28 – Le Ringard

9 minutes de lecture

Je me mets à trembler. Alors que les quatre ombres s’étirent au sol, je ne les trouve plus beaux, Wes, son optimisme et sa liberté d’être. Sa tenue me paraît encombrante et inutilement provocatrice. J’avais raison. Nous allons nous faire planter. L’angoisse ne tue pas. Les cons si. Mon cœur cogne. Cogne. Cogne.

— Vous avez perdu votre langue ?

Les trois autres rient. Ils passent sous un lampadaire. Je peux les voir distinctement. Ils portent le même accoutrement : jeans, t-shirt, veste et Nike noirs. Celui qui parle est blond, les cheveux frisottants. Les autres sont bruns ou châtain foncé. Leurs yeux dégueulent de haine. Ils ont dix-huit ou dix-neuf ans. Leur démarche caricaturale à la West Side Story aurait pu me faire rire si nous n’étions pas deux tapettes face à quatre homophobes. Ils continuent d’avancer lentement.

Je pense à Arthur. Et même s'il ne pourrait rien contre eux, je voudrais qu’il soit près de moi.

— On va être honnêtes avec vous : on n’aime pas les pédés.

Je ne trouve rien à répondre. Je sais ce qu’il va se passer. Ils vont nous casser la gueule. Je fronce déjà le visage de douleur. Je commence à hyperventiler.

— Et on n’aime pas trop se battre, poursuit le type. Alors, le plus simple, c’est que vous repartiez comme vous êtes venus. Sinon, là, on sera obligé de… comment dire ?

— Vous corriger ? propose l’un deux.

— Non, pas vraiment. Plutôt « mettre les poings sur les i ».

— Oooooh… trop fort Kev’ !

— Dis pas mon prénom, abruti ! Alors, voilà ce qui va se passer. Vous allez gentiment partir en courant et on n’en parle plus. Capisci ?

Je suis incapable de faire un mouvement.

— Allez : 1… 2…

Je n’attends pas le « 3 ». Je m’enfuis. Les chaussures que m’a prêtées Wes claquent sur le sol. Je n’entends pas ses talons aiguille. Deux paires de tennis partent à ma suite. J’accélère. Mon souffle ne suit pas. Je n’ose pas regarder derrière moi. J’entends quelqu’un tomber et une voix hurler « connard ! » Je vais pour regarder derrière moi, mais mon pied frappe quelque chose et je chute, les avant-bras les premiers. Je n’ai pas le temps de sentir la douleur, un poing attrape mon t-shirt et me retourne. Les yeux bleus du jeune me transpercent.

— Je suis plus rapide, eh eh !

Je suis fini.

Son poing s’abat sur mon visage avant que j’aie pu lever un bras. Il se relève et m’assène des coups de pied dans le ventre. Je ferme les yeux pour concentrer toute mon énergie sur mes abdos. Puis tout s’arrête.

Je me recroqueville en position fœtale. Je pleure. J’entends au loin un « C’est pour corriger des types comme toi que je porte des talons aiguilles, connard. »

Les souliers de Wes accourent vers moi. Je rabats instinctivement les bras sur mon visage. Une main se pose sur mon épaule. Je frémis.

Shh… c’est bon… tout est fini… c’est moi…

Je n’ose pas bouger.

— Ils sont partis…

— T’es sûr ?

— Oui, ricane-t-il.

J’écarte lentement les bras. Wes m’apparaît immaculé. Pas une égratignure. Pas une goutte de sang.

— Que-que s’est-il passé ?

— Ils sont tombés sur les mauvais pédés, sourit-il.

— C’est-à-dire ?

— Je suis ceinture bleue de karaté, tu te souviens ? Eux ne savent même pas donner un coup de poing.

Il lève légèrement mon visage.

— Ce n’est pas joli…

— Merci ! m’exclamé-je. Je suis né comme ça.

Il sourit tristement.

— Rentrons. Assez d’émotions pour ce soir.

Je reprends mon souffle.

— Je suis vivant…

— Bah oui !

— Quatre types voulaient nous casser la gueule et nous sommes vivants.

— Bien sûr que t'es vivant. Tu t’attendais à quoi ? À mourir ?

Je rougis. Il m’aide à me redresser.

— Oui…

— Tu es mignon, mais tu regardes trop la télé. On ne meurt pas parce qu’on se fait emmerder. Heureusement. Sinon je ne sortirais pas habillé comme ça ! Ici, le respect, tu le gagnes au poing. Après, je ne dis pas, il y a des soirs où je prends plus de coups que j’en donne. Mais dans tous les cas, c’est toujours eux qui perdent. Moi, je garde ma liberté.

Je me mets debout. Il m’examine à la lumière du lampadaire.

