IV – La Drama Queen

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Le chien dort encore. Il ne bouge jamais avant Arthur. Il ne se jettera sur ses pattes hystériques que dans deux heures. Avant, c’est trop tôt pour l’un comme pour l’autre. Ce matin, ça l’est aussi pour moi. La douche glacée n’a pas suffi à me débarrasser du sommeil. Mes mouvements sont lourds. Mes yeux brûlent de fatigue. J’entre et ferme quand même la porte derrière moi. Du travail m’attend.

Je pose la tasse de thé sur le bureau. Je retire le vinyle rose de La Vita Nuova et le glisse dans sa pochette. J’attrape le coffret de musique classique et sors un disque au hasard. Je le dépose sur la platine, positionne le diamant et fais descendre le bras. La musique démarre au milieu d’un mouvement. J’ai manqué le premier sillon. Une ride tremble à peine sur le front du chien. Sa queue fait un tour et se fige à nouveau.

Je m’assois à mon bureau. L’ordinateur y repose, froid. Le souvenir des messages non lus de Kum Kardashian me revient. Je les ignore. Si Arthur tombait sur cette conversation, il pourrait croire que je me lève tôt pour entretenir mes liaisons adultères. Je soupire, malgré la tentation de savoir combien de nouveaux cœurs et partages la vidéo de la veille a obtenus. Je glisse l’appareil sur une ramette de papier. J’attrape la machine à écrire et la place au centre du plateau. Je tire la feuille encore enroulée autour du cylindre. Je prends mon thé et le sirote en relisant la production de la veille.

Les mots s’impriment à peine dans mon cerveau, mais fatigue ou non, j’avance. Je ne peux pas perdre une journée. Si je chômais aujourd’hui, pourquoi me lèverais-je demain ? Mon corps s’habituerait à fainéanter et je serais alors celui qui consacre son temps à ne rien produire.

Il faut que j’accouche de ce roman. Et je n’en suis encore qu’à l'embryon. L’inspecteur assiste à l’autopsie. Le médecin légiste prend un malin plaisir à faire siffler la perceuse dans le crâne de la victime et à briser les côtes lorsqu’il ouvre la cage thoracique. Le dégoût provoqué par la scène est réaliste et documenté. Je replace la page. Je positionne mes doigts sur le clavier, index sur les touches F et J, et attends. Que doit-il maintenant arriver à l’inspecteur ? Il est déjà lâché par son commandant divisionnaire. Dans son groupe, il est le seul à croire en l’assassinat du célèbre présentateur. Une menace se dessine à l’intérieur de l’unité. Une autre viendra de l’extérieur. Les médias pourraient disposer d’informations. Lesquelles ? Mon raisonnement s’arrête encore là.

Je soupire et avale une nouvelle gorgée de thé. Je plante la tête sur une paume. Mon regard flatte le chien. Sa respiration suit le rythme lent de la musique. Il est enveloppé dans ses rêves de carlin. Je suis jaloux. Je n’ai pas dormi de la nuit. Couché après deux heures, je pensais tomber comme une pierre, alourdi par les litres d’alcool et les activités dans le labyrinthe. Mes yeux sont restés écarquillés, mes poings serrés. J’ai eu beau tourner et retourner, baisser et remonter la couette, la nuit noire est restée blanche. Je tendais la main, j’étais trop épuisé pour saisir le sens de cette insomnie. Je tentais de faire voguer mes pensées en imaginant la suite de mon roman, mais les contours restaient flous. Je me représentais le destin que je vise et la réalité m’étouffait. Je suis à des kilomètres d’un Goncourt, même celui des lycéens. J’arrive à peine à la malléole d’un Marc Levy ou d’un Guillaume Musso. Alors, me hisser sur leur médiocrité…

Une détonation éclate. Un coup en plein front. Un grognement retentit. Une douleur à la tempe. J’ouvre une paupière. Une touche de ma Remington se dresse à deux millimètres de mon œil. Je me suis endormi… Ma tête a glissé et s’est fichée dans le clavier. Merde… J’essaie de la relever. Des mèches de cheveux prises dans les barres de caractère me retiennent. J’attrape les côtés de la machine et tire. Une touffe reste coincée dans le mécanisme. Je porte une main au front. Du sang coule sur mes doigts. Je ronchonne. Le chien est levé. Il renifle et éternue sur mon mollet. Je lui accorde deux petites tapes sur la tête et marmonne un panier. Il obéit.

