XIII – L’étranger dans un pays étrange

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Les nuages continuent de s’égoutter quand je me gare sur un parking résidentiel sans charme. Le voile de pluie qui recouvrait la route m’a empêché d'admirer le paysage. Quand bien même la vue aurait été dégagée, j’aurais été incapable de me focaliser sur autre chose que les feux arrière qui m’hypnotisaient. J’étais submergé par l’excitation. Du sexe qui se profilait, bien sûr, mais surtout de l’inédit de la situation. Je n’ai jamais rejoint un inconnu chez lui en l’absence d’Arthur. Le fait que ce type ne soit pas mon genre, loin de me rebuter en chemin, m'a rendu encore plus fébrile. Arthur aurait été fier de moi.

— Là, tu fleures le mauvais goût, mon cher.

Je tourne la tête. Arthur est assis sur le siège passager, toujours sous son couvre-chef arc-en-ciel.

— Te convaincre que tu trompes ton mari pour le rendre fier, ça frise le foutage de gueule. Sans vouloir te couper dans ton élan…

Alors que mon cœur perd son rythme, l’homme sort de son garage qui se referme sur sa voiture. La maison adossée ressemble à un bloc de bois et de verre, composé de hautes baies vitrées qui recouvrent rez-de-chaussée et étage. De mon point d’observation, je ne peux en voir davantage à cause de hautes haies qui l’entourent. Je ne sais pas si c’est dû au ciel gris, mais les bâtisses qui composent la résidence me paraissent ternes et tristes.

Une inquiétude s’infiltre sous ma peau. Qu’est-ce que je fous là ?

— Tu poursuis ta traversée de la France chez l’habitant ?

— Fais pas chier… T’es pas censé me conseiller ?

— Tu m’as pris pour quelqu’un d’autre, là, je crois.

Ne suis-je pas en train de sauter à pieds joints dans quelque chose qui va éclabousser tout ce qui m’entoure et m’entacher des années ? Ne ferais-je pas mieux de prendre mes jambes à mon cou ?

Le type s’approche en plaquant ses cheveux sur la tête. À revoir son visage à la lumière du jour, je réalise combien il est au-delà de mes critères de sélection : au-dessus de ma limite d’âge, un air beauf avec marques apparentes et une fâcheuse manie de triturer sa touffe noire… Quand il se plante devant ma portière, son imperméable est ouvert. Il a refermé sa braguette. J’ouvre la vitre avant qu’il m’invite à le faire d’un tour de poignet.

— Voici la levée de Saint-Éloi. Tu connais ?

— Je ne suis pas du coin.

— Venir à Nevers et rater ce quartier aurait été dommage. (Est-il ironique ?) On devrait être tranquilles ici. Suis-moi.

Il part devant. Je remonte la vitre, mais ne bouge pas.

— Tu n’y vas pas ?

— Je ne sais pas. Tu as raison, je ne devrais pas.

— Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit.

— N’est-ce pas ce que je fais depuis le début ?

— Il paraît que ce quartier vaut le détour. S’arrêter à la façade, c’est ne pas lui faire honneur. Tu sais ce qu’on dit ? Sous la crasse, la beauté se cache.

— Mais que diras-tu, toi ?

— Ce que l’on ne sait pas nous rend plus forts.

Le doute me cloue sur place. Il m’empêche d’ouvrir la portière, comme de rallumer le contact. Le type se retourne devant son portillon. D’un geste de la main, il me demande où j’en suis. C’est exactement le signe dont j’avais besoin pour me libérer de mon incertitude. Ce faisant, sa demande devient une requête irrefusable, exactement ce qu’il me fallait pour décharger mon doute sur la volonté d’un autre.

— Tu te tritures un peu trop le cerveau, mon gars…

J’ouvre la portière et sors.

— T’en fais pas pour moi, je garde la voiture !

Le cœur cognant comme pris d’un vertige avant le grand saut, je rejoins le type au portillon. Mes jambes sont en pilote automatique. Lui tente encore de plaquer ses épis sur sa tête. Maintenant que je l’observe, les cheveux au-dessus de son crâne paraissent plus sombres que sur les côtés. Il me laisse passer.

Je découvre derrière les haies un jardin entretenu. Une bande de graviers et une pelouse encadrent la maison. Au pied des buissons taillés au carré, des rosiers de différentes couleurs forment un dégradé arc-en-ciel.

Quand je tourne la tête pour observer la façade, je le surprends en train de me reluquer. Malgré son manque de finesse, son appétit m’excite. Il n’emprunte pas de chemin de traverse pour manifester ses intentions, contrairement à Jean-Kum Kardashian. Et son désir annonce un véritable plaisir. Loin des jeux virtuels auxquels j’étais habitué ces derniers jours.

D’une main sur ma fesse, il me fait pénétrer la porte qu’il vient d’ouvrir. Ce contact produit en moi une réaction qui lui sauterait aux yeux s’il n’était dans mon dos. Je joue l’impassible. Je veux faire monter l’excitation. Je n’ai pas envie que mon premier rapport depuis presque une semaine finisse en deux minutes sur le paillasson. Je joue donc l’intéressé et tends exagérément mon cou pour admirer le décor. Hélas, il n’y a rien à dire… L’entrée est vide, blanche et froide. Seul un miroir se dresse face à moi. Et c’est ma sale gueule qui m’accueille, encore trempée des cheveux aux chaussures.

