XXVII – Le Noyé

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— C’est quoi ça ?

— Quoi « ça » ?

Wes pivote vers moi. Ses hauts talons aiguilles, sa mini-jupe et son petit haut à bretelle sont accompagnés d’un trait de rouge sur les lèvres et d'immenses créoles aux oreilles. Je reste bouche bée.

— C’est une fête costumée ?

— Non, pourquoi ?

J’écarquille les yeux. Il éclate de rire.

— Non, je te taquine. Je sais très bien de quoi tu veux parler. J’aime m’habiller comme ça, c’est tout.

— Mais tu es… travesti ?! trans ?!

— Ni l’un ni l’autre. J’aime être comme ça, c’est tout. Et puis, j’ai les fesses plates. Les talons compensent. Tu vois le truc ?

Il se tait en croisant mon regard.

— Ça te pose problème ?

Ses lèvres rouges se tordent, dans l’expectative.

— Non non… Je-je voulais seulement savoir.

Il regarde mes pieds et son œil s’éclaire d’un coup.

— Tu veux que je te prête des chaussures ?

— Ouh là ! Non, merci !

Il éclate à nouveau de rire.

— Je pensais à des chaussures de ville, banane, d’homme quoi, pour remplacer tes machins qui ne ressemblent plus à rien, là.

Je jette un œil à mes pieds. Je porte toujours les chaussures en toile qui ont pris l'eau à Nevers. Depuis, elles ont quitté le bleu marine, pour un marron noir.

— Je pense que ce sera mieux, en effet.

***

Nous remontons sa rue pour nous rendre à la salle des fêtes. Ses talons claquent le bitume. Je fixe mes pieds et les chaussures marron clair qu’il m’a prêtées. J’évite de croiser le regard des passants qui déshabillent Wes à notre passage. Je ne suis pas fier de moi, mais j’ai honte de lui. Je me demande ce que je fous ici. J’en viens même à me dire que ma vie vaut peut-être le coup que j’en chie, finalement. Elle n’est certes pas fondée sur mes volontés, mais elle s’est construite à ma mesure. Non ?

Je jette un coup d’œil à Wes. Il roule du cul.

Je ne devrais pas penser ainsi. Wes a le droit d’être comme il aime, sans avoir à se justifier auprès de quiconque. Pourtant, je n’arrive pas à m’enlever de la tête l’idée que, ce soir, nous allons nous faire planter pour une jupe et des talons hauts…

À côté de la porte de la salle des fêtes, une table a été installée. Derrière celle-ci, une grosse dame avec un t-shirt Questions pour un jambon, copiant le logo de la célèbre émission, tient la caisse. Elle porte un grand chapeau blanc, façon dame de la belle époque.

— Je ne suis pas sûr qu’elle ait le droit de détourner le logo…

— Il n’y a vraiment que toi pour te poser cette question, se marre Wes.

Notre tour arrive. La famille devant nous entre dans la salle.

— Bonsoir, Wes… minaude la grosse dame en battant des cils, ses lunettes de bibliothécaire pendant au bout de leur chaînette.

Il se baisse pour déposer quatre bises sur les joues. Elle se tourne vers moi. Je lève à peine la main pour la saluer. À ma surprise, elle ne fait aucune remarque sur la mini-jupe et les talons.

— Bonsoir, Jackie. Tu es ravissante, dis-moi.

— Merci…

Mais c’est qu’elle rougit !

— Oui… Qui dit grande soirée, dit grand chapeau. Je vois que tu n’es pas venu seul…

— Tu as l’œil ! Voici un ami que je n’avais pas revu depuis le lycée.

Elle me demande si j'étais dans le même lycée que Wes et m'explique alors qu'elle travaille au CDI de l'autre établissement. Je l’imagine dessinant son t-shirt avec Paint sur l’ordinateur du lycée.

Nous achetons deux entrées. Wes tend le bras et se fait tamponner un cochon rose sur la base du pouce. J’ai droit moi aussi au mien.

— Il suffit de montrer le petit cochon à Patrick, là-bas, pour entrer et sortir comme vous voulez.

