XI – Le Bon Gay

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Lorsque j’ouvre les yeux, Kum Kardashian dort encore à mes côtés. Le soleil se lève tranquillement à travers le feuillage de l’autre côté de la vitre.

La veille est de plus en plus difficile à distinguer dans le brouillard qui recouvre les jours précédents. Le regard dans le miroir du plafond, il devient clair que plus rien n’a de sens. Le bas est en haut et le haut est en bas. Les journées disparaissent dans la nuit. L’impudeur devient la norme et les vêtements l’exception.

Narcissus et moi sommes nus. Lui est allongé sur le ventre, le visage tourné dans ma direction ; moi sur le dos, le drap sur les cuisses.

J’ai joui hier soir.

Après m’avoir raconté une histoire d’horreur dans une clairière déserte, qui a fait naître en moi une angoisse de plus en plus étouffante, il a paru opportun à Kum Kardashian de me convier à pédaler en quatrième vitesse jusque chez lui. Il avait quelque chose à me montrer.

La chose en question était une cassette porno de Cadinot mettant en scène des minets dans une forêt. Nous avons regardé les quatre-vingt-dix minutes, ses quatre scènes, de bout en bout, sans accélérer, sur sa télé cathodique, le bruit de la vieille VHS remplaçant les pixels de YouPorn.

Lorsque les jeunes ont commencé à se déshabiller, Kum Kardashian a dégagé son sexe raide et humide de son short. Je n’ai pas résisté longtemps avant de l’imiter. Au début, malgré le rosé et la beuh, j’avais honte. Je me voyais comme en dehors de mon corps. C’était la première fois que je me masturbais à côté de quelqu’un d’autre qu’Arthur. Puis, les scènes s’agitant, cette activité m’a paru naturelle. J’observais la main de Kum Kardashian glissant sur son sexe suintant, son prépuce léchant son gland. Je voulais le remplacer par mes lèvres. À la fin de la dernière séquence, quand les cinq hommes se sont mis à jouir, nous avons éjaculé en chœur. Mon œil épileptique alternait entre Kum Kardashian et la télé.

L’érection qui se dresse dans le miroir du plafond me montre combien je suis encore excité. J’inspecte Kum Kardashian. Je ne vois pas un amant ou un plan, mais un copain avec qui je teste mes limites. Comme quand on a dix-sept ans et que rien n’a d’importance, bien avant la fac et son angoisse d’être, puis la vingtaine et cette urgence à devenir quelqu’un. Bien sûr, cette innocence est vouée à se désintégrer. La vingtaine est inexorable.

Je me redresse et pose les pieds au sol. Ma tête tambourine. Cognent comme de longs gongs silencieux. Je presse mes mains sur mes tempes. Rien n’arrête les percussions. Je sors de la chambre et descends dans la cuisine.

Lorsque je referme la porte du frigo, Arthur est là. Je sursaute et lâche la brique de jus d’orange qui explose par terre. Je dois encore être en train de dormir. J’attrape quand même un torchon et éponge le sol. Je prends soin d’éviter Arthur des yeux. Je suis nu dans une cuisine inconnue.

Lorsque je me redresse, le mètre quatre-vingt-quinze d’Arthur est penché sur le bar, à lire le résumé du film de Cadinot. Je balance le torchon orangé dessus.

— Qu’est-ce que tu fous là ?

— Je te rappelle que c’est toi qui rêves.

Je jette la brique vide. Je remplis mon verre d’eau et le bois d’un trait. Je fixe Arthur, et sa casquette « I Am A Free Woman » vissée sur la tête.

— Je sais ce que tu vas me dire. Il faut que je parte…

— Pourquoi ? N’es-tu pas bien ici ? Ne te sens-tu pas « libéré de toutes ces chaînes qui t’empêchent d’être toi » ? N’as-tu pas trouvé la parfaite alternative à l’écriture qui s’est mise en travers de ta vie ?

