XVIII – La Pomme au pied de l’arbre

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Quand j’ouvre un œil, je n’ai pas le souvenir de m’être endormi. Je suis cloué entre quatre planches de lambris. Je me redresse. Les douleurs lombaires me rappellent par vagues la nuit passée dans la voiture.

Je passe un doigt sur le trackpad de l’ordinateur encore ouvert à côté du téléphone de mon père et de la boîte d'antidépresseurs. L’écran se réactive paresseusement. Il est sept heures. J’ai dormi quatre heures. Messenger me notifie de nouveaux messages d’Arthur et de Jean. Ce dernier a-t-il finalement envoyé les photos et vidéos à Arthur ? Est-ce à ce sujet que celui-ci m’écrit ? Je soupire. Si c’est le cas, il n’y a pas de quoi paniquer. Que pourrais-je y faire ? Je me déconnecte de Facebook. Parfois, il vaut mieux ne pas savoir.

Avant de redescendre, j’ouvre mon compte iCloud où sont sauvegardées les données de mon téléphone noyé, notamment mes contacts. Je note au feutre noir sur un coin de la carte de France les numéros de téléphone des personnes que je pourrais avoir besoin de joindre.

En bas, mon père est de nouveau plongé dans le noir devant un Nagui faussement hilare. Je pose les appareils sur la table du salon et m’installe dans le canapé. Hormis le son de la télé où une candidate braille une chanson, la maison est silencieuse. Je ne dis rien. Je sais que mon père cherche un moyen d’ouvrir la conversation. Les dialogues l’ont toujours mis mal à l’aise. Nous avons toujours fonctionné à trois, la télé, lui et moi. La mère de famille qui joue exulte de joie. Elle a trouvé les bonnes paroles.

— Tu as eu Arthur ?

— Oui. Il semble rassuré.

Je n’ai pas envie de décevoir mon père, et de lui expliquer pourquoi j’ai honte de parler à Arthur. Alors, je lui mens. À lui aussi…

— Tant mieux.

La candidate continue de chanter comme si elle se trouvait au Stade de France en 1999. Nagui s’emporte. La candidate fait du yaourt sur les paroles d’Aznavour !

— Maman n’est pas rentrée ?

— Non.

— Tu sais à quelle heure elle sera de retour ?

— Non.

Il change de chaîne. Sur TF1, l’actualité people de la semaine se concentre sur un déplacement clandestin de Beyoncé à Paris.

— Je ne sais jamais où est ta mère, ni ce qu’elle fait ni avec qui elle est. Elle vient et part comme dans un hôtel.

— Et toi, tu es le veilleur.

— Quoi ?

— Et toi, tu es laissé pour compte.

Notre œil reste hypnotisé par ce reportage de grande investigation qui nous conduit au Shangri-La. Une question m’obsède : qui a besoin de savoir où dort la star ?

— Je n’en peux plus de cette femme.

— Beyoncé ?

— Ta mère. C’est une vraie gamine. Quand je lui dis qu’il faut qu’elle me prévienne, quand elle part et quand elle rentre, elle me répond que je ne suis pas son père. Je ne suis pas son père, c’est vrai, mais j’ai quand même le droit de savoir. Toi, Arthur sait quand tu pars et quand…

Il ne finit pas sa phrase. Je tords la bouche, gêné.

— Je me demande parfois si je ne la préférais pas en dépression, entre deux boulots. Dieu lui a soi-disant montré la voie, mais je ne sais plus très bien quel Dieu… ni quelle voie… Celui que je connais prône le pardon, l’acceptation de l’autre. Mais ta mère est si en colère tout le temps. Tellement enfermée dans sa petite bulle.

Il se tourne péniblement vers moi.

— Ta mère n’a pas vu sa fille ni sa petite fille depuis quatre ans, mais elle ne se remet pas en question. Le problème, c’est toujours Delphine, l’égoïste, celle qui lui retire sa petite fille. Elle n’a pas vu ton frère depuis autant de temps que toi, mais elle préfère se planquer dans les Alpes pour une retraite religieuse, plutôt que visiter son fils à Salon. La religion place normalement la famille au centre de tout. Ta mère s’y met avant le reste… Elle est incapable de vous adresser une seule prière.

Il soupire et replante son œil dans la télé. Le faste d’un palace s’étire à chaque bord de l’écran.