Patrick est un homme de notre âge, bien charpenté, engoncé dans son t-shirt Questions pour un jambon. Vu le peu d’éclat dans ses yeux, je comprends qu’il n’ait pas souhaité participer à l’événement.

— Et n’oubliez pas, ce soir vous jouez pour l’association Terre de Mission Haïti !

— Merci, Jackie.

Nous montrons notre petit cochon à Jean qui nous laisse entrer sans couiner. Derrière la porte, je découvre une salle des fêtes comme il en existe des milliers en France, avec une buvette à gauche où sont agglutinés des hommes au ventre rond. Une femme leur sert des gobelets de bières. Au fond, sur une estrade, quatre pupitres griffés du logo Questions pour un jambon sont alignés face à la scène ; un cinquième est disposé sur le côté. Pour l’instant, aucune trace de candidat ni animateur. Le reste de la pièce est occupé par des chaises où sont déjà installées quelques femmes. Alors que les hommes ne bronchent pas, accrochés à leur gobelet, celles-ci hurlent de rire. Les enfants courent autour des chaises, malgré les suppliques des mères. En fond grésille Daniel Balavoine.

Je me sens mal à l’aise. J’ai l’impression d’assister au mariage d’un cousin très éloigné, ponctué de sketches et de jeux. Je ne sais pas ce qui va m’arriver.

— Bar ? demandé-je.

— Bar ! répond Wes.

La barmaid s’approche, alors que nous nous appuyons sur le revêtement en Formica imitation marbre marron. Elle échange quatre bises avec Wes et quelques banalités auxquelles je ne prête aucune attention.

— Tu veux participer ? demande-t-elle en tendant une tablette sur laquelle des noms ont été renseignés à la main.

— Les personnes qui veulent participer doivent s’inscrire sur cette liste, m’explique Wes. C’est 15 euros pour la Mission Terre de Mission Haïti. Intéressé ?

Je me retiens de rire à l'idée de participer. Déjà qu'y assister… Je secoue la tête. La femme range la tablette sous le bar et prend notre commande. Lorsque je demande une vodka, les deux me dévisagent.

— Oui. J’ai soif.

Comme les bières, la vodka est servie dans un gobelet. Je plonge le nez au fond. J'y découvre l’équivalent de trois doses normales. C'est ce qu'il faut pour oublier la fin du monde. Nous trinquons.

— À toi chez moi ?

— À toi chez moi !

J’explose de rire. Il avale une gorgée. Je jette un œil autour de moi, aux gosses qui crient comme des porcelets que l’on égorge et à cette femme qui allaite dans un coin de la pièce. Je repense aux dettes qui s’accumulent, à mon licenciement qui point et à Arthur qui m’attend. Je vide mon gobelet. Je fronce le visage et pince la racine de mon nez pour faire passer le goût.

— Ça va ?!

— Ça passe…

— Tu n’aurais pas dû boire cul sec.

— C’est pas ça, je déteste la vodka, grimacé-je.

— Mais pourquoi t’as commandé ça ?

— Parce que j’en avais envie, souris-je de toutes mes dents. Je vais d’ailleurs en reprendre une.

— Non non non.

— Si, claqué-je.

Il examine mon visage.

— D’accord. Cette fois-ci, essaie de la faire durer.

La barmaid me ressert le même gobelet. Daniel Balavoine se tait. Après une ou deux minutes de latence, une lumière bleue envahit la salle, sur le générique de Questions pour un Champion. Nous nous installons au deuxième rang. Les hommes traînent la patte, mais rejoignent les femmes.

Un type en costume-cravate, les cheveux rasés, avec une perruque de cheveux dégarnis comme les avait Julien Lepers, monte sur scène. Le public applaudit et rit à gorge déployée.

— C’est l’adjoint au maire du village, souffle Wes. Le maire s’occupe, lui, d’ouvrir les festivités devant la mairie.

— Bonsoir bonsoir ! Merci de venir plus nombreux tous les ans. Je reconnais une bonne partie des têtes de ce soir, mais je suis ravi de constater que notre Questions pour un jambon dépasse les frontières du village. Peut-être pourrons-nous un jour organiser un concours dans toute la région…

Des gens couinent en réponse.

