XIX – Le Garçon honteux

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Je suis assis à l’imposante table de cuisine. Le soleil encore tiède traverse les vitres. Je plonge mécaniquement la tartine chaude dans le bol de café. Le beurre forme des auréoles d’huile à la surface.

Mes cernes ont foncé. J'ai passé la nuit à chercher une position confortable sur le matelas et sa protection de plastique, sans drap, ni couette, ni oreiller. Je n'ai pas arrêté de penser à l'histoire de mon père. Il était à une sonnerie de mourir, la cervelle plantée dans une flèche d’arbalète sous-marine. Si Arthur n’avait pas appelé, je serais arrivé chez ma mère pour ses obsèques.

Pour espérer trouver le sommeil, j’ai cherché à me rassurer. Si je n’étais pas parti, Arthur ne l’aurait jamais appelé. Si je n’avais pas été chez Narcissus, fumé, bu et participé à des paris à la con, j’aurais encore eu mon téléphone et Arthur n’aurait eu aucune raison d’appeler mon père. Voilà donc où voulait me conduire l’univers. Au secours de mon père.

Bien sûr, ce raisonnement, quoique rassurant, n'ôte pas le malheur de mon père et le risque d'une nouvelle tentative. L'appel n'a fait que repousser une échéance probablement inévitable. Et il est peu probable qu'Arthur l'appelle la prochaine fois.

Quand nous mangions une pizza décongelée en tête à tête, j’ai essayé de faire comprendre à mon père que sa famille est encore vivante et qu’il ne tient qu’à lui de renouer des relations. J’ai tenté de lui faire comprendre qu’il valait mieux se faire des amis et profiter de la vie, que rester enfermé chez soi avec Jean-Pierre Pernaut pour seule compagnie, en attendant sa femme qui ne rentre plus. Il restait bloqué sur sa famille énucléée. Je ne lui ai pas dit qu’il valait mieux qu’il quitte ma mère. À 22 heures, il est monté se coucher. Ma mère n’était pas rentrée.

Je trempe ma tranche de pain.

— Tu comptes rester combien de temps ?

Je lève les yeux. Ma mère referme la porte. Ses cheveux poivre et sel sont tirés en queue de cheval. Elle est en sueur. Elle revient sûrement d'une énième séance de sport.

— Je ne sais pas.

Elle s’assoit devant moi. J’avale une bouchée. Elle m’observe en silence, comme si elle s’en sentait obligée, mais qu’elle ne savait que dire ni que faire.

— J’ai beaucoup parlé avec papa hier soir.

— Ah bon ? Tant mieux ! Ça a dû le changer de sa télé !

Sans transition, elle me raconte par le menu sa journée avec les nonnes et sa soirée avec les pèlerins. Elle rayonne. Quand elle entre dans le détail des voyages de ses Parisiens, la passion que son visage reflète est telle qu'on dirait que c'est elle qui a rencontré des moines Shaolins. Je ne l'écoute pas. Cela ne me concerne pas. Seul mon père m'intéresse. Je rouvre la bouche quand son flot de paroles se tarit.

— Il avait besoin de parler.

— Qui ?

— Papa.

Son sourire disparaît et ses sourcils se froncent.

— J’essaie de lui faire comprendre qu’il doit parler à quelqu’un, mais il ne m’écoute pas. Il faudrait qu’il discute avec père Michel, mais monsieur refuse.

— Je ne pensais pas forcément à un prêtre…

— Un moine ?

Sa femme…

— Peu importe qui, tu me diras, tant qu’il parle. Moi, je le supporte plus. Il fout rien de ses journées, hormis regarder sa télé. Tu savais que, maintenant, il y avait du foot toute la journée ? Même quand il n’y a pas de matchs, ils trouvent le moyen d’en rediffuser. La dernière fois, je l’ai surpris en train de regarder la finale de la Coupe du monde 1998. À quoi ça sert ? Il connaît déjà le résultat ! Pire, j’ai appris, par hasard bien sûr, que nous payions quinze euros par mois pour du foot. Payer pour du foot ! Ce serait pour voir des amis ou même faaaire du foot, pas de souci. Mais là… Il dépense quinze euros par mois pour garder son cul sur le canapé ! Moi, je fais du vélo, je sors, je vois mes amies, je fais de nouvelles rencontres… je vis ! Et chaque fois que je quitte la maison, j’ai droit à de petites piques sur tout ce que je fais. Lui, tu sais ce qu’il est ? Un mollusque dans un fauteuil.

J’attrape le bol et sirote le café. Donc, pour résumer, mon père reproche à ma mère de l’abandonner et ma mère de ne pas s’amuser de son côté pour la laisser respirer. Où se trouve la vérité ? Moi, avec mon obsession du roman, me trouvé-je du côté de la grenouille de bénitier ou du céphalopode de canapé ?