— Sa vie, maintenant, c’est son association. Gare à celui qui voudrait s’immiscer. Je suis sûr qu’elle n’a pas apprécié que tu y mettes les pieds, d’ailleurs. La seule chose qui l’intéresse, ce sont ses pèlerins. Ils sont sa raison de vivre. Elle les soigne, les protège, leur fait à manger comme une gamine à ses poupées. Tout pour ces inconnus qui partent je ne sais où.

— Saint-Jacques-de-Compostelle.

— Je m’en fous.

Je comprends maintenant l’urgence qu’elle avait de me raccompagner ici alors qu’elle venait juste d’arriver. Je revois aussi clairement l’étincelle qui s’est allumée dans ses yeux quand elle pensait que j’étais un pèlerin, et qui s’est éteinte lorsqu’elle a compris qu’il ne s’agissait que de son fils.

— La seule chose que je sais, c’est que je me tue au travail pour qu’elle puisse dilapider l’argent qu’elle ne gagne pas pour nourrir ou promener des pèlerins qui ont les moyens de marcher six mois sans bosser jusqu’à Compostelle. Tout ça pour quoi ? Pour un billet au paradis. Mais ce qu’elle ne réalise pas, c’est qu’ici bas, seuls les billets de banque comptent.

Je réalise soudain que je suis ma mère. Je suis égoïste comme elle. Combien de nuits ai-je passées à écrire des romans que je n’ai jamais terminés, que je n’ai jamais fait lire à Arthur, car un « bébé » se présente achevé, emballé et pesé ? Combien de soirées ai-je fini épuisé à m’endormir devant la télé dès 20 heures parce que je ne tenais pas le rythme 5 heures-18 heures ? Combien de week-ends sacrifiés parce que je souhaitais donner un coup de bourre à mon roman et écrire de 8 heures à 19 heures non-stop pour, quelques jours plus tard, comprendre que ce roman ne se vendrait pas ?

Je suis ma mère. Je suis aussi ridicule qu’elle à mettre autant d’énergie et d’importance dans quelque chose qui ne rapporte rien, quand je laisse tant de côté. Je suis ma mère qui part tout un après-midi s’occuper bénévolement de quatre inconnus qui la trouvent sûrement pathétique, quand son mari et son fils qu’elle n’a pas vu depuis deux ans l’attendent sagement à la maison.

— Je ne suis pas chez moi ici. C’est ta mère qui voulait absolument vivre dans une carte postale auvergnate, parce qu’elle voyait sur Facebook tous ces paysages. L’appel de la nature, qu’elle disait… Et ce que femme veut…

« Souvent, je pense à l’abandonner, à la laisser dans cette maison trop petite pour nous deux à en croire la vitesse à laquelle elle la fuit dès que j’entre dans son champ de vision. Elle apprendrait à s’occuper d’elle-même, à se contenter de ce qu’elle a, sans jalouser les autres. Mais je n’y arrive pas…

« Ne crois pas que ce soit par altruisme ou parce que je pense qu’elle ne s’en sortira pas… C’est plus terre à terre. Où irais-je ? À Salon ? Il n’y a plus personne. Ta mère s’est arrangée pour rompre les ponts avec tout le monde. Il reste bien ton frère, mais… tu connais ton frère.

« Je pourrais retourner au pays, mais qu’y ferais-je ? Je ne parle plus à mes parents, frères et sœurs depuis vingt ans. Je n’y ai plus mis les pieds depuis autant de temps. Je ne connais plus rien ni personne. Je suis une mauvaise herbe déracinée.

« En partant, j’avais nargué tes grands-parents et tes oncles. Je deviendrais quelqu’un et ils ramperaient jusqu’à moi pour avoir une miette de ma réussite ! Aujourd’hui, je suis éboueur, perdu dans le nulle part de la France.

Je dévisage mon père. Ses yeux sont fixés sur l’écran. Il ne me regarde pas. Il parle pour s’entendre dire ce qu’il sait déjà. Je ne l’imaginais pas aussi malheureux. Pour moi, c’était un homme sans plaisir. Point. Je comprends aujourd’hui qu’il est un garçon déçu, dont personne ne se préoccupe, parce qu’il dégage cette puissance, cette force sur laquelle tout glisse. Or, petit à petit, les pluies acides ont attaqué la roche et il se retrouve aujourd’hui la chair à nu.

