XXV – L'Écrivaillon de statuts Facebook

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Wes attrape la minuscule casserole et éteint le feu. Mes yeux sont fixés sur ses fesses plates. Il revient vers la table et verse l’eau bouillante sur les grains de café dans les deux verres. Il s’excuse encore pour le « pitoyable accueil ».

— Avant, j’avais une super machine Nespresso avec ses toutes petites tasses qui faisaient dînette, mais mon ex est parti avec. Depuis, je n’ai pas pris le temps d’en racheter. Et puis, je bois peu de café.

Il s’assoit sur la chaise devant moi. La cuisine fait l’angle de la maison et donne directement sur la rue, non ensoleillée à cette heure-ci. De temps en temps, des têtes passent derrière les voilages. La pièce est plutôt sans âme, avec des meubles Ikea blancs et basiques.

J’avale une première gorgée. Je grimace malgré moi. Le café est tellement fort qu’il a la texture du pétrole (et probablement son goût).

— Oui, désolé, je dose mal.

— Merci à toi pour l’invitation.

— Et merci à toi d’être venu ! Ça me fait plaisir que tu sois là. J’y pensais hier : ça fait treize ans qu’on ne s’est pas vus.

— L’âge d’un adolescent.

Il hausse un sourcil, étonné de ma remarque. Puis, il sourit aux anges. Mon œil ne peut s’empêcher de s’accrocher à sa boucle pendant négligemment à son oreille gauche. Je n’en avais pas vu sur un homme depuis des années.

— Et tu n’as pas changé. Tes comparaisons n'ont toujours ni queue ni tête.

Il me tire la langue.

— Et toi, tu as changé ?

— Oh oui !

— Qu’est-ce que tu deviens ?

— Ça ne va pas t’étonner, mais mes études de médecine ne se sont pas passées comme je l’espérais. La grande interrogation qui demeure, c’est : est-ce que j’ai foiré mes études parce que j’étais à Marseille et que je n’ai pas réussi à résister à la tentation ? Je passais toutes mes nuits au New et je me réveillais tous les matins dans un nouveau lit. Ou bien le désintérêt total pour les études de médecine m’a poussé au New du jeudi au dimanche ?

— Le New ?

— Le New Cancan, une boîte de Marseille. La première fois que j’ai tenté ma première année de médecine, je visais médecin sportif. La deuxième, infirmier. La troisième, kiné. Puis, comme mon père n’est ni Crésus ni Cosette, je n’avais ni fric ni bourse pour poursuivre ma dégringolade. Et entre la pizzeria de mon père et l’Intermarché, mon choix a été vite fait. Je pensais que ça serait temporaire. Ça va faire huit ans à la fin de l’année. Ça fait pitié hein ? À l’époque je ne jurais que par l'argent et le corps des athlètes…

Je me souviens, moi et mes quinze kilos de trop amoureux de lui étions vexés chaque fois qu'il évoquait son avenir radieux entouré d'apollons. Je me demandais s’il aurait voulu de moi si j’avais pesé moins sur la balance.

— Eh bien, figure-toi, malgré que je sois super loin de mes rêves de gosse, je suis heureux. Mon boulot n’est pas fatigant. Il me laisse le temps et l’énergie dont j’ai besoin. Quand je suis de l’après-midi, je peux sortir avec mes collègues sur Aix le soir et rentrer à pas d’heure. Quand je suis du matin, j’ai l’après-midi pour moi. Je ne m’attendais pas à cette vie-là, mais j’en suis heureux. Ce serait encore mieux avec un homme dans ma vie, mais je n’ai pas encore trouvé le bon.

— Riche, comme tu disais avant ? ricané-je.

— Non, un type qui accepte d’être heureux en dehors des qu’en-dira-t-on ? Je tombe toujours sur des tarés : les possessifs qui refusent que je sorte en boîte, alors que c’est là que je les ai rencontrés ; les richards qui veulent que je change de boulot, pour être leur secrétaire, par exemple (ils déchantent vite quand ils découvrent mon profil Facebook et mes fautes d’orthographe) – ; ou les queutards qui te disent qu’ils veulent une relation libre avant même que tu les aies embrassés pour la première fois.

« Si tu veux mon avis, trente ans, c’est l’âge de la désillusion : c’est le moment où tu te rends compte que le prince charmant n’aurait pas épousé Cendrillon si elle n’avait été qu’une souillon et que Belle aurait passé sa vie à essayer d’arranger la Bête à sa façon s’il ne s’était pas avéré être le super beau gosse qu’on connaît après le premier baiser.