— Quoi qu’il en soit, comme vous pouvez le voir ce soir, votre mairie vous entend : l’an passé, beaucoup m’ont fait remarquer que, malgré ma diction et mon timbre de voix trèèès proche, il manquait quelque chose pour vraiment ressembler à Julien Lepers. Grâce à Robert ici présent (Un homme au premier rang se tourne vers la salle en agitant bêtement la tête.), les différences s’estompent !

Son discours interminable s’étire à propos de chaque administré qu’il reconnaît. Il finit quand même par : « Ce n’est pas le tout, vous n’êtes pas là pour m’entendre déblatérer, mais bien pour eux ! » Un spot s’allume et éclaire un coin de la scène où pendent plusieurs jambons de la taille d’une cuisse de cochon. L’adjoint du maire rappelle le nom de l’association, puis commence à appeler les premiers candidats. Les hommes nommés s'étonnent, puis râlent quand ils comprennent que c’est madame qui les y a inscrits. Celle-ci râle : « Allez ! fais pas ton fier ! En plus, je suis sûr que tu vas gagner ! » L’homme, probablement bronzé par les activités agricoles, soupire un « Tu fais chier, Monique ! » Les femmes sautillent jusqu’à la scène. Moi, je sirote ma vodka, tandis que Wes joue avec une de ses créoles.

La première manche enchaîne des questions faciles. En guise de buzzer, les participants doivent retourner des boîtes à cris d’animaux. Selon qu’il entend un mugissement, un braiment, un croassement ou un hennissement, l’adjoint du maire sait qui a la main. Le mari de Monique, Jean-Claude, encore plus bronzé sous les projecteurs, enchaîne les bonnes réponses et se qualifie le premier pour la deuxième manche. Pour faire passer les personnes suivantes, les bonnes réponses traînant, chaque réponse correcte finit par valoir cinq points. Sur mon siège, entre chaque gorgée de vodka, je fulmine que l’on puisse se tromper à des quizz aussi simples.

La deuxième manche est moins aisée pour Jean-Claude qui choisit le questionnaire sur les fleuves français. Il finit quand même avec trois points. Ses adversaires ont quant à eux moins de chance. Avec un seul point, ils doivent s’affronter dans un jeu décisif laborieux, lors duquel je râle ouvertement :

— Comment ne peut-on pas identifier Daniel Balavoine ?! On l’écoutait il y a vingt minutes encore !

C’est le moment choisi par Wes pour se lever. En passant devant moi, ses fesses réveillées par ses talons frôlent mon visage. Je veux le croquer.

Je replonge mes yeux sur la scène. Il n’y a pas à dire, le destin de Jean-Claude me tient en haleine. Je sais qu’il va gagner. Et son air nonchalant m’amuse. Il répond aux questions comme si on lui demandait le sel. « Ben, le voilà. » Et sa femme, qui lui crie de sourire après chaque bonne réponse, me fait marrer.

La troisième manche est plus compliquée pour Jean-Claude, dont le public scande le prénom. Il n’est pas fait pour cette épreuve. Il trouve soit la réponse un ou deux points avant la fin du compte à rebours, soit son adversaire, une petite vieille frêle se fait souffler les réponses. Bien sûr, l’adjoint au maire n’entend rien. Moi, je râle. Quand Wes revient, je peste toujours contre Jean-Claude.

— C’est Ulysse ! Ulysse ! chuchoté-je, alors qu’il me tend un nouveau verre de vodka.

Après un coude à coude infernal à un ou deux points, Jean-Claude chute sur Madame de Fontenay. La petite vieille gagne.

— Elle ne le mérite pas. Elle a triché.

— Je vois que tu t’amuses !

— Obligé !

Je souris jusqu'aux gencives. Ça me rappelle les soirées paroissiales de mon enfance. Nous n’avions pas de Questions pour un jambon, mais j’y retrouve le côté simple et honnête. À la bonne franquette, comme disait ma mère. Je retrouve ce soir une sorte d’aisance. Je suis dans mon élément. Je viens d’ici. Et pour une fois, j’apprécie pleinement le moment sans ma mère qui me culpabilise de ne pas montrer autant de joie qu’elle, ou au contraire d’avoir hésité à l’accompagner. Ou bien est-ce simplement Wes qui me met à l’aise ?

