VIII – Le Panda rond

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Je coupe le contact. La radio et la climatisation s’arrêtent. Je frissonne. L’ombre massive de la maison de campagne qui s’étire devant moi écrase la voiture. La façade sombre est rongée par le temps. Des arbres volumineux la cernent et la plongent dans la pénombre. Le jardin encombré de végétations sauvages l’isole du reste du monde. Le portail noir se referme dans le rétroviseur, au bout de l’allée touffue. Une atmosphère lugubre règne. Je m’attends à être accueilli par Norman Bates.

L’enthousiasme des grandes vacances qui m’a accompagné sur la route est tombé dans mon estomac lorsque la voiture s’est figée devant les imposantes grilles de la propriété. Je n’ai pas eu le temps de me demander ce que je foutais là. Les portes se sont ouvertes toutes seules. Je ne pouvais plus faire demi-tour. Kum Kardashian m’avait déjà repéré…

Un texto sonne sur le téléphone accroché au tableau de bord. Arthur ne va pas tarder à rentrer. Il va trouver mon mot ridicule et mon alliance, et se demander ce que ça signifie. Et j’en sais foutre rien. Je n’ai pas non plus la moindre idée de ce que je fiche ici. Il y a une heure, la perspective de me rendre chez un parfait inconnu m’excitait. Littéralement. J’envisageais même de m’arrêter à une aire de repos pour un quickie dans les WC. Maintenant, je me sens con, comme la première fois que j’ai mis les pieds dans une partouze. J’avais imaginé la fébrilité immédiate des films pornos, avec ses apollons, son ambiance bon enfant qui dérape. Mais les orgies, ça s’organise. Je débarquais alors dans un appartement parsemé de matelas, de bols de capotes et de libidineux prêts à me dévorer comme une pièce de boucher. Une seule idée tournait dans ma tête en roue libre : comment récupérer mes vêtements et me barrer sans attirer l’attention ? J’ai encore une fois été aveuglé par mes hormones…

Je scrute les grilles fermées derrière moi. Il y a peu de chance que je m’éclipse sans croiser Kum Kardashian… Je pose mon front sur le volant. Je sens les larmes monter. J’ai l’impression d’être un poisson, attiré par la lanterne d’un prédateur, à deux doigts de se faire bouffer. Deux coups sur la vitre me ramènent à la réalité.

Un garçon, la trentaine, la peau laiteuse, se dresse devant moi, dans un short rouge et un t-shirt blanc tacheté. Un épi brun fleurit au-dessus d’une oreille. Il n’est pas beau, mais son sourire innocent diffuse un charme maladroit. À la Norman Bates… Je frissonne. Bon, je peux juste boire un verre pour m’excuser du dérangement. Ça n’engage à rien. Puis je disparaîtrai.

Je sors du véhicule. Une fraîcheur humide m’enveloppe. Je tends la main. Il s’approche et se dresse sur la pointe des pieds pour me présenter sa joue. Étrange accueil… J’approche de timides lèvres et dépose une bise sur sa barbe. Ses poils épars me chatouillent le menton.

Satisfait, il se laisse retomber sur la plante des pieds. Ses yeux se fichent dans les miens. Son sourire s’étire jusqu’aux oreilles. Je grimace en fouillant mes poches vides, pour me donner une contenance.

— Allez, installe-toi sur la banquette, j’apporte l’apéro !

Sa voix n’est pas suave comme lorsque je lisais ses messages, mais aiguë, comme s’il n’avait pas mué, avec un cheveu sur la langue.

Je m’installe au salon de jardin qu’il m’a désigné du doigt. Pendant qu’il s’affaire dans la maison, je considère la pelouse desséchée et clairsemée, les arbres plantés au gré du vent et une vieille balançoire en bois immobile au fond du jardin.

Kum Kardashian revient avec un plateau en plastique et s’installe sur la banquette face à moi. Il attrape la carafe de rosé remplie au tiers de glaçons. Il verse du vin jusqu’à raser les bords. Il ouvre une boîte en plastique de sticks & bretzels. Il me sourit et fixe ses yeux noir corbeau dans les miens, sans prononcer un mot.

Un rictus agite mes joues. Je suis mal à l’aise. Après des semaines à discuter avec lui, à échanger des photos, c’est la première fois que j’observe son visage. Je l’ai regardé sous toutes les coutures. Je connais par cœur son torse osseux, son sexe au repos et en érection, et ses fesses rondes. Je l’identifierais sans difficulté de dos avec son tatouage de dragon. Je l’ai vu jouir sous la douche, dans sa voiture, en forêt… encore et encore. Mais je ne l’avais jamais vu sourire. Et le résultat est presque décevant.

Il me tend un verre.

— À notre rencontre !

J’avale une première gorgée. Elle rafraîchit mes joues réchauffées par le souvenir de son blog. Il passe un pied sous une fesse. Il ne porte pas de sous-vêtement. Gêné, je lève les yeux qui se plantent sur la balançoire. Je sors une banalité sur le sujet.

