XXVI – L'Erreur fatale

7 minutes de lecture

J’attends que la barre de mise à jour Windows atteigne 100 %. Je m’appuie contre le dossier et bascule presque à la renverse. Je me raccroche au bureau dans un fracas.

— Ça va ?! hurle Wes de sa chambre.

— Oui oui !

Il arrive jusqu’à l’encadrement de son bureau, une serviette de bain à la taille. Mes yeux suivent malgré moi la ligne de poils qui part de son nombril et s’infiltre sous la serviette. Mon corps réagit de le savoir nu dessous.

— Je-je me suis trop appuyé contre le dossier. J’ai failli- enfin… tu vois…

Il éclate de rire.

— On dirait un enfant pris la main dans le sac. Je m’inquiétais juste pour toi.

— Merci bien, ça va.

Je lui souris. Il jette un œil sur l’ordinateur.

— Ça ne marche pas ?

Il s’approche. Son ventre mince se trouve à quelques centimètres de moi. Son odeur de pain d’épice m’enveloppe. Si je tendais le cou et la langue, je pourrais le mordiller. Ça y est, j’ai envie de le mordre.

— Windows se met à jour. Désolé, ça peut être long. Ça fait des mois que je ne l’ai pas ouvert. Ça doit t’étonner.

— Non, pourquoi ?

— Tout est technologique, tout va vite à Paris. Non ?

— Oui, mais je n’utilise jamais mon ordinateur non plus.

Ou presque. J’évite de parler de Tumblr. Il tourne la tête vers moi et sourit.

— Quoi ?

— Ça fait bizarre de t’avoir chez moi.

— Bizarre bien ou bizarre mal ?

— Bizarre. C’est tout… Allez, je file à la douche !

Il sautille, comme un athlète de saut à la perche, et court jusqu’à la salle de bain.

Mes jambes me tirent. Nous avons passé l’après-midi à marcher dans les vignes de l’ancienne voie romaine, à contempler les vestiges de cette civilisation dont je ne sais rien. Nous avons discuté de tout, sans jamais aborder la fin de notre amitié, si je peux l'appeler comme ça. Au lieu de parler de nous, il m’a interrogé sur ma vie à Paris. Et je n’ai pas pu m’empêcher d’embellir ma ville. Je ne sais pas si je cherchais à parader devant celui qui ne sait pas ou si, comme une œuvre d’art, Paris se contemple avec du recul. Probablement un peu des deux. Puis, il a évoqué ses histoires d’amour :

— Moi, je ne peux pas m’en empêcher : j’aime vite, j’aime fort et j’aime toujours. Je n’ai jamais réussi à oublier mes sentiments pour une personne, même les pires salauds qui m’ont fait des crasses dans le dos. Le pire, c’est mon dernier ex, à La Cage d’Avignon. Je danse. Il danse. Puis je ne le vois plus. Je m’inquiète, tu vois, parce qu’il fait souvent de la spasmophilie. Alors je le cherche partout dans la salle, dans les toilettes… sans le trouver. Je panique, je m’apprête à partir quand, finalement, je le vois sortir de la backroom, la bouche en cœur. Je m’approche, je l’engueule et il me dit : “De deux choses l’une. Un, je déteste qu’on me hurle dessus après que j’ai joui. Deux, je ne t’ai pas trompé, je ne connaissais pas le type.”

— Le connard.

— C’est comme ça que j’ai appris qu’il se tapait tout ce qui bougeait et que, pour lui, la conception de la fidélité c’est de ne pas baiser deux fois avec le même plan cul. Tu vois le genre ? Eh bien ! même lui, je ne peux pas m’en empêcher : je l’aime encore. Il viendrait chez moi ce soir, ça repartirait comme en l’an 40.

— Alors qu’il est infidèle ?

— Alors que c’est un connard. Et ce serait pareil pour tous les autres !

Un peu plus loin, devant une borne antique qui marquait les distances le long de la via Aurelia, il a résumé :

— Je n’ai jamais eu de chance en amour… Je finis toujours par me faire tromper ou le type part avec un autre. Mes relations ne durent pas plus de trois ans. Comme le film. Le happy end en moins.

Wes ouvre le robinet dans la salle de bain. Je suis toujours face à l’ordinateur qui se met encore à jour. Mes hormones se demandent s'il a tourné le loquet dans la serrure. Sinon, est-ce une invitation ? Dois-je vérifier ? M’attend-il ? Bien sûr que non, il n’a pas envie de moi. Je l’ai connu en proie aux plus fortes émotions pour moi en première et il ne ressemble en rien à ce qu’il dégageait à l’époque. Il me fixait sans cesse, un sourire en coin. Quand nous étions seuls, il parlait pour ne rien dire et mieux m’observer. Il se tenait très près, sa main toujours prête à grimper la mienne. Il m’envoyait des piques pour que je me mette faussement en colère et que je lui saute dessus. Comment pourrais-je lui en vouloir de ne pas avoir envie de moi ? Nous ne nous sommes pas vus depuis treize ans. Des milliards de litres d’eau ont coulé sous les ponts. Je suis marié. Je vis à des centaines de kilomètres. Et il déteste l’infidélité. Je la révulse aussi. Mais me pâmer devant un corps chaud ne signifie pas plonger.