Quand la petite sorcière reçoit son trophée, elle ne trouve rien d’autre à dire que :

— Eh bien, c’est plus dur que dans mon canapé.

Tout le monde se marre. Sauf Monique et moi.

— Salope, marmonné-je.

— C’est la doyenne du village… souffle Wes.

— Vieille salope, alors.

Un type monte sur scène récupérer le jambon que la vieille ne peut pas porter. Jean-Claude redescend avec de faibles applaudissements. Sa femme chuchote, mais tout le monde l’entend : « Tu as fait exprès de perdre, parce que c’est Josiane, c’est ça ?… C’est pas touchant… C’est pathétique… Tu ne lui fais pas une fleur en la laissant croire moins bête qu’elle l’est… Et puis, le jambon était pour moi. » La deuxième partie se prépare. Le premier candidat monte sur scène.

— Il y a combien de parties comme ça ? demandé-je en me tournant vers Wes.

— Autant que de participants, mais t’inquiète, on ne restera pas jusqu’au bout. C’est marrant, mais comme toute bonne chose, faut pas abuser. Et puis, il y a aussi le concert et le feu d’artifice.

Lorsque je fais à nouveau face à la scène, un flottement s'est emparé de l’animation. Le public se jauge. L’adjoint du maire répète son appel et, cette fois-ci, c’est mon prénom que j’entends. Je pivote vers Wes.

— Tu-

— Quitte à t’amuser, autant gagner un jambon, non ?

Je rougis. Mon gobelet se met à trembler. La femme dernière nous a compris que je suis le candidat recherché. Elle se lève et me pointe du doigt.

— C’est lui !

J’ai l’impression d’être désigné coupable de je-ne-sais-quoi. Probablement outrage à la pudeur. Je ne veux pas. Je suis pétrifié.

Sous la pression de la salle et de Wes, je vide mon verre, qui a désormais un goût de trahison, me pince la racine du nez, rends le gobelet à Wes et me lève. Ce n’est qu’à ce moment-là, au tangage de la salle et aux éclairages qui deviennent flous, que je me rends compte de mon ivresse. J’ai dû boire l’équivalent de neuf doses de vodka. C’est beaucoup. Même pour un alcoolique.

Je remonte la rangée de chaises en essayant de ne pas tomber, puis grimpe sur la scène. La femme qui suit ne se fait pas prier – elle s’est inscrite toute seule. Survoltée, et un peu pompette, elle agite les bras en tous sens.

Quand j’arrive derrière mon pupitre, mon cœur se met à battre très fort. Je ne veux pas. J’ai envie de partir en courant. Je n’entends plus la voix du faux Lepers. D’ailleurs, maintenant, de près, ou beurré, il me fait vraiment penser à l’ancien animateur. Les projecteurs m’aveuglent. Le public est plongé dans un mi-flou-mi-obscur qui me permet de me convaincre que nous ne sommes que cinq.

Je jette un œil à mes concurrents pendant les présentations officielles et repère Jackie tout à ma gauche, ses lunettes pendant au bout de sa chaînette. Elle a retiré son immense chapeau, mais gardé son t-shirt Questions pour un jambon. Jouer contre une documentaliste… j’ai perdu d’avance. Le deuxième homme est un prof d’histoire… Je suis carrément foutu. J’éructe discrètement une vapeur de vodka. Je suis mort.

La partie n’a pas commencé. Je peux encore prendre mes jambes à mon cou. C’est ce que je m’apprête à faire, quand Wes m’apparaît dans le public. Il applaudit à s’en briser les phalanges. Ses magnifiques phalanges… J’inspire lentement. Allez ! Pour lui faire plaisir… Je souris mécaniquement. Ça va aller.

Après avoir chacun essayé son buzzer – j’ai droit au braiment de l’âne, comme un signe du destin –, le faux Lepers s’écrie :

— Place au jeu !

La lumière ne se tamise pas. L’habillage sonore arrive en décalé. Néanmoins, avec le public et l’alcool, je me crois vraiment chez Lepers.