Je me traîne jusqu’à la salle de bain. Dans le miroir, une sale tête me dévisage. Une plaie de cinq centimètres sectionne mon front, à la limite des cheveux. Les cernes attaquent mes joues. Ma mâchoire disparaît dans un pli de mon double menton éternel. Je nettoie la blessure, la recouvre d’un pansement et retourne au bureau. Des barres de caractères sont tordues. La page dans le cylindre est déchirée, mouillée par mes cheveux humides et maculée de sang. Écrire, c’est saigner, paraît-il. Ça n’a jamais été aussi vrai.

Je retire un à un les cheveux, puis la feuille éventrée. Je caresse les barres de caractères maintenant inutilisables. Dois-je y lire un signe ? Un abandon par forfait technique ? Je grogne. Non, je ne vais pas me laisser abattre. J’écarte la machine. J’attrape un stylo-plume et commence à recopier le feuillet perforé, quand la réalité me transperce. Je ne produis que de la merde. Enfin, le style est rythmé, percutant, mais ça ne rime à rien. Pourquoi écrire un roman policier et pas un space opera ? J’en connais autant sur la police que sur les voyages interstellaires, après tout ! Mais est-ce que j’ai envie d’être un écrivain de seconde zone ? Non non, je veux être mémorable, pas l’auteur d’un roman dont on oublie l’intrigue et le coupable une fois la quatrième de couverture refermée. Je ne veux pas qu’on se demande si j’ai un nom avec un rond sur le a, une barre sur le o ou des s à ne plus pouvoir les compter. Qui sont mes modèles ? J’en sais rien, monsieur France Culture !

J’ai envie de hurler. Je tente d’inspirer, mais l’air refuse d’entrer dans ma gorge.

J’ai passé des mois à préparer le nouvel Harry Potter, alliant sorcières, anges, mages, réunissant mythologies grecque, juive, chrétienne, musulmane… avant de réaliser qu’il fallait d’abord que je lise Homère, la Bible, la Torah… J’ai développé un univers futuriste mêlant voyages dans le temps, prophéties et conspirations à la superproduction américaine. J’ai étudié les trous noirs, la relativité absolue et le totalitarisme pour bâtir un univers crédible. J’ai tout stoppé. On ne prendrait pas au sérieux un gamin de 17 ans développant une saga d’anticipation sur l’effondrement du monde.

J’ai tenté le comics à la française, avec Martine, mère au foyer bretonne et grassouillette, pour nouvelle Superwoman. L’éditeur à qui je l’ai présenté m’a conseillé de viser plus haut que ces livres en kit que l’on retrouve dans toutes les gares. Je sais que vous voulez être un auteur dont on se souvient. Je lui ai proposé une histoire d’amour chaotique entre deux hommes, il a ri : quelle est la différence avec une romance hétéro ? Aucune… Mon roman ne présentait pas l’urgence d’un Hervé Guibert ou la décadence d’un Renaud Camus que je n’avais pas encore lus. J’ai viré vers le feuilleton littéraire se déroulant dans un café parisien. La profusion de personnages, l’accumulation de micropéripéties et la leçon de brassage l’ont rendu sans intérêt. L’éditeur ne m’a jamais recontacté.

