XVI – Le Fils prodigue

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Il est midi quand je m’arrête devant la vitrine du Départ du Puy. Je coupe le contact. Le silence retombe dans l’habitacle. Voilà, le saumon a remonté la rivière.

Étrangement, je me sens apaisé. Peut-être du fait de rouler dans une carte postale auvergnate. Ou les antidépresseurs avalés avec le petit-déjeuner du centre commercial où j’ai fini ma nuit. Quand je me suis réveillé, désarticulé, à six heures du matin, le pied coincé sous une pédale et le frein à main planté entre deux côtes, j’étais beaucoup moins tranquille. J’avais froid, mal partout, je n’arrivais plus à bouger.

Le moment était très mal choisi, c’est pourtant là que mon cerveau dérangé a décidé de faire le point sur ma vie. Comment avais-je fait pour terminer bloqué à moitié rhabillé dans un pot de yaourt ? La réponse m’est venue comme une épiphanie : j’ai filé depuis Paris avec la bite comme boussole et le cul pour nord magnétique, pour finir nu sur le parking d’une résidence neversoise. Il faut que ça cesse. Ce n’est pas en errant dans la perversité que je vais me retrouver. Avant même de me dégager du levier du frein, la sentence est tombée : stopper ces conneries et, à défaut de chercher Dieu dans le dépouillement et la prière, trouver qui je suis dans la sobriété et l’ascèse.

Le Puy-en-Velay, cette étape sur le chemin de Compostelle, se présente donc comme un point de départ idéal pour mettre en application cette nouvelle résolution. C’est d’ailleurs grosso merdo ce à quoi invite l’affiche constituée de deux feuilles A4 scotchées ensemble et collée à la vitrine du Départ du Puy. La photo au-dessus met en scène deux hommes marchant côte à côte sur un chemin montagneux, bâton à la main et sac de randonnée sur le dos. Ils se sourient l’un l’autre, gays. Si je ne savais pas qu’ils sont censés pèleriner, j’aurais pu penser à un remake de Brokeback Mountain. Ma mère mourrait si elle savait qu’elle expose une photo d’homos sur la vitrine de son asso. À côté de la porte d’entrée s’érige un drapeau arc-en-ciel barré d’un « PAX » blanc. Je glousse.

— Qu'est-ce qu'on fout là ?

Je tourne la tête. Arthur est coiffé d'un ridicule chapeau de prêtre. Un pompon noir en cuir lui tombe devant les yeux.

— La famille, c’est une bonne destination, non ? hésité-je.

— Oui… la famille… C’est là où tu vas quand le monde commence à s’écrouler. Quoi que tu aies fait, elle se tient toujours prête à creuser avec toi. C’est la chaleur de la cheminée et le bonheur d’une blanquette. C’est le centre du monde, là où tu auras toujours ta place. C’est ta mère qui te tend un verre de lait chaud au miel, avec une goutte d’hydromel, et qui s’inquiète de ton mutisme : « Je te connais… Je vois bien qu’il se passe quelque chose… Tu veux m’en parler, Arthur ? — Oui, maman, je suis amoureux. D’un homme. »

— La mienne, c'est plutôt : « Tu as rendez-vous demain matin avec le curé. Il sauvera ton âme. »

Je souris, presque nostalgique. Père Michel n'a pas sauvé mon âme. Non, il n'y avait rien à soigner. Ça, je l'ai compris plus tard, quand mes pulsions sexuelles restaient aussi vives. C'est avec Wes que j'ai réalisé combien être amoureux d'un garçon pouvait être bon. Mon père, lui, m'a finalement délivré avant que ma mère m'inscrive à une retraite de reconversion. Pour autant, elle n'a jamais lâché le crucifix. Chaque fois qu'elle me revoit et agite les lèvres en silence, je la soupçonne de prier directement Dieu de me venir en aide.

— Une mère n'abandonne jamais, n'est-ce pas ?

Je jette un œil à ma droite. Arthur s’est volatilisé. Je hausse les épaules et sors. Mes abdominaux et jambes me relancent. Je me courbe légèrement pour atténuer la douleur.