— La famille, c’est ce qu’il y a de plus important. Je me suis sacrifié pour vous. Et c’est normal. J’ai toujours mis vos besoins avant les miens. Aujourd’hui, ta mère ne veut plus parler à Delphine, parce que c’est difficile de faire face à un sale caractère. C’est celui de ta mère. Ton frère se trouve à 250 km et toi à Paris. Il n’y a pas de famille. La seule qui me reste, c’est ta mère. Et elle passe son temps à m’éviter…

Nikos Aliagas annonce le reportage suivant : la nouvelle mode du crochet qui fait fureur à Los Angeles.

— Je vais mal, mon fils. Vraiment mal. Six vertèbres pincées et ça empire de jour en jour. On m’a donné un poste de chauffeur, mais je ne peux pas rester immobile trop longtemps non plus. Mon patron me suggère de m’arrêter, pour me reposer, mais je ne peux pas. Je perdrais mes primes. Et on ne pourrait plus vivre. Il faut payer cette grosse baraque. Moi j’ai besoin de rien, mais ta mère…

Je ne sais pas quoi répondre. Je ne sais même pas s’il continue de s’adresser à moi. Dois-je répliquer, lui dire que ma mère n’est pas comme ça, que c’est de la maladresse, même si je ne le pense pas ?

— Je ne suis plus un père, je ne suis plus un mari, je ne suis plus un homme… Que suis-je ?

Je marmonne qu’il est toujours mon père, mais il ne m’entend pas. Il poursuit sans m’écouter.

— La dernière fois, je suis allé à Decathlon. Je voulais regarder les chaussures. Ça m’a rappelé quand vous étiez enfants et qu’on y allait à chaque rentrée acheter vos paires de l’année. J’avais toujours hâte de vous faire plaisir, de vous habiller. C’était une vraie épreuve de vous tenir dans les rayons, ta mère devenait folle, mais ça en valait la peine. Vous étiez si fiers. J’étais si heureux…

« Ce jour-là, donc, je me baladais dans les allées du Decathlon. J’observais les enfants qui jouaient sur un long fil. Je repensais à ta nièce. C’était son anniversaire. Elle avait cinq ans. Je voulais la voir, lui parler. Mais que lui aurais-je dit ? Elle ne doit plus savoir qui je suis. J’ai pensé à t’appeler simplement pour entendre ta voix, mais tu sais comment je suis : je n’appelle pas… J’ai fini par arriver au rayon mer, ou chasse, ou quelque chose dans le genre. Et j’ai vu cette arbalète.

Je décroche les yeux de la télé et fixe mon père. Ses yeux pétillent. Sa voix déraille.

— C’était la solution. À portée de main. Plus d’arthrose. Plus ta mère. Plus cette solitude et cet ennui. Je l’ai achetée. Avec un plaid de camping. Et je suis rentré…

« Pendant des semaines, elle est restée dans le coffre de la voiture, enroulée dans sa couverture, comme pour me rassurer. Je l’avais toujours avec moi et, n’importe où, à tout moment, je pouvais en finir.

« Un jour, ta mère est tombée dessus. Je lui ai expliqué que c’était un cadeau pour un collègue. Sa seule réponse : “Tu as encore mis des mille et des cents, j’en suis sûre ! Tu ne peux vraiment pas t’en empêcher !” Alors, je l’ai rangée au garage.

Il se tait. La télé crie : « Et paf ! Ça a fait des Chocapic ! » Je ne ris pas à l’ironie. Je retiens mon souffle.

— Lundi, ta mère était à Nevers pour se recueillir sur la dépouille de Bernadette. Je n’en pouvais plus de l’attendre. J’avais si mal au dos. J’avais l’impression d’être prisonnier d’une compacteuse. Je me suis installé sur le canapé, là où tu es, j’ai armé la flèche en suivant une vidéo sur YouTube… J’ai posé la pointe sur mon menton… Prêt à en finir. Tant pis pour le paradis… Tant pis pour tout… Quand le téléphone a sonné. Le sursaut a presque fait partir la flèche. J’ai soupiré, me disant que c’était bien ma veine. J’ai pensé : “Si c’est Clémentine, j’appuie sans réfléchir.” J’ai regardé l’écran.

C’était Arthur.

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