XXI – Le Menteur

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Derrière mes lunettes de soleil, les pieds plantés dans le sable, je déshabille deux garçons de mon âge qui passent à quelques mètres. Leurs serviettes de bain pendent nonchalamment sur une épaule. L’un d’eux, dans un boxer de bain rouge, me fixe des yeux en passant. Ils se dirigent lentement vers la zone naturiste gay de la plage.

Blanche, à côté de moi, est immobile sur sa serviette, les yeux fermés et les écouteurs vissés aux oreilles. Je me sens à ma place. Exactement là où je devrais être. Près de ma meilleure amie d'enfance. Rien de pervers ne va surgir de derrière un buisson pour me foutre dans une position impossible.

— Tu te rappelles quand nous avons passé notre été sur cette plage nous aussi ? Un peu plus loin. Là où les deux beaux gosses vont rouler leurs miches.

Arthur est lui aussi allongé à côté de moi. Ses lunettes de soleil à l’effigie de CAM4 sur les verres lui masquent les yeux.

— Comment oublier ? Nous avons passé nos journées dans la « forêt magique » !

C'est comme ça que le propriétaire du gîte où nous dormions il y a quatre ans nommait l'espace de drague gay dans les fourrés derrière les dunes. Le soir à table, son plaisir consistait à repérer aux démangeaisons de ses hôtes ceux qui avaient passé leur après-midi dans la « forêt magique ». Les mecs n’étaient pas les seuls à sucer : les moustiques, qui avaient compris le subterfuge, colonisaient la zone.

— Nous nous étions dit que nous y retournerions et finalement nous avons parcouru le monde sans prendre le temps de revenir ici.

— La mer, le soleil, le sexe et la liberté d’aller nus… des vacances de rêve…

— Un dévergondage en bonne et due forme, complété-je.

— N’aie pas peur des mots : de la bite et des culs. Point barre.

— Sans mauvais jeu de mots.

Avec un bon jeu de mots.

Je souris. Ces instants de dévergondage sont le moment où l’égoïsme et le partage ne font plus qu’un. J’agis comme si j’étais célibataire et Arthur prend son pied à m’observer un peu plus…

— Salope ?

— Ouvert, j’allais dire.

— Ne fais pas ton prude.

— Je me demande comment c’est aujourd’hui…

— Je pense qu'il vaut mieux changer de sujet.

Je me retourne sur la serviette. Blanche reste immobile à mes côtés. Cela doit faire une demi-heure que nous n'avons pas échangé un mot. Je sens le poids du silence. Ou de ma culpabilité.

— Ça te dérange si je ne suis pas bavard ?

— Tu ne l’as jamais vraiment été.

— Combien d’heures avons-nous passées au téléphone ?

— Beaucoup, tu as raison ! Mais quand on est ensemble, tu as toujours été silencieux. Tu es comme un iceberg.

— On me heurte, puis on coule quand on me rencontre ?

— Ta vie intérieure est plus riche que ce que tu laisses percevoir à la surface. C’est pour ça que j’ai toujours adoré lire ce que tu écris. Tu as la partie visible : ce que tu dis. Et puis tout le reste : ce que tu écris.

— Merci ?

— Il n’y a pas de quoi. Et pour répondre à ta question, non, ça ne me gêne pas. Ne te force pas à dire ce que tu ne veux pas partager. Sache seulement que si tu as besoin de discuter, je suis là, et je serais heureuse de t’écouter. Je te demande juste de ne pas souffrir en silence et de te reposer sur moi, ou quelqu’un d’autre, pour soulager ta conscience – ou je ne sais quoi.

Je fronce les sourcils. On dirait ma mère et son obsession de trouver quelqu'un pour que mon père se confie.

— Tu me le promets ?

— Oui oui.

***

Les deux hommes de la veille repassent à quelques mètres de moi, leur serviette virevoltant sur l’épaule. Le maillot rouge a été troqué pour un slip de bain jaune qui met en valeur son bronzage et sa queue. L’absence de marque de bronzage du boxer de la veille me confirme qu’ils dorent au soleil en tenue d’Adam. Je me remets sur le ventre. L’homme sourit et me lance un clin d’œil : il a compris mon manège. Je rougis.

J’ai rêvé de lui cette nuit. Je m’étais éloigné de Blanche pour errer dans la forêt magique, sa végétation désertique et ses moustiques, quand je suis tombé sur lui, dans son maillot rouge. La mer nous léchait les pieds. Ses yeux de braise me fixaient. D’une main, il se caressait le torse, de l’autre son membre raide à travers le tissu. Je courais jusqu’à lui et me jetais à ses pieds, vorace. Puis, je me suis réveillé. Le soleil perlait déjà à travers le store.

Depuis ce matin, une agitation m'anime. J'ai touché le fond du tube d'antidépresseurs et je ne remets plus la main sur l'ordonnance. Le stress commence à monter. Le va-et-vient des vagues ne me calme pas. Je n'entends que le hurlement des enfants qui courent et éclaboussent les adultes, et le bruit d'une balle qui cogne des raquettes en bois. La même grosse dame de la veille, dans son une-pièce noir, se tartine le corps de crème solaire pâteuse et me juge du regard. Elle ne supporte pas que je reluque les passants. Le soleil me brûle la peau.

Je voudrais ne plus penser à rien, mais le ressac de mes pensées ne veut pas quitter mon esprit torturé. Qu'a dit ma mère à mon père ? Est-ce que ce nouveau coup va l'entraîner plus bas dans sa chute ? A-t-il repéré la disparition de son arbalète ? Que vais-je faire de cette arme ? Et si je me faisais arrêter en sa possession, que trouverais-je à répondre ?