Me voilà dans le policier et je sais déjà que je n’irai nulle part. Je ne suis pas un auteur de polars, de fantastique ou d’anticipation… J’accapare le genre de ma dernière lecture. Je n’ai aucune urgence à accoucher. J’ai autant envie de raconter un meurtre à la Maison de la Radio qu’un débarquement alien à l’Élysée. L’histoire me passionne le temps qu’une allumette se consume. Puis l’enthousiasme part en fumée. Je n’ai ni conviction ni expertise, ma vie n'a pas la curiosité de Christiane F, Christine Angot ou Nabila. Mes opinions n’intéressent personne. Ma vie se fonde sur une seule blague : je veux devenir écrivain sans avoir rien à raconter.

Ça fait vingt ans que j’essaie de me convaincre que ça finira par venir, comme une oie qu’on gave de fausses certitudes. Mais il faut que j’arrête de me leurrer, je n’obtiendrais qu’une foi grasse de désillusions. Marie a raison, des rêves de gosses n’ont jamais fait des carrières d’adulte.

Ma montre vibre. Je lève le poignet. Une notification s’agite.

Rythme cardiaque

Vous faites une attaque. Vous allez crever.

Mes yeux se figent et se brouillent. Mes doigts s’engourdissent. Mes poumons se compriment. Mon cœur martèle mon thorax. Ma poitrine va imploser. Une douleur sourde, comme venue du bout du monde, me fait prendre conscience de ma chute. Je suis à terre. Ma nuque semble brisée. Je ne peux plus bouger.

Le chien ouvre un œil. Ses rides lui raient le front. Épuisé, il se dresse sur ses pattes et approche. Allongé au sol, il pense que je veux jouer avec lui. Il me surplombe. Il me renifle et éternue. Il me lèche les lèvres. Je ne sens rien. Je n’ai même pas le réflexe de froncer le nez.

***

Quand j’ouvre les yeux, je suis au sol. Les premiers rayons de soleil sillonnent la pièce. Le chien dort à quelques centimètres. J’essaie de me lever. Mes épaules s’agitent, puis retombent. Mon corps est lourd. À plat. Il refuse de répondre. Mon cœur tremble. Ma respiration siffle. Mes tympans bourdonnent. Ma vue se trouble.

Je vais mourir. Mon corps me le martèle. Une crise cardiaque à 30 ans… je ne l’ai pas vue venir celle-là. Et il ne restera rien de moi. Seulement des regrets. Je ferme les yeux pour me laisser partir. Un tunnel va venir me chercher. Ce n’est qu’une question de temps.

— Bien sûr que non, tu ne vas pas mourir !

Je rouvre les paupières. Arthur est assis au milieu de la pièce, à côté du chien, une main sur sa tête.

— Combien de temps suis-je resté inconscient ?

— Aucune idée.

— Je n’arrive pas à me lever. Tu peux m’aider ?

Il sourit, mais ne bouge pas.

— Alors ?

— Je ne peux pas t’aider.

Je ne comprends pas. Il continue de flatter le chien qui reste étrangement calme. Il ne lui fait pas la fête. Il ne bronche pas. Son ombre s’étire jusqu’à moi. La silhouette d’Arthur, elle, ne se dessine pas sur la moquette. C’est comme si le soleil le transperçait. Ou qu’il n’était pas là. Je relève légèrement le cou. Ma nuque ne doit pas être brisée, après tout.

— Quelque chose ne va pas. Tu n’es pas le vrai Arthur, n’est-ce pas ? Qu’es-tu au juste ? Une sorte d’ange ou d’être de lumière ? Je suis déjà mort et c’est toi, ou une représentation de toi, qui dois me conduire au paradis, c’est ça ? Saint Pierre ?

Il éclate de rire.

— Et pourquoi pas saint Jean non plus ? Un phénomène inexplicable se présente à toi et la première référence qui te vient est l’être de lumière ? Tu t’es cru dans Charmed ?

— J’ai cité l’ange, avant !

— Quelle mauvaise foi !

Je rougis.

— T’inquiète pas, c’est aussi pour ça que je t’aime !

Je vais pour protester, mais manque de souffle. Il veut attraper une oreille du chien, mais n’y parvient pas. Un ronflement traverse la porte fermée, comme après chaque soirée arrosée.