— Dans quelle ville repose la dépouille de Bernadette Soubirous ?

Je retourne mon âne et coiffe Jackie au poteau. Une nouvelle exhalaison de vodka s’échappe de ma bouche. Je penche la tête un instant pour la ravaler.

— Nevers.

— Bravo ! Un point.

J’ai beau avoir cumulé les années de catéchisme, je n’ai pas réussi à retenir grand-chose. Les Notre Père et Je vous salue Marie sont restés, comme un traumatisme, mais tout le reste s’est envolé avec ma foi – si tant est que les informations se soient un jour accrochées quelque part. En revanche, Bernadette Soubirous, je m’en souviens très bien. Même s’il me reste quelques flashes de la vierge, c’est avant tout Gabriel qui s'imprime dans ma mémoire. Pas l’archange, le garçon qui m’a fait prendre conscience de mon désir pour les hommes. Nous étions en retraite spirituelle, en cinquième. Après quatre jours à Lourdes, notre catéchiste avait souhaité nous faire découvrir la dépouille de la sainte. À Nevers. Nous dormions à l’hôtel. Par deux. J’étais tombé sur lui. Gabriel. Tout le monde le détestait. Il cherchait désespérément à se faire aimer. Il s’investissait et s’intéressait trop à tout. Nous ne pouvions pas discuter sans qu’il surgisse, avec ses gilets en polaire et ses survêtements à pression, des siècles après la mode. Comme les autres, je l’exécrais. Je préférais que la haine collective s’abatte sur lui plutôt que sur moi. Pourtant, dès le premier soir, mon aversion a fait place à l’intérêt. Il n’avait aucune notion de pudeur. Il se lavait la porte de la salle de bain grande ouverte et sortait nu de la douche. Mon regard ne quittait pas son sexe et ses testicules qui pendaient sous mon nez. Son pubis était poilu comme je ne l'aurais jamais. Je voulais caresser ce long torse et ce corps laiteux, y perdre mes doigts, ma peau, mon visage… Il ne s’est rien passé. J’étais tétanisé. Lui s’exhibait de plus en plus, jusqu’à ce dernier soir où il a fini par se masturber sur son lit, la lumière crépitant encore. Il m’invitait à en faire de même. À m’approcher. J’étais fou d’envie, mais incapable du moindre mouvement. J’ai dormi les yeux ouverts, sans savoir pourquoi je n’avais pas bougé.

Je retourne machinalement mon âne.

— Stieg Larsson…

Jackie braque les yeux sur moi, les paupières et la bouche plissées. Son visage est tellement froncé qu’il me fait penser à une tête japonaise antistress. Elle envoie tant d’antipathie qu’elle en devient sympathique. Je ravale un gloussement. Qu’elle se rassure, elle a toutes ses chances face à moi. Le hasard ne sera pas toujours en ma faveur.

Ma respiration s’encombre. Une goutte dégouline le long de ma joue. Est-ce la vodka ? Les projecteurs ? Je jette un œil à mes camarades. La seconde femme, la pompette, a disparu. Jackie est debout à côté du faux animateur. Le prof d’histoire, je crois, m’examine depuis son pupitre. Mes oreilles bourdonnent. Je n’entends rien. Je le rassure d’un mouvement de main. Il froisse ses lèvres et se tourne vers Jackie. J'en fais de même. La documentaliste retire ses lunettes qui rebondissent sur ses seins au bout de sa chaînette, et lève les bras au ciel, victorieuse. Elle revient à sa place et me fusille du regard en passant. J’ai dû louper quelque chose…

J’étouffe un relent de vodka. Je plaque une main sur la bouche. Je lève les yeux. Des dizaines de paires d’yeux sont posées sur moi. Je suis encore debout, côte à côte avec Jackie. Julien Faux-Lepers me dévisage.

— Quoi ?

— « Chanteuse, auteur-compositrice-interprète et pianiste française, née le 1er juin 1988… » Tu as buzzé.

J’ai fait ça, moi ? Le professeur d’histoire a disparu à son tour. Je le cherche dans la foule, mais ma vue se trouble. Une boule se forme dans ma gorge. Je crache alors le premier nom qui me passe par la tête.

