XXIV – Papi

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— C’est la prochaine à droite, mec.

Je m’arrête au feu.

— Eh oh ! C’est vert !

— Je sais, réponds-je. On est à deux minutes, c’est ça ?

Il regarde son téléphone.

— C’est à l’angle.

Je jette un œil dans le rétroviseur. Personne. J’inspire profondément.

— Tu flippes, papi ?

Je tourne la tête vers le jeune Théo, assis sur le siège passager. C’est un gamin de 17 ans que j’ai ramassé sur le bord de la route à la sortie du Grau-du-Roi. Le remords d’avoir à nouveau planté Blanche tournait dans ma tête. Il a fallu que je m’arrête pour aider le premier venu. Il se trouvait à l’angle d’un rond-point. Dès que j’ai baissé la vitre pour lui demander sa direction, il m’a donné du fil à retordre.

— Le plus loin d’ici. Vous allez où, vous ?

— À Lançon-Provence.

— Connais pas. C’est à combien de kilomètres ?

— Cent.

— Hummmm… (Ce fut interminable, avant qu’il s’écrie :) Awesome!

C’est quand il a ouvert la portière que j’ai fait attention à son accoutrement. Nike vertes montantes, pantacourt jaune et maillot de basket à l’effigie de je ne sais quelle équipe.

— Qu’est-ce t’as ? Tu veux un selfie ?

J’ai détourné le regard. Il a bouclé sa ceinture et posé les pieds sur le tableau de bord. Je n’ai rien osé dire.

Je lui ai alors tendu le plan avec mes indications au marqueur noir.

— Il n’y a qu’à suivre le trait que j’ai dessiné.

— C’est une blague ?

Il a hurlé de rire. Il a ensuite demandé si je n'étais pas tel certain gars qui fait je ne sais quoi sur Instagram, probablement une sorte de Vidéo Gag (qu'il ne connaissait évidemment pas). En trois phrases, j'ai pris vingt ans. J'ai alors passé la première et, avec un léger cahot, nous sommes partis.

— Bon, sérieux, c’est quoi ça ?

— C’est une carte. Je te nomme officiellement copilote.

— Alors, de deux choses, mec. Un, je n’ai pas cinq ans : tu ne me fais pas passer la pilule en me faisant croire que je suis ton « copilote ». Deux, j’utilise pas ton truc. Je sais même pas comment ça fonctionne.

Il a jeté la carte sur la banquette arrière. Il a sorti un iPhone de son pantacourt.

— File-moi l’adresse.

— Tape « Intermarché de Lançon-Provence ».

Tout en tapant son écran, nous avons fait les présentations. Lorsque l’itinéraire s’est affiché sur son écran, il a sorti un câble et l’a branché sur l’autoradio. Au bout de quelques secondes, la voix d'un chanteur que je ne connais pas a envahi l’habitacle.

— Tu fais quoi dans la vie ?

Il glousse en jetant son téléphone dans le bac sous le levier de vitesse.

— Qu’est-ce qu’on en a à foutre ?

Il croise les bras et plonge le regard dans le paysage qui défile.

— C’est vraiment un truc de vieux, ça. Ça change quoi que je sois en terminale L, S ou ES ? Tout comme toi, ça va changer ta conduite d’être professeur de math ou éleveur de licornes  ? Non. Alors, pourquoi poser la question ?

Je serre les dents. Ce gamin est fatigant. Le pire, c’est qu’il n’a pas tort. Et puis, c'est quoi cette histoire d'éleveur de licornes. Après le faux Arthur, lui… Ça existe vraiment ?

— Où tu vas alors ?

— Je me casse de chez ma daronne, elle me pète les couilles.

— Elle ne va pas s’inquiéter ?

— Elle est habituée.

— Tu vas chez des amis ?

— Je t'ai dit que je ne connais pas ton Lançon-Provence.

Je hausse les sourcils. Je n'aurais pas dû cueillir un gamin sur le bord de la route. C'est trop compliqué à cet âge-là…

— T’as 18 ans ?

— T’as peur que je porte plainte pour détournement de mineur ?

Je m’arrête sur le bas-côté.

— Sors.

— OK OK, j’ai 19 ans, ça te va ?

Je plisse les yeux.

— Pourquoi vous faites tous ça, les vieux ? Vos yeux se transforment en rayon X, comme Superman ? Vous pensez pouvoir déceler le vrai du fake en faisant comme ça ?

Je grogne intérieurement. J’embraie et redémarre.

— Tu trouveras quelqu’un pour te ramener au Grau ?

— Je verrai. Je dormirai peut-être là-bas.

— Je ne suis pas sûr qu’il y ait un hôtel. Le plus proche, ce sera Salon-de-Provence.

Il glousse et récupère son téléphone.

