XXII – Le Pourquoi du comment

15 minutes de lecture

Serviette de bain sur l’épaule, panier de plage dans le poing et lunettes de soleil sur le nez davantage pour masquer mes cernes que me protéger du soleil, j’avance seul sur la bande de sable humide. Blanche passe l’après-midi à Montpellier. Pour éviter un face à face gênant avec Josie, voire une dispute concernant les « Parigots, tous ces pédés », j’ai préféré reprendre le chemin de la mer.

La grosse femme des deux derniers jours, dans son maillot une-pièce noir, arrête de s’étaler de la crème. Elle me fait un signe d'une main recouverte de pâte, pour m’inviter à m’installer à côté d’elle.

J’ai passé une nuit blanche à broyer du noir et de la frustration, à frôler les raisons de ma perte sans les saisir. Je n’ai pas envie de continuer de regarder les garçons marcher sur la plage et de me rouler dans le sable au gré des érections. Quitte à bouger pour rester en mouvement, autant que cela mène quelque part.

Mes pieds s’extraient du sable dans lequel ils se sont enfoncés et prennent d’eux-mêmes la direction que Boxer de bain rouge a prise la veille. J’avance de plage en plage, chacune délimitée par de longues avancées de pierres sur la mer, comme apportées par le courant.

Je me fige devant le panneau délimitant la frontière naturiste. Est-ce bien ce que je veux ? S’il me voyait, que penserait Arthur ? Je jette un œil derrière moi. Personne. Si l’on me surprend ici, je ne pourrais désigner aucun coupable : ni Kum Kardashian, ni la drogue, ni l’alcool. Un type côté textile me dévisage. Je dois paraître aussi con qu’un gars qui hésite sous l’enseigne d’une boîte à partouzes. S’il y a un endroit où il vaut mieux ne pas s’attarder, c’est bien là. Je franchis la frontière invisible.

Je ne m’attarde pas parmi les femmes, hommes et enfant déambulant dans leur plus simple appareil. Après quelques mètres, lorsque je me sens suffisamment loin de celui qui m’a repéré, je retire mon maillot et le fourre en vitesse dans le panier de plage. Je repars d’un pas plus vif.

Les regards brûlent mon corps. Les gamins autour de moi me mettent mal à l’aise. Je me sens aussi coupable que si je me baladais devant une école, un imperméable fermé jusqu’au menton. La présence de femmes me gêne. Je suis habitué à être reluqué, à évoluer parmi les hommes, mais les femmes m’intimident. C’est comme si je leur envoyais un message qui ne leur était pas destiné. Petit à petit, leur nombre se réduit et nous ne nous retrouvons plus qu’entre hommes. Puis les postures, les regards et les mains qui se caressent ne laissent plus de doute. Je suis dans la zone gay.

Un frisson me parcourt. Me voilà seul face à ma perversité. Puis-je encore jouer de la mauvaise foi et me persuader que je respecte mon désir d’ascèse ? Ce coin est destiné aux homos qui ne veulent pas subir les lèvres flétries des vieilles qu’ils ont réussi à éviter toute leur vie. C’est vrai. Mais il est surtout connu pour sa forêt magique et le libertinage que certains recherchent.

Je secoue les épaules et étends ma serviette à équidistance des homos les plus jeunes et de la mer. Je m’assois. Pendant un instant, je reste presque recroquevillé sur moi-même pour cacher mon sexe. Le front baissé, je jette de temps en temps un regard sur le groupe de quatre garçons de même pas vingt ans qui s’est installé en cercle à ma gauche. Ils hurlent de joie en buvant régulièrement leur canette de bière.

À ma droite, un homme seul d’une quarantaine d’années m’observe. Il m’envoie un sourire. Je ne vois que sa dent noire au milieu de sa mâchoire.

Pour éviter de me demander ce que je fous là, je me lève et marche, les jambes frêles, jusqu’à la mer. Je m’arrête devant les premières vagues. Je pose mon pied dans l’eau. Elle m’électrise. Le vent chaud m’enveloppe. Le plaisir de me trouver nu, en plein air, me caresse, puis me submerge. Voilà pourquoi je suis ici ! La honte s’égoutte peu à peu.

