III – Le Public honteux

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Mes yeux brûlent de fatigue. Il est deux heures moins le quart sur l’horloge de l’ordinateur. Arthur ronfle dans la chambre à côté et le chien dans son panier, au pied de l’étagère des projets avortés. Celle-ci aligne les boîtes en similicuir cloîtrant comme des cercueils les feuillets de romans entamés et les fiches préparatoires sur lesquelles sont couchés portrait des personnages et structure des intrigues inachevées. Un vrai mausolée…

Face à elle, une autre bibliothèque expose les livres que j’ai adorés, ceux qui me servent à documenter mes histoires, et ceux que j’ai gardés pour répondre, sans avoir l’air trop con, au journaliste de France Culture. « Bien sûr, c’est ce que Zola appelait… » Aucune idée… Merde.

La pièce est vide si ce n’est, adossés aux murs, les deux étagères, le tourne-disque, le panier du chien et le bureau en verre trempé sur lequel reposent mon manuscrit en cours et ma machine à écrire, une Remington Super Riter que j’ai fini par dénicher à Londres, après des mois à écumer les brocantes et marchés aux puces de France et de Navarre. Quand je suis assis devant ma page blanche, je fais face à la fenêtre ouverte sur la cour, silencieuse à cette heure-ci. Seul résonne encore le vinyle rose transparent de La Vita Nuova de Christine And The Queens, dont les disques sont les rares que j’écoute quand ne tourne pas, lorsque j’écris, une compilation des meilleurs morceaux de musique classique.

It's just that me, myself and I…

Je soupire de satisfaction et m’enfonce dans mon fauteuil (en vrai cuir celui-ci). La nuit ne pouvait mieux finir. Je ferme les yeux encore en extase. Je m’enivre du parfum de la crème solaire et du goût fumé du Birthday Boy qui me reste sur la peau. Ses longs doigts m’agrippant la nuque, les cheveux, les hanches. Son sexe dressé comme un cierge… Nul besoin de se faire prier… Arthur officiant la communion. Ceci est son corps, livré pour nous. Les gravillons crissant comme des louanges de l’autre côté de la haie. Nos enveloppes charnelles. Partagées. Consacrées. En transe. Et Arthur sanctifié.

Une alerte tonne. Je me redresse. La vidéo est chargée. Je double-clique sur le fichier. Mon dos en accordéon apparaît, claqué par le bas-ventre de Birthday Boy. Je reconnais ses chaussures jaunes. Et les ombres des spectateurs. Je bricole un montage sommaire, glousse de mon jeu de mots, et enregistre le nouveau fichier.

J’ouvre Tumblr. Une vidéo s’anime. Un homme body-buildé et tatoué travaille le derrière d’un autre, blanc de jeunesse, offert au bord d’un lit. On dirait une chambre d’étudiant, avec un poster de Troye Sivan légèrement de travers. Le lumberjack et le twink… un classique du répertoire gay qui fonctionne toujours. L’image est floue et tremble, signe d’un caméraman amateur qui n’en perd pas une goutte. Mon œil se suspend devant le spectacle. Lorsque la scène se fige, je clique sur le cœur sous la vignette.

Je crée un nouveau billet. Je glisse le film tout juste remonté. Je ricane à nouveau comme un gosse, le temps que le fichier se charge. J’ajoute une description, sans faire dans la périphrase (mes abonnés Tumblr n’attendent pas de poésie) : Bourriné au jardin du Louvre. Le correcteur automatique remplace le premier mot par « boudiné ». Con d’intelligence artificielle… Je grogne et rectifie la légende. J’ajoute quelques hashtags et publie.

Je m’immobilise et regarde de travers la porte du bureau. Elle reste silencieuse. Arthur dort profondément. Il ne débarquera pas. Je clique sur l’icône de la messagerie. Kum Kardashian a envoyé de nouveaux messages.

Kum Kardashian : Alors ? T’arrives à quelle heure ?

Kum Kardashian : Tu peux dormir à la maison, j’ai de la place !

Kum Kardashian : Si tu n’as pas peur de la proximité…

Kum Kardashian : Je n’ai qu’une seule couverture…

Kum Kardashian : ;)

Je souris et réponds.

Narcissus Is Black : J’ai pensé à toi. Je viens de publier une nouvelle vidéo.

Je joins le lien. Comme j’aime le faire deux à trois fois par semaine, je clique ensuite sur « Trafic du Tumblr ».

2 006 abonnés, 318 notes et 16 nouveaux abonnés ces trois derniers jours.