— J’en peux plus de son fauteuil. Il y passe sa vie. Parfois, je me dis que s’il devait avoir un amant, ce serait lui. Dès qu’il rentre du travail, il ferme les rideaux, se pose dedans, allume la télé et s’endort. Puis il ouvre les yeux et regarde la télé. Je sais même plus faire la différence entre lui qui dort et lui qui est réveillé. Parfois, j’essaie de le stimuler. Je lui propose de m'accompagner aux fêtes paroissiales, mais monsieur est toujours trop fatigué… de quoi faire ? Pour certaines choses, ça m’arrange, tu me diras…

— Maman…

Quand elle se lance dans la présentation de son ancien calendrier de rapport sexuel, c'est trop pour moi. J’écarte mon bol de café.

— En plus, il râle tout le temps. Rien ne va jamais avec lui. Il me reproche de passer trop de temps à l’association… Mais il fait tellement rien que je suis obligée de m’occuper, non ? Franchement, je me demande parfois s’il croit encore en Dieu vu tout ce qu’il reproche à notre association. Lui, catholique, il devrait savoir que nous devons aimer notre prochain. Et puis, s’il n’est pas content, il n’a qu’à partir. Je peux très bien m’en sortir toute seule. Certaines familles y arrivent bien avec l’allocation chômage. Alors, moi qui ne dépense jamais rien…

Si leur situation ne change pas, en effet, elle finira par vivre toute seule, mais pas pour les raisons auxquelles elle pense. J'envisage bien de lui parler de l’arbalète, mais je doute qu’elle saisisse la gravité. Je la vois déjà me répliquant : « Il a pas de tripes ! Franchement, c’est s’il le faisait qu’il remonterait dans mon estime. » Damn !

Je me lève, range le bol dans le lave-vaisselle et passe une éponge sur la table. Ma mère sort. Quand j’entre dans le salon, rideaux et fenêtres sont ouverts, je l'entends à l'étage qui chante les louanges du Seigneur.

Je traverse la salle et observe le carré d’herbe tondu où hier encore nous déjeunions avec les crétins de pèlerins. Cette fois-ci, la table est vide, recouverte d’une toile cirée et d’une pellicule de rosée. La pelouse brille aussi. Je franchis la fenêtre et plante mes pieds nus dans le gazon humide. La fraîcheur matinale remonte dans mes jambes. Je frissonne légèrement en caleçon et t-shirt, en cette fin juin. À l’horizon, la cathédrale Notre-Dame se détache devant les volcans. Tout est vert et gorgé d’eau.

Cet après-midi, j’irai me promener. Renouer avec la nature me fera du bien. Je nourrirai ma sobriété et mon ascèse. Je me viderai la tête. Une balade, c’est exactement ce dont j’ai besoin. Je ricane. Randonner en Auvergne… me voilà raisonnant comme ma mère.

— Qu’est-ce qui te fait rire ?

Je me retourne. Elle me regarde, ses Crocs plantés dans le gazon.

— Je me faisais la réflexion que nous n’étions pas si différents, toi et moi, maman. (Son nez se pince. Je poursuis.) Je ne m’en rendais pas compte jusqu’à aujourd’hui, mais la nature me manquait.

— Quitte Paris. Tu n’as rien à faire là-bas.

— Il y a Arthur.

À peine si elle n'accompagne pas son haussement d'épaules d'une grimace.

— Paris est une ville de consommation, de perdition et de dépravation. Dieu a fait l’homme à son image, d’accord, mais ce n’est pas Lui qui a créé les grands magasins, c’est la bêtise humaine. Ici, tu serais heureux.

Je croise les bras. Je déteste quand elle cherche à m’évangéliser. Je ne sais pas si c’est une déformation professionnelle, si elle tente de ressusciter l’enfant de chœur qui est mort en moi ou d’exorciser l’homosexuel.

— Tu penses toujours que je ne t’aime pas. C’est faux. J’aime tout le monde, comme Jésus aimait chacun d’entre nous de la même manière.

— Oui, Il aimait autant Judas que sa propre mère.

— Pourquoi t'es là ?

— C'est quoi cette question ?

— Ça fait deux ans que tu ne viens plus à Noël, Pâques… et tu débarques chez moi comme ça un beau jour. J'ai le droit de savoir pourquoi.

Je ne sais que dire. Je n'ai pas de réponse à lui apporter. L'histoire du saumon et de la rivière ne la ferait même pas rire.

— Tu ne sais pas. Tu n'as vraiment pas changé. En dix ans, la seule chose qui a évolué chez toi c'est la taille des sottises que tu peux dire ou faire. Rappelle-moi pourquoi il fallait absolument que tu t'installes à Paris.

— De quoi tu parles, maman ?

Elle grogne de satisfaction.

— Bien sûr, tu ne sais pas ! Tu es un bateau à la dérive. Alors je vais te rafraîchir la mémoire. Tu es parti en conquérant il y a douze ans. Monsieur allait devenir un écrivain. C'était écrit. Aujourd'hui, qu'est-ce que t’es ?

Je suis tétanisé. Mes pieds gelés dans l'herbe. Mes mains sans poches dans lesquelles s'enfoncer. En sous-vêtements, je me sens nu. Et nul. J'ai vraiment dit ça à ma mère… J’ai même dû lâcher un « tu ne me reconnaîtras pas ». Seulement, je n'ai pas changé. Dix ans, et je suis le même garçon honteux.