— T’es pas Arthur… Tu dors encore à côté… On dirait que tu n’es pas là et que tu ne peux pas avoir de contact avec les objets. Les oreilles du chien et la lumière te passent au travers. Comme dans Ghost.

— Après la série B des années 2000, tu passes à un classique des années 90… Ta culture monte d’un cran. C’est mieux !

— Qu’es-tu exactement ?

Je soupire. Cet échange m’épuise. Mes paupières cillent.

— C’est plutôt moi qui devrais te poser la question. Que suis-je censé être ? C’est ta tête qui me fantasme !

La folie m’emporte. Avant la mort. C’est le coup que j’ai pris sur le front. Ou suis-je déjà mort. Personne ne peut m’aider. Même mon chien n’est d’aucune utilité. Il pourrait aller chercher les secours, réveiller Arthur ou juste aboyer, mais il reste comme un abruti à se lover dans les rayons du soleil. Son maître meurt et lui kiffe la vie.

Je lève les yeux pour éviter ceux d’Arthur qui m’étudient. Je fixe la bibliothèque des romans inachevés. J’aurais dû m’emmerder à faire des gosses pour laisser quelque chose derrière moi, plutôt que de m’obséder l’esprit avec une œuvre littéraire. Que diront les gens à mon enterrement ?

— Moi, je connais déjà ton épitaphe : « Dalida voulait mourir sur scène, lui est mort sur sa machine à écrire. » Ou, mieux : « Oh ! L’art l’a tuer ! »

— Un calembour sur ma tombe ? N’as-tu donc aucun respect ?

— C’est un hommage, voyons !

Je vais crever. Je vais crever. Et la seule chose que mon esprit pervers trouve à faire c’est de s’autohumilier. Non non, il faut que je m’active, que je hurle, que je siffle, comme Rose sur sa porte flottant au milieu de l’Atlantique. Soudain, la voix de Mickey annonce : « Il est six heures, bonjour ! » Je baisse les yeux. Ma montre est allumée. Je la scrute et la présentation par Apple de ses fonctionnalités inutiles me revient. Je ne vais peut-être pas mourir après tout. J’inspire et secoue mes épaules. Je roule sur le dos. Ma main gauche attrape la droite. Je glisse ma montre sous mes doigts. Je sens le bouton latéral et appuie longtemps dessus. Pourvu que cet achat compulsif se révèle aussi capital que ce que j’essaie de croire.

Il ne se passe rien.

Je baisse les doigts. Je suis épuisé. Je vais simplement me laisser couler vers le fond, comme Jack.

— Roooh, arrête de jouer les drama queens !

— Je vais m’éteindre lentement, comme un portable sans chargeur. Je ne laisserai rien derrière moi – si ce n’est un chien inutile. Peut-être que ma vie aura un sens pour quelqu’un d’autre. Ma mort signifiera sûrement quelque chose pour toi.

Ses yeux verts fixent les miens. Il n’est pas triste. Juste amusé.

— Je dois être le brouillon de ton véritable amour. Notre relation défectueuse t’évitera peut-être de rater la prochaine. Tu trouveras l’homme parfait, celui que tu n’as pas pu rencontrer quand j’encombrais ta vie, quelqu’un qui saura t’aimer comme tu le mérites, quelqu’un qui ne sera pas mort pour un polar.

— Qui te dit que je ne l’ai pas déjà trouvé ?

J’écarquille les yeux. Il se marre. Vexée, ma main droite se dresse et écrase le bouton latéral de ma montre. Je garde le bouton enfoncé.

— Non, tu ne vas pas t’en sortir comme ça, petit con. Je vais vivre et te faire regretter tes sous-entendus.

— C’est tes sous-entendus. Je te rappelle que je ne suis pas là…

Deux vibrations agitent mon poignet. Puis trois longs bips hurlent.

— Vous êtes bien sur le numéro d’urgence 112.

Je soupire, soulagé.

— Je te l’avais bien dit : tu ne vas pas encore mourir, sourit Arthur. Ton obsession de la réussite te sauvera.

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