— Bienvenue chez moi !

Il retire manteau et chaussures. Je l’imite. Pied nu, je m’avance sur un sol en… marbre ? Tandis que j’examine, perplexe, le matériau choisi, ses chaussettes blanches aux bouts jaunis apparaissent sous mes yeux.

— On passe aux choses sérieuses ?

Je lève la tête. Son regard lubrique se fiche dans le mien. Il s’approche au ralenti. La hantise d’un plan éclair dans son entrée devient réalité.

— Puis-je utiliser tes toilettes ?

— Euh… oui… c’est à droite.

Il fronce un sourcil, avant de s’écarter et de désigner une porte du doigt. Lorsque je sors des WC, il a disparu. D’un pas lent, je me lance à la découverte du rez-de-chaussée.

Je débarque rapidement dans une pièce à vivre qui fait deux fois mon appartement. D’un côté, une cuisine américaine avec un îlot central en marbre brut. De l’autre, le salon composé de trois canapés en cuir blanc cassé m’intéresse davantage. L’imposant mobilier me changera des sofas étriqués des appartements parisiens. La hauteur sous plafond est aussi phénoménale. Le premier étage se présente comme une mezzanine qui surplombe le salon. Mis à part un rouge de Rothko et la télévision, tout est en nuances de blanc, ce qui donne une impression glaciale de maison témoin.

Le dépouillement du décor ne ressemble pas du tout à mon hôte tout en expansion, avec son t-shirt rose délavé arborant un KAPORAL sur le torse gonflé à la fonte. Je l’aurais plutôt vu devant un mur bariolé de DVD de films d’action, voire un poster de Mylène Farmer à la place du Rothko. Mais peu importe, je ne suis pas venu juger sa beauté intérieure (ni extérieure).

— Je vois que tu as commencé à visiter.

Je me retourne. Le type est immobile, appuyé à l’îlot central à m’observer évoluant dans son environnement naturel.

— Tu as bien fait. Il y a tant à découvrir… Je te sers un verre.

Ce n’est pas une question. Il attrape une carafe et remplit de moitié un verre.

— C’est mon meilleur whisky. Jack Daniel's édition Frank Sinatra, 185 € le litre. On the rock ?

— Sec.

Il glisse trois glaçons au fond du verre qu’il me tend. Je ne le rectifie pas. Je me tais et le remercie. Il se sert la même chose. D’un signe de la main, il m’installe sur un des canapés, tandis que lui farfouille dans un coin de la pièce. Je jette un œil à travers les baies vitrées. Aucun vis-à-vis. Personne ne peut voir ce qu’il se passe à l’intérieur – orgie ou massacre. Derrière la maison, au pied des haies, toujours ces maudits rosiers arc-en-ciel (là, je le reconnais davantage).

Le doux air d’un violoncelle envahit la pièce. Satisfait, il s’assoit sur le canapé en face de moi.

Sonate pour violoncelle et piano no 3 de Beethoven. Tu aimes ? Beethoven a très peu écrit pour violoncelle, trois fois rien si j’ose dire, mais les pièces qu’il a laissées sont des chefs-d’œuvre.

Pas de Mylène Farmer, donc… Il fait tourner le whisky au fond de son verre. Pendant un instant, je n’entends que les cordes et les glaçons qui tournoient. J’apprécie de constater qu’il souhaite prendre le temps. Comme moi. Nous ne sommes pas pressés. Je n’ai pas prévenu mes parents de mon arrivée. Ils ne m’attendent pas. Ça m’irait aussi si je passais la nuit ici.

— Je ne me suis même pas présenté. Je m’appelle Éric.

Après les commentaires d’usage sur mon prénom vieillot et les rares personnalités qui l’ont porté, il m’explique être patron « d’une boîte qui marche du tonnerre ». Cette réussite lui permet de se payer tout ce qui nous entoure. J’ai du mal à imaginer un patron débarquer en t-shirt KAPORAL, mais pourquoi pas. Tout le monde ne bosse pas dans la pub.

— Le monochrome est un vrai, précise-t-il, sans que je lui pose la question.

J’opine du chef. Il m’interroge sur mon boulot. Je lui explique en deux phrases. Pour tout commentaire, il avale son verre d’un trait. Il se lève et prend le mien, vide aussi. Il pose les deux sur la table basse, avant de s’installer à côté de moi. Il sourit lascivement. Sa main remonte ma cuisse. Sa bouche se colle à mon cou. Je pousse un long soupir de satisfaction. Je ferme les yeux et me laisse aller. Mes muscles se détendent. Sa main palpe à présent mon sexe raide.

Je me sens partir. Je caresse sa main qui s’active sur ma braguette. Je laisse aller ma nuque sur le dossier du canapé, quand une clé pénètre sauvagement la porte d’entrée. Je rouvre les yeux en urgence. Éric s’écarte de moi et se jette sur mes pieds. Quelqu’un entre.

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