Je jette un œil derrière moi. Le type seul me fixe encore. Il n’a pas bougé lorsque je reviens à ma serviette. Je l'ignore et m’essuie le visage. Il ne va pas me gâcher l’après-midi. Cette immersion, comme un nouveau baptême, m’a fait tant de bien. Je me sens libéré de mes chaînes. Lorsque je me réinstalle sur ma serviette, je m’allonge cette fois-ci sur le dos et écarte légèrement les jambes.

Un jeune du groupe, blondi par le soleil, jette un regard dans ma direction. Je rougis légèrement. Je passe les bras derrière la tête et ferme les yeux. Je ne pense plus à rien. Quand le soleil me brûle le ventre, je me retourne. Je lève une paupière. Dent noire m’observe toujours. Le blondinet me sourit. Je couche mon visage sur le dos de la main et referme l’œil. Et malgré le bien-être qui m’enveloppe, les regards réveillent le casse-tête de la nuit. Qu’est-ce que je cherche ici au juste ? Il n’a jamais été question de ne faire qu’un avec la Nature…

— Tu étudies à Nîmes ? Aux Mines peut-être ?

Je lève la tête. Dent noire se tient à trois pas. Son sexe ridicule s’érige sous son ventre rond comme un ballon, qui tranche avec ses membres fins.

— Non. Je suis en vacances.

— Il me semblait que tu n’étais techniquement pas en vacances ?

Je ne prête pas attention à Arthur dans mon dos. Le type demande s’il peut s’installer à côté de moi. Je refuse gentiment. Il hoche la tête, mais ne bouge pas.

Derrière lui, je reconnais la démarche de Boxer de bain rouge et de son ami. Tous les deux sont nus. Je savoure le spectacle qui se balance de droite à gauche, de gauche à droite. Maintenant que j’en découvre un peu plus, les deux me donnent autant envie. En retour, leurs yeux glissent jusqu’à mes fesses désespérément collées à mes bourrelets. Ils sourient (charmés ou moqueurs, le soleil me le cache). Quand ils remarquent la présence du type planté près de moi, ils froncent le visage et poursuivent leur chemin.

— Tu fais quoi dans la vie ?

Je secoue la tête et reviens à mon interlocuteur. Je n’ai pas envie de lui causer. Il ne m’intéresse pas et plombe mon érection. Par gentillesse, je m’apprête à lui parler de Facebook et tout le tralala, lorsqu’un sourire malin s’étale sur mon visage.

— Je suis décorneur de rhinocéros.

Il s’étonne. Il ne connaît pas. En quoi ça consiste ? Je lui raconte des conneries qu’il avale comme il boufferait du sable si je le lui proposais en échange d’une tape sur les fesses. Après avoir écouté le récit d’un soi-disant voyage au Sri Lanka, il désigne les dunes du menton et me propose de l’y accompagner. Je refuse poliment.

— T’es sûr que tu ne veux pas que je m’assoie à côté de toi ?

— Certain.

Il reste un instant immobile, debout. Ses orteils aux ongles longs comme des serres grattent le sable. Finalement, il rejoint sa serviette.

— Décorneur de rhinocéros. Et pourquoi pas éleveur de licornes non plus ?

Je me tourne vers Arthur. Il est nu à côté de moi. Mes yeux sont aspirés par sa verge qui repose sur le haut de sa cuisse. La mienne se réveille. Mon regard scanne la plage. Tous peuvent repérer mon sexe érigé. Dent noire n'en perd pas une miette. Aucun jeune ne regarde dans ma direction. Boxer rouge, sans boxer, installé quelques mètres derrière avec son ami, me fixe des yeux. Il pose sa main sur son sexe tanné qu’il tire légèrement.

— Tu es libre.

Je dévisage Arthur. Ses yeux sont plantés dans les miens. Sérieux.

— Je te l’ai déjà dit. Ça fait treize ans qu’on est ensemble. Tu crois que mon amour pour toi s’arrêterait du jour au lendemain si tu couchais avec un autre ? On est au-dessus de ça, non ?

— Si. Je sais. Je t’ai moi-même pardonné tes écarts.

— Tu vois ! Alors, tu préfères quoi ? Rester là, à bander comme un crétin, puis rentrer ce soir et tenter de dormir sur ta béquille, ou faire ce dont tu as besoin ?

— J’en ai très envie, mais non.

— Toujours cette histoire de feu rouge que tu t’interdis de griller ?