Blanche ouvre son panier de plage et en extrait un livre épais. Un marque-page est planté au trois quarts.

— Tu lis ?!

— Tu me prends pour une demeurée ? Bien sûr que oui, je lis. Je te rappelle qu’on était ensemble au CP.

— T’es bête ! Je sais que tu sais lire. Par contre, je ne pensais pas que tu aimais lire.

— Je lis, oui. Je te suis sur internet, tu sais ? Avant tu mettais des critiques de livres sur ton blog.

Elle me parle alors de Philippe Djian, des livres qu'elle a lus et de ceux qu'elle a moins aimés. Nous échangeons alors sur ses auteurs favoris et je lui conseille deux ou trois lectures « capitales ». Je n'imaginais pas avoir un jour cette conversation avec elle. Je pensais que sa culture s'arrêtait à NRJ et aux Enfoirés une fois par an. Cette discussion me redonne le sourire et me fait passer pour un connard.

— Je ne sais pas si on a le droit d’en parler, mais je regrette un peu qu’il n’y ait plus de nouvelles depuis un certain temps sur ton blog…

— Si, on a le droit d’en parler. Je n’en diffuse plus, parce que… je suis sur un autre projet.

— D’accord ! Hâte de le lire alors !

L'omission ne suffit plus, me voilà les deux pieds dans le mensonge. Je rougis. Le soleil fait heureusement diversion. Elle ouvre le livre et commence à lire.

De mon côté, je regarde mélancolique les garçons qui marchent sur la plage. Mon angle d’observation m’offre la meilleure vue sur leur anatomie, et le mouvement de leurs membres. Il y en a pour tous les goûts et tous excitent mon envie. J’aime cette décente impudeur de la plage et l’innocence de chacun à faire croire que l’on ne voit rien quand tous s'affichent sans vergogne. J’ai envie de gémir, de rouler mon visage dans les fesses musclées qui passent, puis de les malaxer en m’occupant d’une autre partie de leur corps… Mais je dois me focaliser sur mon ascèse et ma sobriété.

***

Le réveil bigouden me nargue, avec ses deux heures qui clignotent toutes les secondes tel un curseur sans cœur. Le plafond rougeoie par intermittences pour me plonger dans une ambiance sauna. Je suis incapable de fermer l'œil. Après avoir compté les moutons, j'ai égrainé les raisons de mon insomnie. La chaleur, l’absence d'activité, les couchers précoces, le manque d'alcool… rien n'y fait. Mon cerveau est une pierre qui dévale une pente sans fin. J'envisage presque de descendre me soûler au rosé, mais je refuse de me laisser emporter par l'alcoolisme. Alors je scrute le plafond, dans l'espoir d'y trouver le sommeil.

L'image de ma mère revient comme la dame blanche. Il faudrait que mon père parle à quelqu'un. Blanche me conseille de ne pas garder pour moi mes souffrances et de les partager pour les soulager. Suis-je donc si prévisible que ça, moi la directe descendance de mes parents, ceux-là même que j'ai quittés pour– ?

Je me redresse. Arthur est assis sur la chaise derrière la porte, toujours dans son pyjama et son bonnet de nuit.

— Qu'est-ce que tu fous là ?

— Nous y voilà.

— Nous voilà où ?

— Ah ben non…

Il grimace après avoir rayonné une seconde.

— De-qu'est-ce que tu racontes, Arthur ? Dis-moi !

— Tu ne comprends donc vraiment rien à ce qu'il se passe ?

— Que devrais-je comprendre ?

— Je ne peux pas te révéler ce que tu ne sais pas encore. Ne l'as-tu pas compris, ça ?

Je grogne et me tais. Pour un guide spirituel, il ne guide pas beaucoup…

— Je ne suis pas un guide spirituel.

Shh.

Je ferme les yeux pour m'isoler. Que dois-je comprendre ? Arthur semblait enthousiaste quand je lui ai demandé ce qu'il foutait là. Que peut-il bien vouloir dire ? Je me sens aussi con que lorsque je suis le seul à ne pas comprendre une blague qui fait rire tout le monde. Je baisse les bras et me laisse aller dans l'oreiller pour tromper le sommeil. Bien sûr, il ne se laisse pas berner aussi facilement. Mon cerveau dérive et se cogne aux rebords de ce voyage interminable.

Il y a dix jours, je ne me serais jamais cru déboucher en Camargue. Encore moins faire escale chez ma mère. Quand la maison brûle, je n'envisage jamais de l'arroser d'essence. Alors qu'est-ce que j'ai bien pu chercher chez ma mère ? Je savais qu'elle ne m'apporterait ni réconfort ni réponse à mes turpitudes. Seul Dieu pourrait m'aider… Con de Dieu ! À peine suis-je arrivé chez elle qu'elle cherchait à me foutre dehors. « Pourquoi t'es là ? » Si je l'avais su, je n'y aurais pas mis les pieds…

Je rouvre les yeux. Ça fait presque deux semaines que je suis parti et rien n'a changé. Je suis aussi perdu que quand j'ai fermé ma valise. Je fonce comme je fuis, sans m'arrêter pour réfléchir. Comme si l’important était de rester en mouvement… pour oublier l’absence de destination. J’ai foncé chez les uns et les autres sans jamais m’arrêter sur ce que j’y cherchais. Pas étonnant que je n’y ai rien trouvé…

— Voilà, nous y sommes !

Arthur lève les bras au ciel.

— Et toi, qu'est-ce que tu fous là ?

— C'est un combo ! Bravo ! Merci d'avoir joué !

Il applaudit.

— Calme-toi, je n'ai pas les réponses.

— Tu as les questions. La moitié du chemin est faite.

Je me laisse retomber dans l'oreiller. Je suis fichu.

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