— Christine and the Queens.

Mes oreilles bourdonnent. Le silence s’épaissit. Ou je n’entends plus rien. Ma tête ralentit, comme une platine en fin de vie. Je n’arrive pas à focaliser. Je hais la vodka…

— Christine and the Queens, dites-vous ?… C’est une excellente réponse !

Des applaudissements ou des hurlements étouffés éclatent quelque part. La silhouette de Wes se meut, évanescente parmi les ondées. Soudain, la tête de Jackie-la-Documentaliste se forme à cinquante centimètres de mon visage.

— Félicitations… grogne-t-elle d’une voix claire.

Puis ma gorge se déchire et je vomis sur sa poitrine et les lunettes pendues à sa chaînette.

***

Wes et moi sommes assis sur les marches de la porte vitrée de sa cuisine, le cul à l’intérieur, les pieds sur le trottoir. Je sirote un thé à la menthe censé calmer la nausée.

— Tu vas rigoler : c’est une astuce que m’a filée Jackie.

J’avale une gorgée. Après avoir renvoyé le contenu de mon estomac sur Jackie, je me sens beaucoup mieux. Je pose la tasse et mange le sandwich qu’il m’a confectionné à partir d’une tranche du jambon que j’ai remporté.

— J’ai vraiment gagné… ?

— Oui, je te dis !

— Mais-comment ?

— À ton avis ? En donnant les bonnes réponses !

— Mais-je n’ai même pas le souvenir d’avoir répondu à une seule question…

— Et pourtant, il y en a eu : Stick Larsson et le commissaire Machin-Chose, les arbres japonais, le questionnaire sur Apple… enfin, il y en a trop !

— Putain… J’ai gagné quelque chose !

Wes fige son regard sur moi, puis explose de rire en secouant la tête.

Je croque un nouveau morceau et le mâche lentement.

— C’était surtout de la chance… marmonné-je.

— Situation préventionnelle ?

— Quoi « prévention situationnelle » ?

— Ça ? De la chance ?

Je hausse les épaules. Un couple traverse notre champ de vision et se dirige vers la place de la mairie.

— Sérieusement, tu sors ça d’où ?

— J’ai lu un bouquin de 500 pages sur la criminologie pour un polar que je n’ai jamais terminé. Cette information inutile a dû stagner dans un coin de mon cerveau…

— Et t’as gagné un jambon.

Je me tourne vers lui. Je souris au ralenti, comme dans un anime.

— Oui. Et j’ai gagné un jambon.

J’enfonce alors le croûton dans la bouche, j’avale le bout et me jette sur mes pieds. Un sourire déchire mon visage.

— Oh là ! Ça va ? s’inquiète Wes.

L’excitation se glisse sous ma peau et pulse dans mes veines. Ta da da. Ta da da. Elle s’accélère comme un larsen.

— Je me suis amusé comme un petit fou. Et j’adore qui tu es, Wes. Ta liberté d’être, ton optimisme et l’amour que tu portes sur tout.

— Toi, t'es encore bourré…

— J’adore ta tenue. Tu es excellent ! Tu es si politique ! Je n’aurais jamais cru que tu sois accepté dans cette salle des fêtes et pourtant, aucun homme ne t’a regardé de travers.

— Ils sont habitués maintenant, tu sais…

— Ne dis pas ça comme si c’était normal. Personne n’aurait eu la force de s’imposer comme tu l’as fait. Moi, je n’aurais jamais pris le temps d’habituer quiconque à quoi que ce soit. Enfin, je n’ai jamais pris ce temps. J’ai toujours honte de tenir la main d’Arthur… Même dans le Marais.

Je lui tends la main.

— Quoi ? me demande-t-il, surpris.

— Allons danser ?

— Tu es sûr que ça va aller ? Tu ne vas pas vomir à nouveau ?

— Non non, t’inquiète.

Il se lève, claque la porte de la cuisine et prend ma main. Je ne la lâche pas. Nous remontons la rue pour rejoindre la mairie.