Je ne réponds pas. Il relâche ses épaules et soupire, déçu. Je grogne en mon for intérieur. J’aimerais parfois être moins compliqué.

— Tu te crées ton propre Code, en fait.

— Quoi ?

— Tu ne franchis pas de feu rouge en vélo, même quand il n’y a personne, mais ne pas respecter un passage piéton ne te pose aucun problème. Tu ne télécharges pas de séries ni de films sans payer, mais, dis-moi, combien de pornos as-tu déjà achetés ? (Je le fusille du regard.) Alors, explique-moi, qu’est-ce qui te bloque aujourd’hui ?

Je maugrée et enfouis la tête dans le sable.

— Très belle image que celle de l’autruche. Elle illustre pas mal de chose.

Je relève un visage brûlant.

— Pourquoi m’emmerdes-tu comme ça ? Puis-je profiter d'une plage silencieuse et artificielle sans subir tes réflexions métaphysiques ?

— Chaque fois que nous parlons de sauna, cruising-bar ou carrousel du Louvre, poursuit-il sur le même ton, tu me dis que tu le fais parce que j’en ai besoin. Tu arrives à me convaincre que baiser avec d’autres est un sacrifice pour toi.

— Abrège mes souffrances, où veux-tu en venir ?

— Te souviens-tu comment nous avons commencé à coucher avec d’autres garçons ?

— Après que tu m’as trompé plusieurs fois, j’imagine.

— Faux.

Mes yeux le transpercent. Est-ce qu’il cherche à me tromper ? Non, bien sûr que non, il n’est qu’une hallucination. Il n’a aucun intérêt à avoir raison.

— C’était seulement quelques mois après notre rencontre. Après coup, je pense que tu flirtais avec la fin de notre lune de miel. C’était dans le grand parc de Salon, je ne sais plus comment il s’appelle.

Le parc du Général de Gaulle. À cette époque, un cousin d’Arthur cherchait pour nous un logement à Paris, quand j’ai été pris de panique. J’avais dix-sept ans et j’allais m’installer dans la ville la plus folle de France avec celui qui risquait d’être l’homme de ma vie, et je refusais de ne connaître que son corps. Ce jour-là, nous nous sommes installés sous un arbre, sur un coin d’herbe non cramé par le soleil, comme nous le faisions souvent, et je lui ai expliqué ma problématique. Il est resté silencieux quand j’ai terminé mon discours par « Je sais qu’il existe à Paris des saunas gay où il se passe des choses… tu vois… (Il a hoché la tête.) J’aimerais que nous y allions quand nous serons installés… » Il a mis quelques jours à me donner sa réponse. S’il avait refusé, je serais sûrement resté à Salon-de-Provence…

Fuck l’ascèse et les feux rouges ! Je me jette sur mes pieds. Mon empressement attire l’attention des lézards de la plage. Je les ignore. Je cherche des yeux les deux garçons. Ils ont disparu. Ils ont dû s’enfoncer dans la forêt magique.

Sans réfléchir, je file dans les dunes. Je fais exprès de passer à proximité du groupe de quatre garçons. Ils jouent aux cartes. Le blond m’envoie un sourire. Il me rappelle Birthday Boy et l'air coincé dans son univers.

— À toi David ! lui lance un ami.

David, donc… Il retourne à son jeu, les joues écarlates. Il jette un valet de cœur sur la serviette au centre du cercle. Le garçon face à lui hurle de désespoir.

Je grimpe la butte de sable. Arrivé en haut, je jette un œil sur la plage. Dent noire m’observe. Par erreur, je croise son regard. Il se lève lentement. J’écarquille les yeux et dévale la dune. J’avance rapidement et disparais avant qu’il arrive. Je tourne autour des hauts buissons. Je zigzague. Lorsque je n’entends plus que ma respiration, je ralentis. Je continue d’avancer. Je guette le moindre bruit à la recherche d’un indice qui me conduirait vers une scène à la Cadinot. Les moustiques ont déjà commencé leur œuvre. Leur bzz sauvage résonne autour de moi comme les trompettes de Jéricho. Quand je frappe ma cuisse, le prédateur est déjà loin.