Un rictus coupable me titille les lèvres. Il sait tout ce qui se passe ici…

— Si… Kum Kardashian et moi partageons de nombreux points communs… Mais j’ai l’impression que ce n’est pas ma vie. Tout ça ressemble à la putain de maison de pain d’épices d’Hansel et Gretel. Je m’attends à voir surgir à tout moment la sorcière qui me foutra dans son chaudron. Cette tension sexuelle est…

— Excitante ?

— Mais que m’apporte-t-elle ?

— Du plaisir ? Du bonheur ?

— La ferme. Ce n’est pas aussi simple.

— Pourquoi est-ce que ça devrait être plus compliqué ?

— Ce n’est pas ça. C’est… Ce que je vis ici est creux. Ça n’est pas moi. Kum Kardashian, que sait-il de moi au juste ? Qu’est-ce que je connais de lui ? Même pas son prénom… Il me ressemble peut-être autant, parce que je projette sur lui ce que je veux y voir. Ni plus ni moins. En réalité, il ne me viendrait pas à l’idée de fumer de la beuh, de boire autant, de balancer mon téléphone…

Je commence à regretter mon portable…

— Je suis parti pour fuir la facilité et me trouver moi. Et je suis chez un type qui m’appelle Narcissus du soir au matin…

Je croise les bras, baisse le menton et soupire.

— Je ne suis pas en train de vivre ma vie, mais celle qu’un autre façonne pour moi.

Lorsque je relève la tête, Kum Kardashian a pris la place d’Arthur, appuyé sur le comptoir. Un sourire pervers déchire son visage.

— Tu étais tout à tes pensées. Tu es très sexy, au repos, le front plissé à réfléchir. Tu pensais à ce que nous pourrions faire aujourd’hui ?

— Non…

J’inspire lentement et décide de me lancer. Je lui annonce que, malgré tout le plaisir qu’il me donne, je dois partir.

— Bien sûr que non ! Tu n’es obligé de rien ! Partir est encore un carcan que tu t’infliges ! Tu peux rester aussi longtemps que tu veux ! Paris n’est qu’à quarante minutes en TER !

— Ce n’est pas ça…

— C’est vrai que nous commençons un peu à tourner en rond dans nos activités, mais on peut inviter d’autres gens. Plus on est de fous, plus on rit, il paraît ! Marrons-nous vraiment, alors ! D’ailleurs, file à la douche, je t’ai réservé une petite surprise !

Je fronce les sourcils. Qu’est-ce qui vient de se passer ?

— Allez ! Allez !

Il fait le tour du plan de travail et, d’une main dans le dos, me dirige vers les escaliers. Je grimpe lentement les marches, perturbé. Quel signal erroné ai-je pu lui envoyer ? Je ressaierai plus tard.

Quand je redescends dix minutes plus tard, il m’attend, un plug anal dans le poing.

— Enfile-ça, on nous attend !

***

Narcissus referme la baie vitrée et éclate de rire.

— J’ai vraiment cru que le guide allait nous tuer ! Et toi qui gémissais à chaque pas du cheval ! C’était le défi le plus hallucinant que je t’ai donné jusqu’à présent ! C’était dingue ! Je suis fou de t– on est complètement fous !

— Je vais le retirer, maintenant…

— Pourquoi ? Garde-le, c’est marrant !

— Je me suis bien amusé, mais…

— Il n’y a pas de « mais » qui tienne ! Sieste et on repart !

— Non, Kum Kardashian. On ne peut pas continuer comme ça.

— Bien sûr que si ! J’ai encore plein d’idées !

Il tapote le boîtier de la cassette de Cadinot.

— Un film de boules ! Voilà ce qu’on peut faire ! Nous sommes individuellement hyper kiffant. Nous avons des milliers d’abonnés à nos Tumblr respectifs. Quoi de plus naturel que de nous mettre en scène ensemble ? Un cross-over ! Les gens raffoooolent des cross-overs ! Regarde, moi, je kiffe déjà !