Le fond d’écran Windows apparaît enfin. Je pivote le siège face au bureau. Après de nouvelles minutes de chargement, j’accède enfin à ma boîte mail. Entre deux newsletters auxquelles je n'ai pas souscrit, s'affiche le dernier mail d'Arthur : « Sang d'encre ». Il date d'il y a deux jours.

Mon chéri,

Si tu as besoin d’espace, je t’en donne. Si tu as besoin d’aventure, je te l’accorde. Si tu as besoin de temps, il est à toi. Mais j'ai besoin de savoir ce qu’il se passe. Je dois calmer cette angoisse qui me ronge depuis deux semaines. Ai-je fait quelque chose de mal ? Ai-je dit quoi que ce soit qui t’a heurté ? S'agit-il de quelqu’un d’autre ? Que puis-je faire pour arranger la situation ?

J’ai appelé Blanche en début de semaine. Elle m’a dit que tu n’étais pas passé chez elle. Ça ne l’a pas rassurée. Elle était aussi inquiète que moi.

Je ne sais pas où tu es, ni ce que tu fais, ni dans quel état d’esprit tu seras quand tu ouvriras ce mail, ni si tu ouvriras un jour ta boîte.

Je vais sûrement te paraître matérialiste, mais ce n’est pas grave : notre compte est vide.

Avis, l’agence de location, a encaissé la provision pour la voiture et nous menace de poursuites judiciaires si tu ne la rends pas avant demain.

Ton travail cherche aussi à te joindre depuis lundi. Ton patron m’a averti que tu risquais un licenciement pour abandon de poste. Il semble à bout.

Enfin, un certain Jean m’a contacté sur Facebook. Se passe-t-il quelque chose avec lui ?

Je te pardonnerai tout. J’ai juste besoin de toi. Même si tu as fait des conneries. Je suis là. Je t’attends. Pégase aussi. Tu lui manques.

Je t’aime. Ne l’oublie pas.

Arthur.

Je joue de la roulette de souris pour survoler les autres messages. La moitié provient d’Arthur. Il y détaille plus ou moins longuement son niveau d’inquiétude. Les autres sont envoyés de l’agence d'Avis, de mon travail, de la banque… Ils s’impatientent tous plus ou moins.

L’histoire se réécrit. Je suis encore tellement pris dans les intrigues ridicules de ma petite vie que j’ai préféré croire que ce que je ne voyais pas ne bougeait pas. Or, même à 700 km, ma vie continue de se casser la gueule. Elle me ronge en temps normal ; sans moi, elle se désintègre. Elle est d’une fragilité affligeante.

Je devrais rentrer pour rendre cette putain de voiture. Ensuite, il faudrait que j’aille voir mon patron et m’aplatir devant lui en exagérant mes remords. Il ne pourrait que comprendre la situation et me garder à mon poste. Enfin, il resterait à rassurer Arthur.

J’ouvre Facebook. Les notifications et les réactions aux appels à l’aide d’Arthur sont moins nombreuses. Personne n’est capable de dire où je suis. Ma mère n’a pas pris la peine de lui répondre. Elle doit encore faire sa mauvaise tête. Je ne veux même pas lire les messages qui m’attendent. Je ferme l’onglet. Gmail réapparaît. Mon cœur ne palpite pas. Mes mains tremblent, comme si mon taux de glycémie venait de chuter. Ce n’est pas mon travail, l’argent ou la perspective de poursuites judiciaires qui m’angoissent. C’est la honte. Arthur a besoin de moi et je cherche égoïstement le bonheur à un millier de kilomètres, en le laissant mariner dans sa psychose. Une larme coule le long de ma joue. Voilà, la fête est finie. Il faut rentrer.

Je reprends le dernier mail d’Arthur et clique sur « Répondre ». Je tape seulement quatre mots. C’est bon, je rentre.

Ma vision se trouble. Je me mets à pleurer. Je vais rentrer. Je plante les yeux dans mes paumes et reste ainsi de longues minutes à sangloter. Je relève la tête et m’essuie les yeux. Wes repasse dans mon champ de vision, la serviette à la taille et les cheveux ébouriffés. Je l’arrête.

— Il y a de l’alcool à ton truc, Questions pour un cochon ?

— Bien sûr, pourquoi ?

— J’ai besoin de picoler.