Voilà, en moins d’un an, j’ai passé la barre des deux mille abonnés. Et ça va crescendo… Je me renfonce dans le dossier. C’est quoi deux mille personnes ? Une salle de spectacle ? Quelque chose comme L’Olympia ? Je soupire, impressionné par mes propres performances. J’imagine déjà les lettres rouges de mon nom se déployant sur la façade… Narcissus Is Black. Tant de succès laisse songeur…

Je me relève. Le cuir craque. Maintenant que j’y pense, avec les partages et les likes qui affichent mes publications sur le profil d’autres blogueurs, le nombre de personnes ayant reluqué ma bite et mon cul doit être vertigineux… Là, on ne passe peut-être pas au niveau de Bercy, mais très clairement au Zénith de Paris. D’un coup, je me vois sur la scène où se produisait Christine And The Queens, nu, en érection, devant des milliers d’hommes sans visage. De toute taille. De toute corpulence. De toute sexualité. Probablement de tout genre. Voire de tout âge. Merde, peut-être aussi des enfants… Non non, pas d’enfant.

Je visualise alors le visage de mes parents qui auraient quitté leur Auvergne d’adoption pour assister au spectacle. Leur fils remplit une salle ! Ma respiration s’enraye. La honte. Ils auraient quitté le chantier de Notre-Dame pour rejoindre Bercy, sans savoir ce qui les attend. Ils se retrouveraient alors dans une salle bourrée de sales pervers remplis de joie à l’idée de reluquer leur fils et se rematant mon profil pour patienter.

J’ai l’impression d’avaler l’air par grumeaux. Quelle honte ! Mon cœur battrait jusqu’à imploser. Mon producteur me pousserait sur scène dans mon plus cruel appareil. J’essaierais tant mal que bien de me dérober à la vue du public. Je me sentirais violé. Humilié face à ces inconnus. Alors même que, seul devant mon portable, je cherche sans cesse de nouveaux scénarios pour les exciter. Je croiserais le regard de ma mère, incapable de réagir. Elle a accepté que son fils soit homosexuel, elle a appris à prononcer le mot gay, mais là… Il n’y a rien. Pas même un adjectif acceptable pour me qualifier. Même Caïn ne se serait pas rendu coupable d’un tel péché. Je serais l’unique coupable. C’est moi qui m’exhibe et me mets en scène.

J’inspire. J’attrape ma tasse et avale de travers une gorgée de tisane brûlante. La chaleur refroidit mes esprits. Il vaut mieux ne pas y penser. Tout ça ne sortira jamais de mon téléphone. J’ai un public secret. C’est tout. J’ouvre une autre fenêtre. J’entre l’adresse de mon blog de nouvelles, comme pour recouvrir cette perversité d’une page de littérature. Je clique sur « trafic ».

Fréquentation : 12 lecteurs en mai, 4 en juin. Temps de lecture moyen : 30 secondes. Nouveaux visiteurs : 0 %.

Je me plante dans le dossier. Je comprime mes paupières et presse mes tempes avec les pouces pour étau. C’est pitoyable. J’ai créé mon blog de nouvelles il y a quatre ans et je tourne encore à quinze lecteurs par mois. Si je le voulais, je pourrais tous les réunir. Ils ne rempliraient même pas une salle de classe de petite section… Quatre ans de travail pour satisfaire douze gamins de trois ans… Et encore, satisfaire… ce n’est pas en trente secondes, temps de consultation moyen, qu’on lit une nouvelle de dix pages. Sur les rares lecteurs enregistrés comme tels, une très faible proportion a vraiment dû s’attarder sur mes écrits. Alors, les aimer… On est très loin des fans de Tumblr…

Je rouvre les yeux et analyse le détail du trafic. Facebook m’a ramené trois visiteurs. Je ricane, les dents serrées. Je cumule cent cinquante amis sur le réseau social et une vingtaine de « j’aime » à chaque publication vers mon blog, et seulement trois font l’effort de cliquer sur le lien. Dans mon entourage, plus d’une quinzaine de personnes sont donc des menteurs. Et des abrutis qui pensent que je ne le remarquerais pas…

Le bras de la platine se lève et se range sur son support. Le disque s’arrête.

D’un coup sur la souris, je ferme la fenêtre. Tumblr ressurgit. Ma vidéo comptabilise déjà trente-neuf cœurs, onze partages et trois commentaires. Considérablement plus que les zéros commentaires de mon blog…

Une pastille « 3 » est fichée sur l’icône de la messagerie. Kum Kardashian a déjà répondu. Fait chier… Je me lève, comme écrasé par une colline de déchets. Je claque le capot de l’ordinateur, celui du tourne-disque et la porte sur cette journée décevante.

Deux vues sur mon blog de nouvelles… Allez, c’est toujours une de plus qu’hier…

Nan… ça reste pitoyable.

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