La nuit et les lampadaires du village nous enveloppent. Les boom boom du concert nous parviennent étouffés. Mes doigts jouent avec les larges articulations. Ses créoles s’agitent dans tous les sens et résonnent dans la nuit. Mes chaussures claquent l’asphalte. Je n’arrive pas à concentrer mon attention. Mon cerveau vient de comprendre quelque chose de plus grand que lui. Il ne parvient pas à l’appréhender.

— Quoi ? s’étonne-t-il encore.

— Je suis fan de toi.

— Pff… n’importe quoi ! Tu es encore saoul.

— Mais si, je te jure ! C’est pour ça d’ailleurs que je t’aimais à l’époque. Tu étais tout ce que je voulais être. Ta vie me paraissait plus simple. Plus heureuse.

Il sourit tristement. Sa main frémit dans la mienne.

— Pour moi… tout était compliqué. Ma vie est devenue complexe à ce moment-là, en fait. Peu de temps après mon coming out. Je ne sais pas s’il y a un lien… Avant, j’écrivais pour m’amuser, pour avoir des vies que je ne pouvais pas vivre. Un jour, j’étais un alien venu sauver le monde (en réalité, je ne délivrais qu’un seul quartier d’une toute petite ville, mais bon…). Le lendemain, j’étais un enfant gâté, aimé… Après, il y a eu cette obsession d’être publié, du geste politique, de faire exactement ce qu’il fallait. Et écrire est devenu si sérieux, si ennuyeux. J’avais 17 ans et je ne vivais que pour produire le chef-d’œuvre. Je pouvais bien sûr continuer d’écrire des histoires de superhéros, mais il ne fallait surtout pas qu’elles ressemblent à des superhéros. Le récit devait être une bagatelle, une excuse à la forme. La forme, la forme, la forme, voilà la seule chose qui devait importer. C’est à ce moment-là que j’ai arrêté les rimes dans mes poèmes pour le vers libre. Je pensais que j’atteignais le stade ultime de la poésie, comme Pikachu devenu Raichu.

« J’ai relu récemment mes poèmes. Le résultat était affreux. Au lieu de vers libres, il n’y avait que des accumulations de mots, comme un collier de pâtes composé par un maternel. Comment ai-je pu sérieusement me croire poète ?

Mon cerveau tourne à plein régime. Il est plus rapide que moi et je n’arrive pas à saisir tous les éclairs qui me frappent.

— Et puis, aujourd’hui, il y a toute cette histoire de fric que j’ai flambé alors que je suis normalement le type de personnes à faire le tour de toutes les boutiques d’un centre commercial avant de commencer à dépenser pour être sûr de profiter des meilleures soldes ou à passer des heures sur Booking et Google Maps pour trouver la meilleure chambre d’hôtel, au meilleur prix, avec la meilleure promotion. Il y a ce boulot que j’ai abandonné sans donner d’explication, alors que je préviens toujours mes collègues lorsque j’ai cinq minutes de retard…

Je m’arrête, lui lâche la main et baisse la tête.

— Je suis dans une merde monumentale, Wes… Si ça se trouve, je ne suis même plus marié. J’ai abandonné Arthur il y a deux semaines et je ne lui ai pas donné de nouvelles depuis…

Je relève le menton et plante mes yeux dans les siens.

— C’est quoi mon problème ? Déjà, à l’époque, c’était quoi mon problème ? Pourquoi tu ne voulais pas de moi ?

Il déglutit. Il n’a pas prononcé un mot en dix minutes. Ses yeux vont et viennent entre les miens et le t-shirt « Fashion victim » qu’il m’a prêté après mon « accident » sur Jackie. Puis il baisse la tête.

— J’aimais quelqu’un d’autre, murmure-t-il.

— Alors, les deux petits pédés, on s’est perdus ?

Je m’écarte instinctivement de Wes et tourne la tête. Quatre silhouettes s’approchent de nous.

