettoie ses voies respiratoires, moi, j'ouvre les vannes.

Je pleure tout le stress accumulé. Je pleure toutes mes peurs. Et quand je sens sa toute petite main dans la mienne, ses petits doigts qui s'agrippent déjà à moi, quand je la vois pleurer à la recherche de réconfort, je craque complètement. Je pars en sanglots chaotiques. Je suis gorgé du bonheur de la découvrir pour la toute première fois et terrassé du malheur de ne pas partager ces fugaces secondes avec la femme qui l'a mise au monde.

Mes larmes sont si violentes que j'ai un peu de mal à respirer sous le masque chirurgical.

Je balbutie un « elle va bien ? » haché des soubresauts de mes sanglots.

Oui, elle est en pleine forme notre petite merveille.

Je prends quelques photos, avec mon téléphone, pour que ma femme puisse voir le visage de notre chérie, lors de ce moment qu'elle a raté.

Miroslav revient à la charge. Je sors tant bien que mal un nouveau « elle va bien ? » et je jette un coup d'œil rapide au corps toujours inerte de mon épouse. Le grand gaillard russe m'explique, désemparé, qu'elle n'a pas réagi à la rachianesthésie, que lorsqu'ils ont ouvert sa peau, ses muscles, elle était pleinement consciente.

Ma femme a crié d'horreur parce qu'on l'éventrait.

Il m'explique également qu'elle va bien, que, d'urgence, ils ont dû l'endormir complètement pour pouvoir sortir le bébé qui souffrait de plus en plus. Plus tard, on apprendra qu'ils n'ont pas pu prendre le temps de s'assurer que la rachianesthésie fonctionnait parce que Pauline souffrait énormément. Elle avait un tour de cordon en bretelle sur l'épaule, et un autre tour, très serré, le long de son cou.

DIX MINUTES APRÈS LE TOP DÉPART

J'ai à peine le temps d'assimiler, par empathie, toute la souffrance que ma femme vient d'endurer, que la pédiatre me demande si je veux faire le peau à peau avec ma fille, maman étant indisponible.

Je retire ma chemise, je m'assois dans un fauteuil confortable qu'on me ramène pour l'occasion et on la pose contre mon torse, recouverte d'une couverture chauffante. Les larmes coulent à nouveau quand je la contemple, elle, qui remue, anarchique, ses jambes et ses bras. Un bref moment, elle essaiera d'ouvrir ses yeux, mais se ravisera très vite, mais moi je la contemple.

Je la regarde, notre petite merveille.

Te regarder, ma virgule, c'était comme tomber amoureux : un jour, il n'y a rien et la seconde d'après, tu croises un visage, un sourire et toutes tes certitudes sont balayées. Tu peux jeter ton référentiel à la poubelle, tes convictions, ta pudeur, tes peurs et tes espoirs. C'est juste un moment vrai, sans chichi, sans paillette, sans alcool ni calmant, un moment de vie.

Quand tu tombes amoureux, c'est viscéral. Tu sais.

Quand je t'ai regardée, ma virgule, j'ai su, comme l'évidence d'aimer ta maman, que j'étais devenu papa.

Annotations

Recommandations

lecossais
Petits poèmes inspirés par mon quotidien auprès des personnes à la rue. Quelques uns ont été écrits lors d'un atelier écriture avec ces personnes. Bonne lecture !
51
20
0
0
Défi
no97434

Un lundi arc-en-ciel, écriture/partage, accueillir un sourire et Vous à la nuit.
2016
341
25
11
Défi
Liania G.L
En réponses au défis

"Les fantômes ne sont pas les seuls à errer dans les cimetières."
Lancé par Renouveau

( Participe au concours Criminelle de Fyctia)
13
22
64
11

Vous aimez lire PoloAuteur ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0