Il se tait et plonge son regard dans son café gélifié. Sa phrase « malgré que je sois super loin de mes rêves de gosse, je suis heureux » résonne dans ma tête. Suis-je loin de mes rêves de gosse et incapable d’en faire le deuil, ou au contraire si près que je suis incapable d’être heureux ?

— Mais assez parlé de moi. Qu'est-ce que ça a donné ton école de commerce ? T'es devenu un grand économiste ?

Mon ricanement sec chasse mes rêves de gosse.

— C'était une fac d’éco, pas une école… Et l'économiste a tourné écrivaillon de statut Facebook si tu veux tout savoir… Cela dit, ça paie pas trop mal pour ce que c’est. Enfin, je suis marié, avec un chien.

Je lève ma main gauche pour lui montrer mon alliance. Je me rends compte du ridicule quand je me souviens l’avoir retiré avant mon escapade. Je rougis et la planque sous la table.

— Où est ton mari ? Encore à Paris ?

— Oui.

— Dis-moi, tu me parles de ton salaire, de ton mariage, de ton chien… mais es-tu heureux ?

— Je… euh… oui…

Son sourire est compatissant. Il n’ajoute rien. Il plonge les yeux dans son café et en avale une gorgée. Pourquoi ai-je bafouillé ? C'est con.

— Je me souviens, maintenant que tu en parles : tu écrivais. Des poèmes à la pelle. Combien m’en avais-tu donné ? Des dizaines, je pense !

— Euh… oui… désolé…

— Arrête, c’était trop mignon ! Si ça se trouve, je dois encore en avoir dans mes affaires du lycée. Je regarderai !

Je rougis et cache mon visage dans les vapeurs de mon verre. C’est cela, c’était mignon…

— Et aujourd’hui, tu continues ou ça t’est passé ?

Je manque de m’étouffer dans une gorgée bouillante.

— Oh, pardon ! Je ne voulais pas dire : genre, il faut que ça te passe… Je suis désolé, je suis maladroit… Si tu continues, c’est franchement très bien ! Genre, moi, j’ai trente-deux ans et je fais du karaté comme un gosse de dix. Tu ne commences pas le karaté à vingt-huit ans. Et pourtant… Ça me fait vachement du bien et j’adore ça !

Commencer le karaté à vingt-huit ans ou continuer d’écrire à trente… Je repense soudain à Marie et à son commentaire dans le jardin du Louvre. À mon besoin de partir pour trouver du sens à ma vie qui s’est enroulée pendant vingt ans autour de ce rêve absurde d’être publié. Je suis pathétique. Que de temps perdu…

— Je te demande encore une fois pardon… Je ne voulais pas te heurter…

— Ça m’a passé…

— C’est dommage. C’était toute ta vie.

Je bois cul sec la fin du verre. J’ai envie de dégueuler.

— Changeons de sujet.

Oui, je veux bien.

— Tu connais l’ancienne voie romaine de Pélissane ?

— Non…

— Eh bien, enfile de vraies chaussures : je te propose qu’on se fasse une petite randonnée cet après-midi. Ensuite, ce soir, c’est Questions pour un jambon et la fête du village.

— « Questions pour un jambon » ?! C’est quoi ce délire ?

— C’est un jeu organisé par le village, comme un loto, mais culturel. Le gros lot, c’est un énorme jambon sec. C’est vraiment délirant, tu vas voir. Et les fonds récoltés sont versés à une association – je ne sais plus laquelle. On le fait tous les ans.

J’écarquille les yeux. J’aimerais bien voir le culturel dans un Questions pour un champion version beauf, destiné à des soûlards séniors. Je sens déjà la honte bouillir en moi.

— Mais si tu veux, on peut se faire un restaurant et on va se prendre une glace après. Bon, je vois bien à ta tête que la fête du village ne t’enchante pas. J’imagine qu’à Paris tu dois avoir de vraies fêtes. Et à la pelle. Resto ce sera !

Il se lève. Je ne dis rien sur les fêtes sacrifiées sur l’autel de l’écriture.

— Bien sûr, tu dors ici cette nuit.

— Euh…

— Ce n’était pas une question.