Annotations

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Cloine
Ce poème a été inspiré par la frustration que je ressens face aux réactions des gens quand je leur assure que je ne voudrai jamais être mère. Foutez-moi la paix.
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« Tout ce que l'on a vécu tous les deux, tous ce que nous avons partagé, je ne l'oublierai pas. D’ailleurs rappelles toi de ces après-midis tout les deux à se perdre dans les rues de notre ville, à explorer des endroits aussi paumés que nous deux, à mélanger nos langues et nos doigts, à allumer une clope après avoir fait l'amour, à rigoler comme des gamins et traverser la départementale en courant, croyant que juste parce que nous étions défoncés, nous étions invincibles. Mais je me trompais, rien, ni personne, même pas notre amour, est invincible.
Notre amour est parti, emporté par le vent. C'était beaucoup trop parfait, il fallait qu'on revienne à une putain de malheureuse réalité, il fallait qu'on se détruise pour se réveiller de notre rêve beaucoup trop idéal. Et nous avions réussi à retrouver la vraie vie, après notre escapade au septième ciel. Et regarde-nous, maintenant nous sommes juste deux êtres brisés que le temps a séparé, que l'arrivée du printemps a fait crever. La passion était trop forte et on a finit par prendre feu ,et  à présent, les cendres de notre amour s'est mélangée à la cendre de nos joins, nos éclats de rires se sont envolés en même temps que nos baisers. Il ne reste plus que mes larmes et le sang qui coule sur mes bras pour t'oublier, ou au moins pour faire semblant d'y arriver.
Depuis que nous nous sommes quittés, il ne me reste plus que mon corps a quitter, à m'envoler ,retrouver mon âme perdue au creux de ton cou, retrouver nos souvenirs ou du moins retrouver ce qu'il reste de nous, car je sais que toi je ne pourrais jamais te retrouver. Alors, je prends sur ce qu'il reste de moi, je prend sur les morceaux de mon cœur brisé pour essayer de reconstruire mon cœur . Je sais que sans toi, je n'y arriverais jamais, car un premier amour, comme toi, ça ne s'oublie pas. J'essaye donc de donner l'impression que sans toi j'y arrive alors que je n'y arriverais jamais, car seul ton amour pouvait me tenir en vie et depuis que tu es parti, je ne cesse de périr un peu plus chaque jour... »
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Défi
Blake Spume

Aujourd'hui je vais vous raconter trois histoires qui me sont arrivées, comme ça vous comprendrez peut-être mieux ce que que peux nous apporter … un livre.


Il a quelques mois j'ai découvers un café et dans ce café il y avait des étagères dans le fond de la pièce et sous le bar. Dans ces étagères il y avait des livres et mon père me dit: “Tu peut en prendre un.” .
Comment ça en prendre un?
Demain tu reviendra avec un des tiens et tu le mettras à la place de celui que tu as pris.


Sur le coup j'ai été époustouflé devant un tel concept, il fallait avoir une sacrée confiance en les autres pour faire ça sans surveiller ni rien. Je me suis dis que cette confiance venait d'un amour profond pour les livres. Un livre ça se partage:
Eh frangin j'arrive pas à dormir, tu lis un peu à haute voix?


Un livre ça s'échange:
T'as fini ton livre? Moi aussi, on échange?


Un livre ça se donne:
Frangin tiens! Et lis la première page: “Le plus doux des amours est l'amour qui unit deux frères.”.


Nous en sommes à la deuxième histoire. Un livre se garde toute une vie. C'est dans les années 40, lors de la seconde guerre mondiale que mon grand-père, patient dans un hôpital apprend à relier les livres, ces livres il les a ramenés. Aucun de ces livres, que je sache, ne s'est désagrégé et je sais que plus tard ils seront dans ma biliothèque puis dans celle de mes enfants et ça c'est le plus beau des cadeaux.


Enfin voici le troisième et dernier récit. Un livre est un plaisir des sens. J'ai découvers un jour une librairie, une petite librairie qui paraissait invisible pour les passants, dans cette librairie il y avait des rayons sur les murs mais surtout des amas de livres posés en tas à même le sol, des piles et des piles. Un euro cinquante, deux euros, ce n'était pas cher, peut être parce que les livres étaient anciens, une chance pour moi qui considérait que justement ils avaient, comme ils étaient anciens, plus de valeur. J'en pris un et mis mon nez entre ses pages, je caressais les pages d'un autre et enfin je feuilletait les pages du troisièmes.



Tout ça pour vous faire comprendre qu'un livre peut devenir votre ami de toute une vie.
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