XV – La Belle Endormie

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que tout a commencé ?

Une agitation me tire de mon sommeil. J’ouvre une paupière visqueuse. Une lumière endormie se dessine sur le plafond. Des ronflements font vibrer les murs.

— Tu es réveillé, la belle endormie ?

Le sourire d’Éric remonte jusqu’à mon visage. Son corps moite m’écrase.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Je pouvais pas attendre plus longtemps. Allez, moins de paroles, plus de langues.

Il grimpe mon corps et plante ses genoux de chaque côté de ma tête. Il m’écrase la cage thoracique. Il tente de fourrer son sexe dans ma bouche pâteuse. Je détourne la tête et serre les lèvres. C’est la seule réaction que les vestiges de sommeil et de vin blanc me permettent.

— Non…

Il se fige. Son visage s’assombrit dans un rayon des lampadaires.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— J’ai pas envie. Je veux dormir.

— Tu m’allumes toute la soirée et maintenant… tu ne veux plus !? Tu te moques de moi ?

— Bernard…

— Il dort. T’occupe. Dépêche-toi.

Sa respiration saccadée nous parvient encore depuis la pièce voisine. Éric tapote son sexe sur mon visage.

— Allez ! Il pourrait se réveiller pour aller pisser. Ça t’excite ça, non ?

— Non… Bernard…

— Arrête de dire son prénom, tu vas me faire débander. C’est avec moi ou avec lui que tu couches ?

— J’ai pas envie…

— T’es chié. Je t’accueille chez moi, tu me chauffes toute la soirée avec ton petit cul… et maintenant qu’on est enfin tranquilles, tu ne veux plus !? Tu me déçois… Je pensais vraiment pas que t’étais comme ces allumeuses sur Grindr qui t’excitent, veulent des photos de ta bite, que tu leur racontes tout un tas de conneries et te bloquent dès que tu leur demandes où elles habitent.

Je tente de me dégager. Mes mouvements sont pathétiquement mous contre ses cuisses. Mes jambes sont comme paralysées. Il se fige. Le silence est retombé dans la maison. Ses yeux se plissent.

— Dis-moi, tu ferais pas partie de ces mecs qui aiment un peu… d’action, hein ? En mode plan lascars dans les caves et tout le tralala ? Genre, tu me dis non, mais ça veut dire oui… ?

— Non…

— Merde, c’est pas mon genre, ça… En plus, c’est trop compliqué de savoir quand ça commence et quand ça finit. Tu vois, moi, j’suis pas un violeur. Faut pas rigoler avec ça !

— Vous jouez à quoi là ?!

La lumière de la chambre éclate. Elle m’aveugle. La voix de Bernard bourdonne à mes oreilles. Après quelques secondes, sa silhouette se forme sur ma rétine. Les poings sur les hanches, la bedaine tombant sur son sexe flasque, il emplit l’encadrement de la porte.

Je réalise alors que démarre seulement leur plan jalousie, puis baise à tour de rôle du minet dans la chambre d’amis. Je ne sais pas quelle heure il est, mais c’est trop tard pour moi. La journée cheval avec Jean-Kum Kardashian, et whisky et vin blanc jusqu’à deux heures du matin ont eu raison de mon corps.

— Vous vous foutez de ma gueule, c’est ça ?

— C'est pas ce que tu crois, Bernard.

— C’est pourtant exactement ce que je vois. Je pensais que la jalousie me rendait parano, que jamais Éric ne coucherait avec un stagiaire, mais il semblerait que je me sois bien trompé…

La masse brune descend du lit et lève les bras pour présenter son innocence.

— Ce n’est pas ce que tu crois !

— Bien sûr… il n’a jamais été ton stagiaire… c’est ça ? Vous vous êtes bien joués de moi ! Bernard, le dindon de la farce. On l’endort et on le baise, c’est ça ?

Je leur tourne sur le côté et referme les yeux. Cette histoire n’est pas la mienne.

— Non non, Martin, tu vas rentrer chez toi, maintenant.

— Tu ne vas pas le foutre à la porte à quatre heures du matin, comme ça ?

— Je vais me gêner !

— Il va aller où ?

— Eh bien chez lui. Tes hormones t’aveuglent mon pauvre vieux.

— M’appelle pas comme ça.

— Je t’appelle comme je veux ! On a le même âge, crétin. C’est pas parce que t’as une moumoute que t’as perdu dix ans !

— C’est pas une moumoute !

— Berce-toi dans les illusions que tu veux. Si tu veux croire que c’est un touriste de vingt-cinq ans venu rendre visite à Bernadette Soubirous, grand mal t’en fasse ! Mais voilà, mon vieux, ça se voit à sa gueule que ce n’est pas un Parisien. Ton plan Grindr est un plouc du coin.

Le ricanement fou de Bernard emplit la chambre, avant de se stopper net. Je n’ai ni la force ni l’envie de me défendre contre ses accusations. Je veux juste dormir.

— Habille-toi, la putain.

Quelque chose atterrit sur ma tête. Je sursaute autant que je peux du fond de ma vase. Mes vêtements s’étalent sous mes yeux. Merde… Je ne vais pas réussir à dormir.

— Non non, reste.

Éric pose une main sur mon épaule.

— Ne. Le. Touche. Pas !

Éric recule d’un pas. Je soupire. Je me lève. Mes jambes faillissent. Je me retiens à la tête de lit. J’attrape mes affaires au ralenti. Il articule un « désolé ».

— Oui, tu peux être désolé, pauvre con !

Bernard s’écarte. Tel un zombie boiteux, je traverse le palier sombre. Sa voix éclate à nouveau quand je descends les escaliers marche après marche en m’accrochant à la rambarde.

— Ça fait combien de temps que tu joues à ce jeu ?

— C’est la première fois, je te jure !

Je verrouille les portières. Je jette mes vêtements sur le siège passager. Une feuille glisse de la poche de mon short. Je la ramasse et la lis à la lumière d’un lampadaire.

En souvenir de ma jeunesse, appelle-moi un soir où tu es dans la région.

Il laisse un numéro de portable. Un PS clôt le message : N’en parle pas à Éric.

Je ricane faiblement. Pauvres gens… Je reste à fixer la hideuse maison qui s’allume pièce après pièce. Quand il m’apparaît clair que personne ne viendra me chercher, pris d’inquiétude ou de remords, je tourne la clé dans le contact et fuis le parking résidentiel.

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