J’ai parcouru quatre cents mètres. Je n’ai croisé personne. Je soupire. Ma fébrilité retombe. Je fais demi-tour en traçant de longs sillons dans le sable derrière moi. J’emprunte un autre chemin. Je scrute le sol, à la recherche de mouchoirs et préservatifs qui signaleraient les spots de rendez-vous. Mais rien.

À quelques mètres, surgit Dent noire qui marche le ventre en avant. Il semble heureux de me retrouver. Il ralentit pour caler son pas sur le mien. Je continue d’avancer en tous sens, pistant les garçons. Passe un homme nu, dégarni et pressé, sac à dos sur les épaules. Je garde le rythme. Il tente de me caresser sous l’œil excité de Dent noire qui nous fixe et se branle. Je le repousse gentiment en continuant d’avancer. Il fait un demi-tour et essaie une seconde fois, comme si en trois pas j'avais changé d'avis. Je le rembarre. Il hausse les épaules et file. Il n’a pas de temps à perdre.

Après dix minutes, toujours talonné par mon harceleur, je croise deux jeunes dans la mi-vingtaine. Ils portent des slips de bain, l’un rayé, l’autre bleu marine. Ils arborent de fiers muscles secs, comme je les aime, mais n’aurai jamais. Ils ne se regardent pas, comme un couple en chasse. Leurs yeux vides me scannent des pieds à la tête. Leur visage reste placide. Ils ralentissent. Je m’approche d’eux. Mon approche les repousse dans l’autre sens.

Je les piste, comme si leur première impression pouvait changer selon l’orientation du soleil. Ils ne me prêtent aucune attention. Après quelques mètres, ils passent derrière un buisson et n’en ressortent pas. Je m’arrête et fixe le fourré comme s’il allait soudainement se baisser pour me laisser observer. Au bout d’un moment, je hausse les épaules et fais moi aussi le tour du buisson.

Je les retrouve immobiles, l’un face à l’autre à s’embrasser et se caresser. Ils ont dû se rencontrer sur la plage finalement. Un couple ne s’isole pas dans la forêt magique ; il fait l’amour chez lui.

Le maillot de bain bleu marine écarte la tête et repère ma présence. Il chuchote quelque chose à l’oreille de son camarade. Ce dernier se retourne et me dévisage. Son œil descend jusqu’à mon ventre flasque et mes hanches charnues. Il secoue la tête. Maillot bleu marine ramasse son sac et s’éloigne. L’autre le suit.

Un crac derrière moi me fait sursauter. Dent noire. Je soupire. Je m’apprête à continuer de pister les deux jeunes, mais baisse les bras avant.

Je remonte la dune d’un pas rapide et rejoins la plage. Les deux garçons de la veille ne sont pas revenus. Ils ont dû rentrer chez eux. Le groupe de jeunes hurle à présent. La moitié de joie, l’autre de rage. Le David jette un œil dans ma direction. Je lui lance un sourire en dernier espoir.

La frustration frappe mes épaules. Je réalise qu’il ne se passera rien. Jamais il ne quittera ses potes pour baiser dans la forêt magique.

Parvenu à ma serviette, je fourre celle-ci dans le panier de plage. J’enfile mon maillot et fuis avec mon barda. Dent noire tente de me faire la conversation. Je pars sans prendre la peine de lui répondre.

J’ai envie de pleurer. Je me rappelle alors la déception et le temps perdu des fois précédentes avec Arthur. L’histoire était la même. Nous errions à la recherche de l’endroit où nous devions tourner pour rencontrer des garçons. Les rares types que nous rencontrions étaient trop vieux et peu ragoûtants. En fin de compte, il vaut mieux quelques mètres carrés dans Paris occupés par des candidats motivés, que plusieurs hectares fréquentés par des mecs frileux et incertains.

Je trace la plage les yeux plantés dans mes pieds et les joues gonflées comme un gosse. De retour dans la zone textile, je relève la tête. La mer s’étire face à moi. Un joli métis sort de l’eau presque au ralenti, dans un maillot bleu ciel, comme Daniel Craig dans Casino Royale. Je souris. Mon excitation revient. Il fait une tête de moins que moi, ses côtes sont légèrement saillantes et ses fesses plutôt plates. Il manque de forme. Pourtant, un je-ne-sais-quoi attire mon attention. Les contours de son visage. Ses lèvres qui s’ouvrent et se ferment comme si elles m’embrassaient. La façon d’écarter les bras pour inviter ses copines à le rejoindre. Et puis cette voix.