— Ça fait rêver tous les homos que j’invite. Vous me faites marrer !

Je ne comprends pas qui il désigne par son vous, mais n’émets aucune remarque. Je lui demande s’il a des enfants.

— Déconne pas ! C’était la baraque de mamie. La balançoire était à papa. Il faudrait que je m’en débarrasse, mais dès que j’ai cinq minutes, le seul jardin que je visite, c’est le tien.

Il montre le téléphone qu’il n’a pas lâché une seule fois. Son short s’agite. Je relève les yeux. Quelle connerie suis-je sur le point de commettre ? Je quitte Paris et Arthur pour me trouver et je finis chez ce type « amoureux de ma bite », comme il le répète souvent.

— C’est quoi ce pansement sur le front ? Tu te donnes un air de bad boy ?

— Non, c’est…

Je n’ai pas envie de l’entendre se moquer de moi. Quoi ? Tu écris ! Passe à autre chose, pauvre type !

— Je me suis pris une porte.

— Une porte… (Il paraît dubitatif.) Et qu’est-ce qui amène le passe-murailles si loin de Paris ?

— Paris n’est qu’à une heure de voiture…

— C’est ce que je vous dis à tous ! Mais vous êtes comme ça, vous, les Parisiens. En dehors du métro, le seul transport que vous acceptez de prendre, c’est l’avion. Alors oui, vous connaissez Sitges, le Castro, mais Fontainebleau qui n’est qu’à quarante minutes en TER…

Encore ce vous… Il attrape un stick et le grignote en me fixant du regard. On dirait un écureuil. Je suis mal à l’aise. Je baisse les yeux, mais son gland dépasse du short. Peut-être suis-je aussi un peu excité par la situation… J’avale un trait de rosé pour me rafraîchir.

— Oh, coquin, tu n’as pas répondu à ma question ! Alors, dis-moi, qu’est-ce qui t’amène si loin de ton urbanité, avec ton élégante voiture ?

— C’est une location.

— Narcissus ou l’art d’éluder les questions. Je ne te voyais pas timide !

Évidemment, lui aussi m’a détaillé sous toutes les coutures. Le problème avec les vies secrètes, c’est qu’elles sont parfaitement connues des personnes qui les partagent.

J’ai déjà rencontré des garçons via mon Tumblr, mais toujours en présence d’Arthur. Ils viennent, nous couchons, ils repartent. Le contrat est clair avant qu’ils franchissent la porte. Aujourd’hui, je ne connais pas les intentions de Kum Kardashian (ni les miennes d’ailleurs). Je n’ai pas envie de tromper Arthur. L’idée m’excite. Le faire me terrifie. J’essaie de me persuader que Kum Kardashian est une connaissance comme une autre, que je ne suis là que pour un verre, puis que je reprendrai la route. Mais il me déshabille des yeux en enroulant sa langue autour de son stick de bretzel. Je vide le fond de mon verre. À peine ai-je le temps de réfléchir à une répartie pour annoncer mon départ qu’il l’a déjà rempli au ras bord. Je ne dis rien. Un second verre ne m’empêchera pas de conduire.

— Où files-tu donc comme ça dans ta fiotte 500 ?

— J’ai une semaine de vacances, alors j’ai décidé de me faire une sorte de road trip.

Je mens plutôt bien. Je ricane sèchement. Je m’arrête, quand je réalise que je n’ai rien dit de drôle.

— Et où comptes-tu dormir sur la route ? Chez l’habitant ?

Un sourire s’étire en coin, tandis qu’une tente se dresse dans son short. Je ne peux plus faire semblant de ne pas remarquer. Je change de sujet. Je l’interroge sur son métier. Il m’apprend qu’il est graphiste free-lance.

— Ce n’est pas passionnant, mais ça remplit mon frigo et me laisse le temps de rencontrer de beaux gosses comme toi. Et toi, comment le sexy Narcissus occupe ses journées ?

Je rougis au mot sexy. Je lui explique mon métier. Il conclut d’un expéditif : « C’est tout sauf bandant. » Son short le confirme.

— Je te voyais plus assistant de direction, un peu biatch qui passe ses journées à faire des photocopies et du café… avec des lunettes et un pantalon de ville moulant… qui passe parfois sous le bureau…

Il se gratte un testicule. Sa verge sort entièrement.

— Dors ici ce soir.

Je m’étouffe dans mon vin. C’est hors de question. Arthur pourrait entendre que je boive un verre avec lui en tout bien tout honneur. Dormir ensemble ? Jamais. Et puis, son sourire me fait toujours penser à Norman Bates…

— Tu proposes souvent à des gens dont tu ne connais pas le nom de dormir chez toi ?

— Ce n’est pas parce que je ne connais pas ton nom que je ne sais pas qui tu es, Narcissus. Je pense en savoir plus sur toi que ta maman. Je me trompe ?

Une chaleur me brûle le visage. Est-ce le rosé ou l’idée que ma mère ait vent de mes activités ?