— Pas besoin d’un hôtel quand t’as ça, mec.

Il me montre Grindr, l’application de rencontres gay. J’écarquille les yeux.

— Fais gaffe avec ça, tu sais-

— Sérieux, mec, si c’est pour me casser les couilles pendant une heure et quart, dépose-moi là. J’irai ailleurs avec quelqu’un d’autre.

— Une heure et quart ?

— C’est le temps du trajet, répond-il en me montrant Waze et l’heure d’arrivée affichée. Ce n’est pas de la sorcellerie, c’est de la tech-no-lo-gie, papi.

Il ricane. Je soupire de guerre lasse.

— Je ne comprends pas, tu n’as pas l’air si vieux que ça pour ne pas connaître les portables. T’en as pas ?

— C’est une longue histoire…

— On a une heure et dix-neuf minutes.

— On a pris cinq minutes ?

— Les bouchons, papi. Les bouchons…

Et me voilà parti à raconter ma vie pendant une heure à un gamin qui ne connaît encore rien à la sienne, mais me fait des remarques comme :

— Franchement, tu te prends la tête pour rien. Si ton mec-

— Mari.

— C’est quoi la différence entre un mec et un mari ?

—  10 000 euros.

Il a éclaté de rire.

— En fait, t'es un marrant, toi, tu sais ?

J’ai fini par décrocher un sourire.

— À droite. Oui, donc, si t'as peur que ton mari s’en aille parce que t'es toi-même, alors il n’avait rien à faire avec toi.

— Ah ! C’est beau l’amour quand on a 17 ans.

— J’en ai 19, je t’ai dit.

— Bref, quand on n’a pas 20 ans et qu’on n’a jamais eu de loyer, de boulot, de charges…

— C’est pas de l’amour, ça, c’est de la logistique, papi.

— Tu as toujours réponse à tout toi ?

— Et toi tu trouves toujours des excuses pour tout.

Pendant 45 minutes ensuite, j’ai eu des conseils sur la manière de « serrer » un mec.

— Je sais draguer, tu sais.

— Je croyais que t'étais fidèle.

— Tu m’énerves.

— Je t’en prie.

Une voiture klaxonne. Je sors de ma rêverie. Théo tapote sur son écran.

— Deux minutes, papi. Tu auras beau attendre le temps que tu veux, il sera toujours à deux minutes.

Je tourne à l’angle et l’Intermarché m’apparaît. Quand je pénètre le parking, je suis presque déçu de sa banalité. C’est un supermarché comme il y en a des milliers en France. Il n’est pas plus glamour que les autres et ne promet rien de mieux.

Je trouve un emplacement près de l’entrée du parking. Je m’y arrête.

— Évidemment, tu choisis la place la plus éloignée de la porte du supermarché et la plus près de la sortie. Tu vas t’en sortir tout seul ou tu veux que je te tienne la main jusqu'à la porte ?

Je coupe le contact. Je me tourne vers Théo. Il sourit. Je montre les dents et fais semblant de grogner.

— OK, je vous laisse tranquille, Roméo. Merci pour le voyage et pour ne pas avoir tenté de me violer. C’est cool, mec.

Il débranche son iPhone et sort de la voiture en se marrant. Il claque la porte et s’éloigne sans un regard derrière lui, dans ses habits jaune et vert. Je le suis dans mon rétroviseur, un peu inquiet de ce qui va advenir de lui.

Je reste cinq minutes à tergiverser, les yeux posés sur le banal Intermarché. Peut-être que Wes m'a oublié. Pas besoin de sortir pour le retrouver, il passera sous mes yeux. En même temps, si je veux décider de quelque chose un jour, il faut commencer par aujourd'hui. J’ai envie de voir Wes. Et je le peux. Mais le puis-je ? Je pense à Arthur… Où est-il quand j’en ai besoin ? Cela dit, je sais ce qu’il me dirait : crois-tu vraiment que le divorce soit la sanction adaptée à ce que tu t’apprêtes à faire ?… Même absent, il arrive à me convaincre celui-là… J'évite de compter jusqu'à cent et sors de la voiture.

Dehors, la chaleur m’étouffe. Je respire sourdement. Lorsque j’arrive devant les portes automatiques, je me fige et fronce le nez. Mon accoutrement est aussi ridicule que celui de Théo : chaussures bleu marine, short orange et t-shirt rose. Mes cheveux en bataille viennent chapeauter l’épouvantail que je forme. Je souris. Certaines choses ne changent pas avec l’âge.

À travers les vitres, j’aperçois Wes à sa caisse en train de discuter avec une vieille dame, en passant ses articles. D’ici, je vois ses mains aux phalanges anguleuses. Je fonds à nouveau. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai la banane. Le soleil est haut, la canicule bat son plein et je suis heureux. Même si je le voulais, je ne pourrais pas m’arrêter de sourire. Je fais un pas. Les portes s’ouvrent.