Je m'arrête. Je le connais. C’est Wes, le garçon dont j’étais amoureux en première. Il tourne la tête et se fige. Ses immenses yeux noirs plongent dans les miens. Pendant un instant, nous sommes deux cons qui se fixent sur la plage. Il est le premier à briser le silence. Il marmonne mon prénom, incertain.

— Oui ?

— Excellent !

Sans prévenir, il se jette à mon cou et dépose un bisou sur ma joue. Je marque un léger recul. Il s’écarte pour étudier mon visage. Je place discrètement le panier de plage devant mon maillot.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Je passe quelques jours chez Blanche, dans le centre du Grau-du-Roi.

— Blaaanche ! Comment elle va ?!

Je balbutie un très bien. Puis nous nous observons sans mot dire. Son corps n’a pas changé, pourtant son regard n’est plus le même. Il rayonne aujourd’hui, quand il paraissait toujours inquiet à l’époque. C’est encore lui qui brise le silence.

— Tu veux rester avec nous ?

Il désigne quatre paires de jambes dépassant de magazines féminins. Je trouve une excuse pour refuser poliment et éviter de lui expliquer que je préfère retrouver ma chambre pour soulager ma frustration plutôt que l’alimenter en finissant la journée à ses côtés.

— Quand t’en as marre du Grau, pourquoi tu passerais pas quelques jours chez moi, comme au bon vieux temps ? Je suis à Lançon maintenant. Je travaille à l’Intermarché. Je suis du matin en ce moment. Tu feras des grasses matinées et on sortira l’après-midi. Il faut absolument qu’on rattrape le temps perdu !

— Mais oui ! mens-je.

— Promis ? Tu viens ?!

— Je-Oui. Évidemment.

— Ciao, alors !

Il dépose un nouveau baiser sur ma joue et court rejoindre ses amies. Il se jette sur l’une d’elles et la chatouille. Elle crie. Les quatre magazines se rabattent sur leurs seins. Celle de gauche me fusille du regard. Elle doit me prendre pour un pervers. Je m’en vais.

***

J’ouvre un à un les placards. Je scanne les bouteilles à la recherche de la moindre goutte d’alcool. Je suis sobre depuis une semaine, abstinent depuis presque deux. Je n’en peux plus. Je ne tiens plus.

Josie dort à l’étage. Ses ronflements font trembler les murs. Blanche est encore partie. À Tarascon, cette fois. Je ne sais pas pourquoi. Elle a simplement laissé un mot sur la table de la cuisine.

Hier non plus, elle ne m’a pas dit ce qu’elle était partie faire. Il faut dire que je ne lui ai pas posé la question. Mais elle n’a pas semblé vouloir m’en dire plus. Quand je lui ai demandé comment c’était à Montpellier, elle m’a simplement répondu « Très bien. » Puis elle a souri tristement.

Parmi les huiles diverses et les différents vinaigres, rien ne ressemble à de l’alcool. Pendant deux secondes, j’envisage le vinaigre sombre qui me fait penser à du vin. Puis je me laisse glisser sur les tomettes.

— Qu’est-ce que je suis en train de foutre ?… Je ne suis pas un alcoolique en manque…

Comme Arthur l’avait prédit, la privation de sexe m’a tenu éveillé jusqu’à trois heures du matin. Pour fermer l’œil, j’ai dû me branler trois fois. J’ai déroulé le film de l’ultime nuit du dernier stage de théâtre où Wes m’a autorisé à le sucer discrètement dans son duvet, sans jamais me retourner la faveur. Les pourquoi de ma mère ont ensuite percuté mon crâne. Pour taire les questions sur les raisons de ma présence ici, j’ai imaginé Wes réclamant mon sexe pour se faire pardonner son erreur d’il y a quatorze ans, avant de finir courbé sur la table de sa cuisine. L’épuisement a finalement eu raison de moi.

Je claque la porte du placard. Je dois me rendre à l’évidence : il n’y a pas d’alcool. Pas même une Suze. Qu’est-ce que je fous là, chez le Petit Chaperon rouge et Mère-Grand, à manger du melon et à me coucher avant la nuit ? Ce n’est pas ça ma vie. Ce n’est pas qui je suis.