À peine ai-je ouvert la porte que deux bonnes sœurs, reconnaissables par leur voile, leur robe bleue et leur moustache, se précipitent sur moi. Je m’attends à des acclamations du genre : « Aaaaah ! Le fils de Clémentine ! C’est un tel plaisir de vous rencontrer enfin ! » Mais non. Elles s’adressent à moi comme à un parfait petit pèlerin.

— Les voies du Seigneur sont cahotées, mais elles nous apportent l’harmonie de l’âme.

Je ravale un ricanement. On ne froisse pas une nonne en son domaine. Ce n’est pourtant pas l’envie qui m’en manque. Elles m’installent sur une chaise en bois de leur spartiate salle d’attente, pile sous le drapeau arc-en-ciel. Si seulement elles pouvaient y lire l’ironie. L’une d’elles file à la fontaine à eau et me coule un verre.

— Buvez, ça vous fera du bien.

— Ceci est de l’eau bénite ?

Elle se fige et plisse les yeux derrière ses épais carreaux. Merde. Que n’ai-je point dit ? Elle embraie sur-le-champ et m’interroge sur mon parcours. Je tente de leur expliquer que je suis le fils de Clémentine, mais elles n’entendent rien. Elles récitent leur script habituel. La porte d’entrée s’ouvre et une femme maigre, épaules carrées, longue chevelure poivre et sel, écouteurs vissés aux oreilles, passe devant nous sans un regard. Les deux nonnes entonnent un mécanique « Bonjour, Madeleine ». La femme s’enferme dans une pièce au fond. Les effluves de parfum persistent dans l’air. Je toussote. Je me lève tout d’un coup, malgré les courbatures. Cette dame qui vient de passer, celle que les nonnes nomment « Madeleine », c’est ma mère, Clémentine.

La porte se rouvre. Elle se dirige vers moi d’un pas vif. Je souris. Malgré tout le ressentiment que je peux éprouver à son encontre, je suis heureux de la revoir. Je me prépare à étendre les bras pour l’enlacer, mais elle s’arrête à quelques pas. Son regard est vide, comme si aucune flamme ne l’animait. C’est tout. Son corps a fondu. Ses cheveux courts noirs de jais sont devenus une longue crinière sel et poivre. Elle s’est comme effacée. Je l’ai bien eue au téléphone, mais je n’avais aucune raison d’imaginer une telle transfiguration en deux ans. Elle est passée d’une apparence charnue, à ressasser ses nécessaires régimes, à la carrure d’une marathonienne professionnelle.

Mes doigts s’agitent sous son regard, comme incapables de savoir ce qu’ils doivent faire. Une étincelle s’illumine dans son œil. Elle est heureuse de me revoir. Je suis comme soulagé. Avant nos retrouvailles, j’angoisse toujours à l’idée de la gêner. Puis elle plisse les paupières et la flammèche dans son œil s’éteint. Elle tente mon prénom, comme incertaine ou déçue de reconnaître son fils.

— Oui, c’est moi.

Elle marmonne quelque chose, avant de se tourner vers la sœur la plus proche, qui attend une réaction de sa part. Soudain, elle s’exclame :

— Mon fils !

Ses joues fines s’étirent en un sourire froid pour accompagner le ton enjoué de sa voix. Elle ne se jette pas à mon cou. Elle reste figée.

— Mon Dieu, que t’arrive-t-il ? Nous étions inquiets avec Arthur.

— Il t’a appelée ?

— Il a essayé de me joindre quand j'étais en abstinence.

— Abstinence ?

— Ma semaine sans téléphone consacrée à Dieu. Mais Arthur a appelé ton père qui m’a expliqué qu’on t’avait perdu. Je lui disais bien qu’on finirait par te retrouver. J’avais raison de ne pas m’inquiéter. Vous finissez toujours par refaire surface.

— Sauf le petit Grégory… soufflé-je.

Toutes les trois se signent instamment, comme un seul corps.

— Tu n’as pas changé… Dès que tu peux dire une sottise…

Je serre les dents. Son visage redevient neutre. Puis, un nouveau sursaut la prend. Elle sort son téléphone enrobé dans une coque en bois sur laquelle est gravé dans une police ronde un « Que ferait Jésus à ta place ? » Merde… C’est encore pire que ce que je pensais…

— C’est en bois de vieux crucifix. Les petites sœurs les confectionnent.