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Cloine
Ce poème a été inspiré par la frustration que je ressens face aux réactions des gens quand je leur assure que je ne voudrai jamais être mère. Foutez-moi la paix.
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« Tout ce que l'on a vécu tous les deux, tous ce que nous avons partagé, je ne l'oublierai pas. D’ailleurs rappelles toi de ces après-midis tout les deux à se perdre dans les rues de notre ville, à explorer des endroits aussi paumés que nous deux, à mélanger nos langues et nos doigts, à allumer une clope après avoir fait l'amour, à rigoler comme des gamins et traverser la départementale en courant, croyant que juste parce que nous étions défoncés, nous étions invincibles. Mais je me trompais, rien, ni personne, même pas notre amour, est invincible.
Notre amour est parti, emporté par le vent. C'était beaucoup trop parfait, il fallait qu'on revienne à une putain de malheureuse réalité, il fallait qu'on se détruise pour se réveiller de notre rêve beaucoup trop idéal. Et nous avions réussi à retrouver la vraie vie, après notre escapade au septième ciel. Et regarde-nous, maintenant nous sommes juste deux êtres brisés que le temps a séparé, que l'arrivée du printemps a fait crever. La passion était trop forte et on a finit par prendre feu ,et  à présent, les cendres de notre amour s'est mélangée à la cendre de nos joins, nos éclats de rires se sont envolés en même temps que nos baisers. Il ne reste plus que mes larmes et le sang qui coule sur mes bras pour t'oublier, ou au moins pour faire semblant d'y arriver.
Depuis que nous nous sommes quittés, il ne me reste plus que mon corps a quitter, à m'envoler ,retrouver mon âme perdue au creux de ton cou, retrouver nos souvenirs ou du moins retrouver ce qu'il reste de nous, car je sais que toi je ne pourrais jamais te retrouver. Alors, je prends sur ce qu'il reste de moi, je prend sur les morceaux de mon cœur brisé pour essayer de reconstruire mon cœur . Je sais que sans toi, je n'y arriverais jamais, car un premier amour, comme toi, ça ne s'oublie pas. J'essaye donc de donner l'impression que sans toi j'y arrive alors que je n'y arriverais jamais, car seul ton amour pouvait me tenir en vie et depuis que tu es parti, je ne cesse de périr un peu plus chaque jour... »
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Défi
Blake Spume

Aujourd'hui je vais vous raconter trois histoires qui me sont arrivées, comme ça vous comprendrez peut-être mieux ce que que peux nous apporter … un livre.


Il a quelques mois j'ai découvers un café et dans ce café il y avait des étagères dans le fond de la pièce et sous le bar. Dans ces étagères il y avait des livres et mon père me dit: “Tu peut en prendre un.” .
Comment ça en prendre un?
Demain tu reviendra avec un des tiens et tu le mettras à la place de celui que tu as pris.


Sur le coup j'ai été époustouflé devant un tel concept, il fallait avoir une sacrée confiance en les autres pour faire ça sans surveiller ni rien. Je me suis dis que cette confiance venait d'un amour profond pour les livres. Un livre ça se partage:
Eh frangin j'arrive pas à dormir, tu lis un peu à haute voix?


Un livre ça s'échange:
T'as fini ton livre? Moi aussi, on échange?


Un livre ça se donne:
Frangin tiens! Et lis la première page: “Le plus doux des amours est l'amour qui unit deux frères.”.


Nous en sommes à la deuxième histoire. Un livre se garde toute une vie. C'est dans les années 40, lors de la seconde guerre mondiale que mon grand-père, patient dans un hôpital apprend à relier les livres, ces livres il les a ramenés. Aucun de ces livres, que je sache, ne s'est désagrégé et je sais que plus tard ils seront dans ma biliothèque puis dans celle de mes enfants et ça c'est le plus beau des cadeaux.


Enfin voici le troisième et dernier récit. Un livre est un plaisir des sens. J'ai découvers un jour une librairie, une petite librairie qui paraissait invisible pour les passants, dans cette librairie il y avait des rayons sur les murs mais surtout des amas de livres posés en tas à même le sol, des piles et des piles. Un euro cinquante, deux euros, ce n'était pas cher, peut être parce que les livres étaient anciens, une chance pour moi qui considérait que justement ils avaient, comme ils étaient anciens, plus de valeur. J'en pris un et mis mon nez entre ses pages, je caressais les pages d'un autre et enfin je feuilletait les pages du troisièmes.



Tout ça pour vous faire comprendre qu'un livre peut devenir votre ami de toute une vie.
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