— Allons à ce concert, dis-je.

— T'es sûr ?

— Ça dépend. Il y aura qui ?

— Comme tous les ans : « Florent Pagny », « Pascal Obispo », « Johnny Hallyday »…

— Alors, qu’est-ce qu’on attend ? souris-je.

Wes m’attrape le bras et nous rejoignons la scène. À deux rues, nous entendons déjà le chanteur reprendre La Prétention de rien, de Pascal Obispo. Quand nous arrivons, nous découvrons un homme frêle et petit, dans un costume aussi bariolé qu’Elmer l’éléphant, se tenant seul au milieu de la scène parmi ses musiciens. Il arrive pourtant à occuper l’espace. Sa voix, légèrement suraiguë, porte au-delà du dernier rang. Les smartphones et leur lampe allumée, eux, dansent au-dessus de la foule.

Nous nous mêlons au public.

Alors que les éclairages jaunes, orange et rouges nous caressent en rythme, je repense à ma mère, aux soirées à chanter Pascal Obispo dans le salon quand j’avais dix ans, à partir des fiches Bristol où elle recopiait les paroles de toutes les chansons qu’elle aimait. Je me revois aussi avec ma sœur et mon frère à Noël, à 12 ans, en train de rejouer « Belle » de Notre-Dame-de-Paris devant mes cousins, mes oncles et tantes.

Je m’agrippe au bras de Wes.

C’est plus tard, à l’adolescence, puis à Paris, qu’on m’a appris ce que je devais aimer et porter. Je n’ai alors plus chanté Pascal Obispo. Je les ai raillés. J’ai écouté Mozart et Tchaïkovski, parce qu’il fallait. J’ai passé mon temps à chercher de la nouveauté, pour entrer dans une sorte de compétition : « tu ne connais pas ? » Quand cette nouveauté devenait mainstream, je râlais : « je suis passé à autre chose. » Et qu’y ai-je gagné ? De l’angoisse permanente à toujours bien faire.

J’observe Wes hurler à moitié faux : « je suis comme je suis, j’aime comme j’aime, je rêve comme je rêve… » Ses yeux brillent devant la scène. Ce doit être la fatigue ou la frayeur passée, mais je pleure de joie. C’est Wes qui a raison : il vaut mieux être heureux et envoyer le monde se faire foutre. Et puis, fuck off, je reprends moi aussi en chœur le refrain du faux Obispo.

***

Nous sommes assis sur un des rochers anti-attentat disposés autour de la scène. Mon bras est collé à celui de Wes. Après le feu d’artifice, tout le monde est parti en rang désordonné. Le chanteur remballe son matériel avec ses musiciens. Une cymbale tombe sur la scène et résonne. Des agents de la mairie nettoient la place et ses kilos de gobelets en plastique, canettes et serviettes en papier largués avant de partir.

— Je suis vivant ! hurlé-je.

Personne ne réagit plus. J’ai dû le crier au moins dix fois depuis la fin du spectacle. Wes ne moufte pas non plus. Il reste silencieux dans son coin.

— J’ai passé quinze jours vraiment très bizarres. Et je m’en suis plutôt pas mal sorti. J’ai survécu à un type qui pensait être amoureux de moi simplement parce qu’il est fan de mon blog. Un autre a essayé d’abuser de moi. J’ai réchappé à mes parents… et ça, en soi, c’est inouï. Et ce soir, à ces quatre types…

Wes joue avec sa créole. Dans l’obscurité de la nuit, je ne vois que la ligne de son rouge à lèvres. J’ai envie de l’embrasser.

— Je suis un loser. Je veux tellement bien faire que je ne fais jamais rien. Ou je ne le finis pas. Je n’arrive pas à écrire, parce que je me mets une pression énorme qui coupe mon envie de faire ce que je veux. Oui, à la base, j’écris pour le plaisir. Je n’arrive plus à aimer, parce que je ne sais plus ce que j’aime faire, veux faire, dois faire. Je suis paralysé. J’ai tellement de choix que finalement, je n’en fais aucun et décide de me laisser porter par la vague.

— C’est la vague qui t’a conduit jusqu’ici ? Jusqu’à moi ?

— Non, c’est la Fiat.

— Tu vois ! s’exclame-t-il en se tournant vers moi, c’est pour ça que je n’ai jamais voulu aller plus loin avec toi ! J’étais fou de toi ! Comment ne pas l’être ? Mais tu as toujours été comme ça : dès que ça devient trop compliqué ou trop sérieux, tu sors le « bon mot » qui casse tout. Au lycée, chaque fois que nous devenions intimes, tu disais quelque chose qui me refroidissait. Dès que tu t’éloignais, j’étais en manque et je revenais avec cette boule au ventre que tu dises une connerie.