Il baisse son short et expose son érection. Un soupir las s’échappe de mes lèvres.

— Je reformule alors. Je ne veux plus continuer ainsi. Tu ne t’en rends pas compte, mais tout est faux, à commencer par nous. Nous ne sommes ni Narcissus ni Kum Kardashian. Tu ne souhaites pas révéler nos prénoms, d’accord, mais cessons de jouer la comédie et de nous faire croire que c’est normal, que c’est la vie et que ça peut continuer ainsi indéfiniment.

— Bien sûr que si ! Personne ne peut nous forcer à être ce que nous ne sommes pas. Ça a commencé par ces tarés du mariage pour tous : nous sommes des pédés, pas des gays qui jouent les hétéros, monogames et… (il grimace de dégoût) homoparents.

— Ce que tu ne comprends pas, c’est que ce que je suis depuis cinq jours, aussi marrant que ça puisse être, ce n’est pas moi.

— Mais c’est ce que tu es !

— Non, c’est tout au plus une partie de ce qui je suis.

Je fais volte-face et grimpe comme un canard les escaliers, encore gêné par le plug. Arrivé sur le palier, je suis troublé. J’ouvre la première porte et, au lieu de tomber sur la salle de bain, je découvre une chambre d’amis, dans un parfait état, loin du cagibi qu’il m’avait présenté. Je ricane. Je ne suis même pas surpris. Je laisse la porte ouverte et m’enferme dans la salle de bain.

***

Je redescends avec ma valise. J’y ai fourré les rares affaires que j’ai retrouvées, soit celles qu’il n’a pas « mises à laver ». Maintenant que j’y pense, en cinq jours, je n’ai pas remis une seule fois la main sur un boxer.

Au rez-de-chaussée, alors que je pensais retrouver Kum Kardashian assis à m’attendre, calmé après avoir repensé à notre discussion, il a disparu. Il doit se cacher quelque part. Je hausse les épaules. Je n’ai pas la tête à jouer à cache-cache. Je file à la baie vitrée qui donne sur la pseudo-piscine. Je tente de la tirer, mais elle est bloquée.

— Ne pars pas.

Je me retourne. La voix provient d’une ombre dans un recoin de la pièce. Il ne s’est donc pas détendu. Je marche d’un pas déterminé vers la porte d’entrée. Elle est toujours condamnée. Je fais demi-tour. Il sort de son abri. Entièrement nu. Je soupire.

— Nous allons bien ensemble. Nous sommes les mêmes. Nous savons nous amuser. Qu’est-ce que je vais devenir sans toi ?

— Ce que tu étais déjà.

— Un être abandonné ?

— Je ne suis pas le seul homme sur terre.

— De tous ceux qui sont venus ici, tu es le seul à ne pas m’avoir harcelé pour coucher avec moi. « Ou alors, juste une pipe ! » hurle-t-il d’une voix stridente. Ils n’arrêtent pas. Ils me coincent ici ou là, puis me plantent comme un pantin dans mon propre lit. (Sa voix vacille.) Et bien sûr, quand ils repartent, ils disparaissent à jamais. J’ai beau m’excuser par messages, avec tous les GIF du monde, ils n’en ont rien à foutre. Toi, Narcissus, tu n’es pas comme les autres. Ce n’est pas mon cul qui t’intéresse.

Ses yeux s’effacent dans l’ombre de leur orbite. Je perds mon souffle. Que va-t-il m’arriver ? Norman Bates se révèle.

— Je t’aime, Narcissus. J’ai besoin de toi.

J’éclate de rire. C’est con, je sais. Il ne faut pas se moquer d’un psychopathe en pleine crise. Mais c’est plus fort que moi.

— Bien sûr que non. Tu ne me connais que depuis cinq jours.

— Alors ça ne voulait rien dire pour toi ces derniers jours ?