Il agite la tête, le sourire éclatant son visage.

— Ouais !! We’ll go crazy tonight, baby !

Annotations

Recommandations

Cloine
Ce poème a été inspiré par la frustration que je ressens face aux réactions des gens quand je leur assure que je ne voudrai jamais être mère. Foutez-moi la paix.
1
0
0
1
spxgrl


« Tout ce que l'on a vécu tous les deux, tous ce que nous avons partagé, je ne l'oublierai pas. D’ailleurs rappelles toi de ces après-midis tout les deux à se perdre dans les rues de notre ville, à explorer des endroits aussi paumés que nous deux, à mélanger nos langues et nos doigts, à allumer une clope après avoir fait l'amour, à rigoler comme des gamins et traverser la départementale en courant, croyant que juste parce que nous étions défoncés, nous étions invincibles. Mais je me trompais, rien, ni personne, même pas notre amour, est invincible.
Notre amour est parti, emporté par le vent. C'était beaucoup trop parfait, il fallait qu'on revienne à une putain de malheureuse réalité, il fallait qu'on se détruise pour se réveiller de notre rêve beaucoup trop idéal. Et nous avions réussi à retrouver la vraie vie, après notre escapade au septième ciel. Et regarde-nous, maintenant nous sommes juste deux êtres brisés que le temps a séparé, que l'arrivée du printemps a fait crever. La passion était trop forte et on a finit par prendre feu ,et  à présent, les cendres de notre amour s'est mélangée à la cendre de nos joins, nos éclats de rires se sont envolés en même temps que nos baisers. Il ne reste plus que mes larmes et le sang qui coule sur mes bras pour t'oublier, ou au moins pour faire semblant d'y arriver.
Depuis que nous nous sommes quittés, il ne me reste plus que mon corps a quitter, à m'envoler ,retrouver mon âme perdue au creux de ton cou, retrouver nos souvenirs ou du moins retrouver ce qu'il reste de nous, car je sais que toi je ne pourrais jamais te retrouver. Alors, je prends sur ce qu'il reste de moi, je prend sur les morceaux de mon cœur brisé pour essayer de reconstruire mon cœur . Je sais que sans toi, je n'y arriverais jamais, car un premier amour, comme toi, ça ne s'oublie pas. J'essaye donc de donner l'impression que sans toi j'y arrive alors que je n'y arriverais jamais, car seul ton amour pouvait me tenir en vie et depuis que tu es parti, je ne cesse de périr un peu plus chaque jour... »
1
2
20
2
Défi
Blake Spume

Aujourd'hui je vais vous raconter trois histoires qui me sont arrivées, comme ça vous comprendrez peut-être mieux ce que que peux nous apporter … un livre.


Il a quelques mois j'ai découvers un café et dans ce café il y avait des étagères dans le fond de la pièce et sous le bar. Dans ces étagères il y avait des livres et mon père me dit: “Tu peut en prendre un.” .
Comment ça en prendre un?
Demain tu reviendra avec un des tiens et tu le mettras à la place de celui que tu as pris.


Sur le coup j'ai été époustouflé devant un tel concept, il fallait avoir une sacrée confiance en les autres pour faire ça sans surveiller ni rien. Je me suis dis que cette confiance venait d'un amour profond pour les livres. Un livre ça se partage:
Eh frangin j'arrive pas à dormir, tu lis un peu à haute voix?


Un livre ça s'échange:
T'as fini ton livre? Moi aussi, on échange?


Un livre ça se donne:
Frangin tiens! Et lis la première page: “Le plus doux des amours est l'amour qui unit deux frères.”.


Nous en sommes à la deuxième histoire. Un livre se garde toute une vie. C'est dans les années 40, lors de la seconde guerre mondiale que mon grand-père, patient dans un hôpital apprend à relier les livres, ces livres il les a ramenés. Aucun de ces livres, que je sache, ne s'est désagrégé et je sais que plus tard ils seront dans ma biliothèque puis dans celle de mes enfants et ça c'est le plus beau des cadeaux.


Enfin voici le troisième et dernier récit. Un livre est un plaisir des sens. J'ai découvers un jour une librairie, une petite librairie qui paraissait invisible pour les passants, dans cette librairie il y avait des rayons sur les murs mais surtout des amas de livres posés en tas à même le sol, des piles et des piles. Un euro cinquante, deux euros, ce n'était pas cher, peut être parce que les livres étaient anciens, une chance pour moi qui considérait que justement ils avaient, comme ils étaient anciens, plus de valeur. J'en pris un et mis mon nez entre ses pages, je caressais les pages d'un autre et enfin je feuilletait les pages du troisièmes.



Tout ça pour vous faire comprendre qu'un livre peut devenir votre ami de toute une vie.
1
4
0
2

Vous aimez lire Étienne Bompais-Pham ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0