— Un esclave de tes instincts primaires, incapable de réfléchir à sa propre condition. J'ai pu m'en rendre compte en échangeant avec ton copain Jean. Comme je t’aime, j’ai essayé de savoir qui était ce Jean qui te connaît si bien, semble-t-il. Tu vois, je me suis dit qu’il savait peut-être où tu étais. Comme je suis ta mère, j’étais aussi inquiète sur ton sort. Alors, j’ai accepté son invitation Facebook. Et ce que j’ai appris m’a blessée.

Mes jambes défaillent. J’attrape une chaise et m’assois. La rosée du matin grimpe ma colonne vertébrale. Ma mère sourit en croisant les bras. Elle avance lentement sur le carré de pelouse tondu. Elle me tourne le dos.

— J’ai voulu croire que le mariage te sauverait du péché. Mais non. J’ai appris à accepter le fait que mon fils puisse aimer un homme comme on aime une femme. Mais un seul homme, tu m’entends ? Je n'ai pas élevé un animal, guidé par ses pulsions. Tu crois que ce comportement t'ouvrira les portes du paradis ?

Elle se retourne et fiche ses yeux noirs dans les miens. Je me redresse et serre les dents. Me sauver du péché ? Je ne suis pas une âme à sauver. Elle ne me juge pas, ce que j’aurais pu entendre. Difficilement, mais je l’aurais fait. Non, elle me condamne.

— Je pensais que tu aimais tout le monde ?

— Ne joue pas avec les mots.

— Que t’a raconté Jean ? claqué-je.

— J’ai vu ses photos. C’est un homosexuel, comme toi. Bien sûr qu’il avait honte.

— Tu ne réponds pas à la question.

— Il n’a rien dit, mais son silence était éloquent : c’est ton amant. Tu as essayé de vivre avec lui et tu t’es rendu compte que l’adultère était aussi compliqué que le mariage, n’est-ce pas ?

Une bouffée d’air s’engouffre dans ma bouche. Je ne sais pas si je dois être soulagé qu’elle ne sache rien ou heurté qu’elle tire des conclusions sans fondement.

— Enfile un pantalon, rentre chez toi et, à défaut de te mettre avec une femme, va te faire pardonner par ce qui t'attend chez toi. Arrête de vivre dans des illusions.

— Maman, c’est toi qui vis pour des chimères ! Un Dieu que tu ne vois pas, un pèlerinage que tu ne fais pas et un mari que tu n’aimes pas !

Je me lève de ma chaise. Elle dresse le menton et me considère de haut, les paupières à demi-fermées.

Moi je vis dans le réel. Et tu veux savoir une chose ? Jean n’est pas mon amant. C’est juste un mec de Fontainebleau qui suit mon blog de cul où je publie des histoires érotiques, des vidéos et des photos de ma teub depuis un an. Après une semaine à fumer des joints, à boire de l’alcool et à me lever à midi, il a cru que j’allais rester vivre avec lui de pizzas surgelées et de films pornographiques.

Je m’approche d’elle, conquérant. Elle recule d'un pas.

— Tu me parles de dépravation parisienne, mais c’est justement pour elle que je reste à Paris.

Je me tais. Je respire un grand coup.

— C’est bon ? Tu as fini d’insulter ta mère en sa demeure ?

— Je me casse.

Je pivote sur moi-même et grimpe les escaliers. J’entre dans la chambre que j’ai occupée. J’enfile mes vêtements, j’attrape mes affaires et dévale les escaliers.

Ma mère se tient encore au milieu de son carré d’herbe tondu.

— Finalement, t'es vraiment comme ta sœur !

Je m’arrête. Je la dévisage. Ses yeux sont plissés et sa bouche tordue, comme une gamine vexée. Je m'apprête à lui envoyer une saloperie, mais me ravise au dernier moment. Je ne dois pas tomber dans son jeu malsain. Elle ferait de moi un coupable. Je secoue la tête et file à la cuisine. Je pose la main sur la poignée, avant de me raviser.

Je jette un œil dans le jardin. Elle me tourne le dos. Je laisse mes affaires, fais demi-tour et prends la porte d’en face. Je descends les escaliers et arrive dans le foutoir qui encombre le garage. Je scanne la pièce du regard. Je repère le plaid enroulé sur lui-même au-dessus d’une étagère où s'entassent perceuse, visseuse électrique, scie circulaire… Je grimpe sur la première étagère et me hisse jusqu’au sommet. J’attrape le paquet. Je me jette par terre et déroule la couverture. À l’intérieur repose sagement la longue arbalète. L’arme paraît si légère au regard des dégâts qu’elle aurait provoqués.

J'imagine très nettement le menton de mon père posé sur le bout de la flèche, plongé dans la pénombre du salon. Une larme se forme au coin de mon œil. Je l’écrase, je remets l’arme dans sa protection de fortune, avant de quitter la maison.

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