« Je me sentais mal dans mon corps… J’avais peur que tu me voies nu et que tu sortes une phrase qui me fasse sentir mal toute ma vie.

— Pas toute ta vie !

— Je t’admirais. Et je t’admire encore aujourd’hui.

— Pourquoi ? Je n’ai rien d’admirable.

— Dire ça te rend encore plus admirable, sourit-il.

Je fronce les sourcils. Il tourne la tête vers le balayeur. Une colline de déchets s’élève sous nos yeux.

Je ne sais pas quoi répondre. En quoi serais-je admirable ? Je n’ai jamais fini un roman. Je ne me suis jamais intéressé à ma carrière. Je suis marié avec le mec que j’ai rencontré la première année de mes études. Je ne prends jamais une décision par moi-même. Je ne suis expert dans aucun domaine, pas même mon métier. Et j’ai dix kilos de trop.

— C'est pour ça que tu as coupé les ponts avec moi du jour au lendemain, après l'épisode du stage de théâtre… dans le duvet ?

— De quoi tu parles ?

Je rougis.

— Oooh !

Il rougit à son tour.

— Oui. Je commençais à sentir des sentiments trop forts pour toi. Alors, quand Arthur a débarqué au lycée et que j'ai senti quelque chose entre vous deux, je me suis dit que c'était le moment parfait pour moi de… m'effacer.

C'est donc ça… Il n’a pas décidé de couper les ponts suite à ce que je lui ai fait. Comme s'il n'avait pas voulu, mais que je lui avais forcé la main… Après un long moment silencieux, Wes retire ses talons aiguille.

— J’adore ces escarpins, mais ils sont difficiles à porter toute une soirée. Surtout quand on danse.

Je souris. Le respect se gagne au poing, paraît-il. D'un coup, sans savoir pourquoi, je lance « J’ai un blog… »

— Oui, j’ai lu quelques nouvelles que tu as écrites…

— J’en ai un autre…

Il me dévisage. Il hausse un sourcil.

— Tu m’as l’air bien mystérieux…

— C’est… comment dire ? Je- Un blog de cul.

— Quoi ?

— J’ai un blog de cul. Il marche plutôt bien.

— Tu partages des pornos, c’est ça ?

— Pas vraiment. Plutôt des… parties intimes de mon anatomie, on va dire. En photo et vidéo.

— Oooooh !

Ses yeux s’illuminent.

— Je veux voir !

— Ah non !

— Bah si ! Tu en as trop dit ou pas assez !

— Non non, c’est gênant.

— C’est dégueulasse si seuls des inconnus ont le droit de regarder… Normalement, ça marche dans l’autre sens : les amis et la famille d’abord.

— Là, la famille…

— Alleeez !

— OK. Ce que je peux faire, c’est t’envoyer le lien quand je serai parti. Comme ça, tu les verras, tu seras content et moi je ne serai pas gêné.

Il éclate de rire. Il sort son téléphone de sa poche, le déverrouille et me le tend.

— Je veux voir ça maintenant.

Je souris, fais semblant de soupirer et entre le lien dans l’explorateur internet. Je lui rends l’appareil. Il me fixe un instant. Ses yeux pétillent. Je retiens mon souffle. Il appuie sur le bouton « charger ». La vidéo de moi me faisant sodomiser dans les buissons du jardin du Louvre apparaît. Depuis sa diffusion, elle a été repartagée 2 300 fois.

— En extérieur ? Carrément ! Tu n’as pas peur de te faire prendre ?

— C’est l’objectif, justement.

— Non, mais… Roooh ! T’es con !

Il fait glisser la page et découvre mon sexe sous tous les angles et dans tous les décors : toilettes, bureau, chambre…

— On ne voit jamais ta tête, c’est dommage. C’est pourtant ce que je préfère chez toi.

Mes joues brûlent.

— En fait, je ne l'avais jamais vue. Et… elle est très jolie. J’aime beaucoup.

Il fait glisser son doigt sur l’écran. Moi dans une cabine d’essayage, à quatre pattes sur mon lit, dans les toilettes du Raidd Bar, me branlant, éjaculant…

— Bon… soupire-t-il. Ça n’arrange rien… Ça fait des heures que j’ai très envie de toi… Alors, maintenant…

Il relève la tête. Mes yeux ne fixent que le rouge de sa bouche encore plus hypnotisant éclairé par l’écran de son téléphone. Son parfum m’enrobe. Sa main se pose sur ma cuisse. Je déglutis. Il approche son visage. J’avance mes lèvres. L’orchestre et les balayeurs disparaissent dans un seul baiser.