Je me relève. Il est temps que je vive ma vie, plutôt que de l’imaginer. Je revois Wes, nu, sur la méridienne du canapé Ikea que je me figure chez lui quand je me branle. Je cours sous la douche, glacée pour tenter de rafraîchir mes ardeurs. Quand j’en ressors, je suis plus convaincu que jamais. Je dois partir.

Je cours presque dans la chambre. J’attrape ma valise et y fourre mes affaires. L’image de Wes ne quitte pas mes pensées.

— Tu t’en vas ?

La voix de Blanche me fige. Je me retourne lentement. Elle se tient sur le palier, les poings sur les hanches. J’ai l’impression d’être Jean Valjean surpris par le curé, l’argenterie au poing. Je bégaie un oui.

— Tu n’as donc pas changé. J’espérais que cette fois-ci tu partirais en me disant au revoir.

Annotations

Recommandations

M.G Eloine
Qui n'a jamais soupçonné ces petites boules de poil dévoreuses de pâté d'être des génies manipulateurs au service d'un dessein qui nous dépasse? Suivez les aventures de Suzie et de son chat Duke dans une enquête délirante dont l'issue décidera de l'avenir de l'Humanité.

Avertissement: à lire en l'absence de félidés. L'auteur décline toute responsabilité en cas de griffure, morsure ou d'attaque psychique...
1
4
3
34
Roseline Lambert

Cet instant pourpre...

Voici l'automne qui pose son manteau de feuilles sous nos pieds,
Tandis que les peintres se jouent de ses couleurs sur leur toile,
Les enfants jouent encore, sur les pavés glissants ,et hissent la voile,
Ricochent les rires sur les ruisseaux, voyagent des bateaux en papier.

Le ciel nuageux fait de l'ombre aux jardins,
Il ramène une brise frissonnante sur la peau,
Mais les amants se réchauffent de baisers en vain,
Dans leur jardin d'éden, ils y étouffent leurs maux.

Je contemple le tableau, posée sur une branchage,
Seule dans mon arbre qui pleure son feuillage,
Sa verdure le quitte, son cœur se dénude.

Et les amants qui s'aimantent, s'alimentent de ça,
C'est le temps des baisers, un instant pour s'aimer,
Des lèvres qui salivent, les feuilles rougissent de ça,
Des couleurs prennent place, je peux encore rêver.

Cet instant de saison, chantons la à l'unisson,
Faisons place à la couleur, cessons d'avoir peur,
Bientôt les feuilles reviendrons, en attendant cette heure,
Profitons de ces goûts, des langues qui se délient, elles sont
La papille de tendresse, un vertige de sensation.

Cet instant de saison n'a qu'une seule couleur,
Celle de la vie, du sang, et celle du cœur...
2
0
5
1
Défi
nano

Je me souviens d'un temps où le chauffage électrique n'existait pas, tout du moins pas encore chez nous. À l'époque nous avions une cuisinière et un poêle à bois qui chauffait parfaitement (enfin presque) la maison. Je revois ce long couloir qui menait à nos chambres et au milieu de celui-ci le poêle à bois qui chauffait les pièces dont les portes restaient ouvertes pour que la témpérature de celles ci soit acceptable. La saison froide arrivant, c'était tous les soirs avec le même rituel que ma mère nous préparait nos briques (chauffeuses). Bien sûr elle les y avait mise depuis un bon moment, et dès qu'elle ouvrait la porte du poêle d'abord l'odeur du bois qui commençait à m'envahir, mais ce qui se rappelle le plus à mon souvenir et dont j'ai toujours l'odeur en mémoire, c'est l'odeur de ces briques chaudes que l'on emmenait précieusement , enveloppées dans un torchon, jusque dans notre lit. Une odeur de fumée incomparable, odeur de brique chaude qui me transportait. Quand on se glissait dans le lit au bout de quelques minutes, cette odeur se mélait à celle des draps et je me souviens que pendant quelques instants je me concentrais sur cette odeur qui en plus de la chaleur qu'elle procurait, m'apportait un bien-être immense et intense.
Maintenant il y a bien les bouillottes, mais rien à voir avec cette odeur si particulière de la brique chaude qui restera à jamais dans ma mémoire.
12
22
4
1

Vous aimez lire Étienne Bompais-Pham ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0