— Je… je ne peux pas jouer à ce jeu, que je ne comprends pas d’ailleurs. Ouvre-moi la porte, sinon j’explose la vitre.

Il se précipite entre la baie et moi, en écartant les bras pour m’empêcher de passer.

— Reste et… je ne diffuse pas les heures de film dont je dispose.

— Quoi ?!

— Les vidéos de ton striptease, la masturbation lascive près du feu, toi dormant dans mon lit et moi frottant ma bite sur tes fesses nues… Reste et Arthur gardera cette image de toi pure et fidèle !… Oui, je sais que tu es marié. D’ailleurs, vous avez un très joli chien.

Quoi ? Il bluffe. Je me fige. En même temps, il n’a pas pu trouver par hasard le prénom d’Arthur. Mes yeux s’écarquillent. Il a dû fouiller mon téléphone. Arthur me répète sans arrêt que ma date de naissance ne fait pas un bon mot de passe… Mes mains lâchent la valise. Lui sourit. Il a gagné. Je tente de distinguer dans son regard le feu de la folie. Mais son œil me glace le sang. Mon cœur cogne contre ma cage thoracique. Je m’appuie sur le dossier d’un fauteuil pour éviter de tomber.

— Tu vois, rien que l’idée de perdre ta petite vie bien rangée te foudroie sur place, Narcissus. Tu ne peux pas t'échapper. Ne m’oblige pas à détruire ton image de bon gay… Narcissus, tu ne réalises pas encore ton importance ? Tu commences juste à découvrir ta véritable nature. Reste et ensemble nous mettrons fin à ce conflit destructeur et remettrons de l’ordre dans ta vie.

Je suis piégé. À sa merci. Les larmes me piquent les yeux… J’ai fait une énorme connerie en venant ici, en écoutant chacune de mes pulsions. Arthur avait tort… Je voyais en mon camarade de jeu un complice. Le danger était tout contre moi dès le départ. La sorcière ou le loup occupait la maison de pain d’épices depuis le premier jour.

Puis, d’un coup, j’explose de rire. Luke, tu ne réalises pas encore ton importance ? Tu commences juste à découvrir ton pouvoir… Kum Kardashian vient de plagier Dark Vador dans L’Empire contre-attaque. Ce mec est un imposteur. L’absurdité de la situation me frappe soudain, en même temps que le ridicule de la scène : lui, la bite pendante, bras et jambes écartés, imaginant pouvoir me retenir quand je pèse bien trente kilos de plus que lui.

Il plisse des yeux pour essayer de comprendre ce qu’il vient de se passer dans ma tête. Il tente de décrypter ce qui nous entoure pour y déceler une explication à ma réaction, qui ne répond pas à son script ou à ce qui s’y rapproche.

— Tu es pathétique. Ton chantage est ridicule. Tu peux garder tes vidéos, en faire ce que tu veux, les diffuser sur les quatre par trois à l’entrée des villes, je m’en moque.

J’attrape une chaise et me prépare à l’envoyer contre la baie vitrée.

— Ouvre seulement cette putain de baie ou je m’en charge.

— Tu ne ferais jamais ça.

— Cap.

Je balance la chaise de toutes mes forces contre la vitre. Elle rebondit sur le verre qui se brise en rosace. J’en attrape une deuxième. Je m’attends à ce qu’il se jette sur moi, pour m’étrangler ou me retenir, tel un Gollum sur son précieux. Mais son œil se baisse et il se met à pleurer, comme un enfant qui comprend qu’il vient de perdre.

— D’accord, Narcissus.

Il tend le bras et sort un trousseau de clés de derrière la télévision. Il passe devant moi. Il ouvre la porte d’entrée et s’écarte.

— Et, une dernière fois, je ne m’appelle pas Narcissus.

— OK… Recommençons dans ce cas… Et apprenons à nous connaître.

Il tend la main.

— Je m’appelle Jean, enchanté.

— Va te faire foutre, Jean.

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