Annotations

Recommandations

Cloine
Ce poème a été inspiré par la frustration que je ressens face aux réactions des gens quand je leur assure que je ne voudrai jamais être mère. Foutez-moi la paix.
1
0
0
1
spxgrl


« Tout ce que l'on a vécu tous les deux, tous ce que nous avons partagé, je ne l'oublierai pas. D’ailleurs rappelles toi de ces après-midis tout les deux à se perdre dans les rues de notre ville, à explorer des endroits aussi paumés que nous deux, à mélanger nos langues et nos doigts, à allumer une clope après avoir fait l'amour, à rigoler comme des gamins et traverser la départementale en courant, croyant que juste parce que nous étions défoncés, nous étions invincibles. Mais je me trompais, rien, ni personne, même pas notre amour, est invincible.
Notre amour est parti, emporté par le vent. C'était beaucoup trop parfait, il fallait qu'on revienne à une putain de malheureuse réalité, il fallait qu'on se détruise pour se réveiller de notre rêve beaucoup trop idéal. Et nous avions réussi à retrouver la vraie vie, après notre escapade au septième ciel. Et regarde-nous, maintenant nous sommes juste deux êtres brisés que le temps a séparé, que l'arrivée du printemps a fait crever. La passion était trop forte et on a finit par prendre feu ,et  à présent, les cendres de notre amour s'est mélangée à la cendre de nos joins, nos éclats de rires se sont envolés en même temps que nos baisers. Il ne reste plus que mes larmes et le sang qui coule sur mes bras pour t'oublier, ou au moins pour faire semblant d'y arriver.
Depuis que nous nous sommes quittés, il ne me reste plus que mon corps a quitter, à m'envoler ,retrouver mon âme perdue au creux de ton cou, retrouver nos souvenirs ou du moins retrouver ce qu'il reste de nous, car je sais que toi je ne pourrais jamais te retrouver. Alors, je prends sur ce qu'il reste de moi, je prend sur les morceaux de mon cœur brisé pour essayer de reconstruire mon cœur . Je sais que sans toi, je n'y arriverais jamais, car un premier amour, comme toi, ça ne s'oublie pas. J'essaye donc de donner l'impression que sans toi j'y arrive alors que je n'y arriverais jamais, car seul ton amour pouvait me tenir en vie et depuis que tu es parti, je ne cesse de périr un peu plus chaque jour... »
1
2
20
2
Défi
Blake Spume

Aujourd'hui je vais vous raconter trois histoires qui me sont arrivées, comme ça vous comprendrez peut-être mieux ce que que peux nous apporter … un livre.


Il a quelques mois j'ai découvers un café et dans ce café il y avait des étagères dans le fond de la pièce et sous le bar. Dans ces étagères il y avait des livres et mon père me dit: “Tu peut en prendre un.” .
Comment ça en prendre un?
Demain tu reviendra avec un des tiens et tu le mettras à la place de celui que tu as pris.


Sur le coup j'ai été époustouflé devant un tel concept, il fallait avoir une sacrée confiance en les autres pour faire ça sans surveiller ni rien. Je me suis dis que cette confiance venait d'un amour profond pour les livres. Un livre ça se partage:
Eh frangin j'arrive pas à dormir, tu lis un peu à haute voix?


Un livre ça s'échange:
T'as fini ton livre? Moi aussi, on échange?


Un livre ça se donne:
Frangin tiens! Et lis la première page: “Le plus doux des amours est l'amour qui unit deux frères.”.


Nous en sommes à la deuxième histoire. Un livre se garde toute une vie. C'est dans les années 40, lors de la seconde guerre mondiale que mon grand-père, patient dans un hôpital apprend à relier les livres, ces livres il les a ramenés. Aucun de ces livres, que je sache, ne s'est désagrégé et je sais que plus tard ils seront dans ma biliothèque puis dans celle de mes enfants et ça c'est le plus beau des cadeaux.


Enfin voici le troisième et dernier récit. Un livre est un plaisir des sens. J'ai découvers un jour une librairie, une petite librairie qui paraissait invisible pour les passants, dans cette librairie il y avait des rayons sur les murs mais surtout des amas de livres posés en tas à même le sol, des piles et des piles. Un euro cinquante, deux euros, ce n'était pas cher, peut être parce que les livres étaient anciens, une chance pour moi qui considérait que justement ils avaient, comme ils étaient anciens, plus de valeur. J'en pris un et mis mon nez entre ses pages, je caressais les pages d'un autre et enfin je feuilletait les pages du troisièmes.



Tout ça pour vous faire comprendre qu'un livre peut devenir votre ami de toute une vie.
1
4
0
2

Vous aimez lire Étienne Bompais-Pham ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0