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Cloine
Ce poème a été inspiré par la frustration que je ressens face aux réactions des gens quand je leur assure que je ne voudrai jamais être mère. Foutez-moi la paix.
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« Tout ce que l'on a vécu tous les deux, tous ce que nous avons partagé, je ne l'oublierai pas. D’ailleurs rappelles toi de ces après-midis tout les deux à se perdre dans les rues de notre ville, à explorer des endroits aussi paumés que nous deux, à mélanger nos langues et nos doigts, à allumer une clope après avoir fait l'amour, à rigoler comme des gamins et traverser la départementale en courant, croyant que juste parce que nous étions défoncés, nous étions invincibles. Mais je me trompais, rien, ni personne, même pas notre amour, est invincible.
Notre amour est parti, emporté par le vent. C'était beaucoup trop parfait, il fallait qu'on revienne à une putain de malheureuse réalité, il fallait qu'on se détruise pour se réveiller de notre rêve beaucoup trop idéal. Et nous avions réussi à retrouver la vraie vie, après notre escapade au septième ciel. Et regarde-nous, maintenant nous sommes juste deux êtres brisés que le temps a séparé, que l'arrivée du printemps a fait crever. La passion était trop forte et on a finit par prendre feu ,et  à présent, les cendres de notre amour s'est mélangée à la cendre de nos joins, nos éclats de rires se sont envolés en même temps que nos baisers. Il ne reste plus que mes larmes et le sang qui coule sur mes bras pour t'oublier, ou au moins pour faire semblant d'y arriver.
Depuis que nous nous sommes quittés, il ne me reste plus que mon corps a quitter, à m'envoler ,retrouver mon âme perdue au creux de ton cou, retrouver nos souvenirs ou du moins retrouver ce qu'il reste de nous, car je sais que toi je ne pourrais jamais te retrouver. Alors, je prends sur ce qu'il reste de moi, je prend sur les morceaux de mon cœur brisé pour essayer de reconstruire mon cœur . Je sais que sans toi, je n'y arriverais jamais, car un premier amour, comme toi, ça ne s'oublie pas. J'essaye donc de donner l'impression que sans toi j'y arrive alors que je n'y arriverais jamais, car seul ton amour pouvait me tenir en vie et depuis que tu es parti, je ne cesse de périr un peu plus chaque jour... »
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Défi
Blake Spume

Aujourd'hui je vais vous raconter trois histoires qui me sont arrivées, comme ça vous comprendrez peut-être mieux ce que que peux nous apporter … un livre.


Il a quelques mois j'ai découvers un café et dans ce café il y avait des étagères dans le fond de la pièce et sous le bar. Dans ces étagères il y avait des livres et mon père me dit: “Tu peut en prendre un.” .
Comment ça en prendre un?
Demain tu reviendra avec un des tiens et tu le mettras à la place de celui que tu as pris.


Sur le coup j'ai été époustouflé devant un tel concept, il fallait avoir une sacrée confiance en les autres pour faire ça sans surveiller ni rien. Je me suis dis que cette confiance venait d'un amour profond pour les livres. Un livre ça se partage:
Eh frangin j'arrive pas à dormir, tu lis un peu à haute voix?


Un livre ça s'échange:
T'as fini ton livre? Moi aussi, on échange?


Un livre ça se donne:
Frangin tiens! Et lis la première page: “Le plus doux des amours est l'amour qui unit deux frères.”.


Nous en sommes à la deuxième histoire. Un livre se garde toute une vie. C'est dans les années 40, lors de la seconde guerre mondiale que mon grand-père, patient dans un hôpital apprend à relier les livres, ces livres il les a ramenés. Aucun de ces livres, que je sache, ne s'est désagrégé et je sais que plus tard ils seront dans ma biliothèque puis dans celle de mes enfants et ça c'est le plus beau des cadeaux.


Enfin voici le troisième et dernier récit. Un livre est un plaisir des sens. J'ai découvers un jour une librairie, une petite librairie qui paraissait invisible pour les passants, dans cette librairie il y avait des rayons sur les murs mais surtout des amas de livres posés en tas à même le sol, des piles et des piles. Un euro cinquante, deux euros, ce n'était pas cher, peut être parce que les livres étaient anciens, une chance pour moi qui considérait que justement ils avaient, comme ils étaient anciens, plus de valeur. J'en pris un et mis mon nez entre ses pages, je caressais les pages d'un autre et enfin je feuilletait les pages du troisièmes.



Tout ça pour vous faire comprendre qu'un livre peut devenir votre ami de toute une vie.
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