Les deux autres sourient à en froisser leur voile. Je confectionne à mon tour un commentaire positif. Ma mère se replonge dans son téléphone, se plante à côté de moi, passe un bras sur mes épaules et tend l’autre face à nous. Sur l’écran, ma gêne courbaturée et la raideur de ma mère percent l’écran.

— Souris, mon fils.

Un sourire s’étire mécaniquement. Ma mère rayonne instantanément. Elle appuie sur le bouton qui nous fige une seconde. Puis elle s’écarte et se perd dans son téléphone. Elle tapote quelque chose. Sûrement un message à mon père. Elle range l’appareil dans sa poche sans plus d’explications.

Elle m’observe alors en se grattant l’index du pouce, comme pour trouver ce qu’elle doit faire. D’un coup, elle s’écrie dans un rire glacial qu’elle n'a pas fait les présentations. Elle me donne le prénom des deux nonnes dont mon cerveau ne fait absolument rien. Il s’agit des Marie, laquelle est Paule, laquelle est Claude ? Je m’en fous. Ma mère m’expose alors comme « le fils prodigue, le numéro deux, le Parisien ». Les deux autres font comprendre d’un mouvement de tête qu’elles ont compris qui j’étais. Je n’ose imaginer ce qu’elle leur a raconté sur moi. Bien sûr, ces hypocrites ne se laissent pas démonter et viennent m’enlacer en s’exclamant :

— Nous entendons tellement parler de toi que tu fais presque partie de la famille.

Je ne sais pas s’il s’agit de la mienne ou de leur sacrée congrégation. Je ne relève pas. Je ne dois pas dire de sottises. Elles continuent en me reprochant de leur avoir fait croire que j’étais un pèlerin. Je ne leur réponds pas que, parfois, quand quelqu’un croit profondément en quelque chose, il est impossible de lui faire entendre autre chose.

Le silence retombe. Ma mère s’assoit sur une chaise. Je l’imite. Rester debout m’épuise. Une bible est exposée entre nous sur une table basse en vieux bois (de crucifix aussi ?).

— Il faut que tu rappelles Arthur. Il est inquiet.

— Oui, maman, je vais le faire.

La conversation retombe. Je croise les bras, en attendant qu’il se passe quelque chose, que quelqu’un parle. Une nonne joue avec la mèche de cheveux qui dépasse de son voile. L’autre a posé ses mains sur le comptoir de l'accueil et fixe ma mère. Ça fait deux ans qu’elle ne m’a pas vu et elle ne trouve rien à me dire…

— Bon, mes sœurs, nous allons y aller. Nous devons préparer le déjeuner. À tout à l’heure.

Je n’ai pas le temps de m’étonner d’un départ si soudain alors qu’elle vient d’arriver. Elle se lève, m’attrape le bras et m’entraîne dehors. La porte à peine close, elle me lance :

— Tu n’as pas vu que ta mère avait perdu du poids ?

— Si.

— Et tu ne dis rien ?

— Tu as perdu du poids, maman.

Elle liste alors toutes ses activités physiques et détaille sa courbe de poids de ces dix-huit derniers mois.

— Ton père devrait en prendre de la graine. Mais tu sais, mis à part sa télé, il ne daigne rien faire. C’est à croire qu’il prend les kilos que je perds.

Elle s’esclaffe, puis se tait. Nous nous figeons devant son vélo.

— Pourquoi tes copines t’appellent « Madeleine » ?

— Ce ne sont pas des copines, ce sont des petites sœurs. Et ce prénom me va mieux que Clémentine, tu ne trouves pas ?

— Enfin-

— Tiens, en parlant de copain, un certain Jean m’a ajouté sur Facebook.

— Oui. Et alors ?

— Il m’a dit que c’était un « copain » à toi.

— Inconnu au bataillon.

— C’est étrange. Il avait l’air d’en savoir beaucoup sur toi pourtant… Un certain Jean Besson. T’es sûr que ça ne te dit rien ?

Elle me dévisage, comme pour déceler le mensonge derrière ma rétine.

— Certain, mon capitaine.

Elle soupire encore.

— Il faut vraiment que t'arrêtes avec cette façon de parler. Je te rappelle que je suis ta mère.

Elle fait bien de le préciser. Ça ne saute pas aux yeux. Elle décroche son vélo.

— Suis-moi.

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