— Coquin ! Tu as de nouveau utilisé ta technique de détournement ! T’as pas répondu à ma question !

— Ce n’était pas une interrogation. Tout juste une affirmation.

— D’accord, si tu y tiens, je vais te le demander sans détour : me feriez-vous l’honneur, Narcissus, de dormir chez moi ce soir ?

Pourquoi veut-il que je passe la nuit ici ? Je ricane intérieurement… Ce n’est évidemment pas pour une soirée pyjama… Le second verre de vin m’empêcherait-il déjà de voir clair ?

— Je suis désolé, mais je dois reprendre la route.

Je me lève. Le sol chancelle. L’horizon vacille. Une bouffée de chaleur m’envahit. J’ai l’impression d’être bourré après seulement deux verres… C’est bizarre. M’aurait-il drogué ? Je le dévisage. Il me scrute à son tour d’un œil inquisiteur. C’est possible. Ça ressemble à du Norman Bates… Je ne l’ai pas vu venir. Je m’apprête à lui hurler dessus quand le visage strict de la pharmacienne me revient soudain. Surtout, ne buvez pas d’alcool pendant votre traitement. Merde…

— Tu ne m’as pas l’air frais pour reprendre le volant.

— Je vais attendre un peu, soupiré-je en me rasseyant.

— Allez, pour la route, alors !

Il me verse une troisième piscine de rosé.

***


J’ouvre les yeux en panique. Mon regard pique dans un miroir installé au plafond. Il donne une vue plongeante sur un vieux lit en bois brun, un drap enroulé au pied, un garçon que je ne reconnais pas allongé sur le ventre, nu, un dragon enroulé dans le dos, une jambe en angle droit qui dévoile ses parties intimes, et moi, un pansement sur le front, des cernes aussi sombres que ceux d’un panda, en caleçon à sa gauche. Mon cœur cogne mon thorax.

Je presse les paupières. Ça n’existe pas. C’est un rêve. Je suis chez moi à côté d’Arthur… Mais ce n’est pas son parfum qui me chatouille les narines. Une odeur âcre de vieilles bâtisses me prend la gorge. Les événements de la veille se bousculent alors dans ma tête : AVC, autodafé, exode, rencontre surréaliste et mauvais cocktail d’antidépresseur.

Je me fige. Dans quoi me suis-je embarqué ? Que vais-je raconter à Arthur ? Oh merde ! Je me redresse et claque les paupières en grand. Je ne lui ai pas donné de nouvelle depuis hier midi. Il a dû lire mon mot… Que va-t-il imaginer ? Il doit penser que je suis parti avec un homme… Je me tourne vers Kum Kardashian. Merde… Il ne me croira jamais… Je n’aurais pas dû partir. Quelle idée à la con. Ai-je besoin de fuir pour être libre ? Si je mourais, peut-être m’en voudrait-il moins ? J’ai envie d’attraper un couteau et de me lacérer.

***

Une jardinière se brise sur le gravier quand je saute de la fenêtre de la cuisine. Je sautille en caleçon-socquette jusqu’à la voiture. J’ouvre la portière. Je me jette sur la boîte d’antidépresseurs posée sur le fauteuil passager à côté d’une bouteille d’eau. J’avale un cachet et me laisse choir devant le volant. Je soupire. Je me sens déjà mieux. Rassuré. Non, je ne jouerai pas avec les couteaux.

Une notification active le téléphone accroché au tableau de bord. Des dizaines de messages et appels manqués s’entassent. Tous proviennent d’Arthur. Il les a envoyés entre dix-neuf heures et trois heures du matin. Il commence par un simple « Où es-tu », pour aller jusqu’à « J’espère que tu n’es pas en train de te vider de ton sang dans une ruelle sombre… » Quand je disais qu’il était drama queen… Il a même appelé la Police ! Voilà, je vais avoir droit à une course poursuite sur l’autoroute à la OJ Simpson !

J’inspire profondément, puis expire lentement, avant de me rendre compte que mon cœur ne bat pas si fort que ça. Autant en profiter. J’appuie alors sur « appeler le contact ». Arthur décroche à la première tonalité en hurlant mon prénom. Sa voix emplit l’habitacle. Je claque la portière.

— Arthur ! Désolé, j’avais oublié mon téléphone !

Ma voix est étonnamment calme et… rayonnante. Je m’en sors plutôt pas mal.

— Où es-tu ? Que se passe-t-il ? Tout va bien ? J’ai appelé ta mère. Je suis allé au commissariat. Personne ne savait où tu étais.

— Je vais trèèès bien. Je- (Ne surtout pas évoquer Kum Kardashian.) Je suis chez Blanche. J’ai roulé toute la nuit.

— Roulé ?

— J’ai loué une voiture. Une Fiat 500.

Je l’entends respirer. Il n’a pas pensé à appeler Blanche. Voilà un mensonge bien trouvé ! J’arrive à filer tranquillement mon histoire. J’explique un soudain besoin de changer d’air, de retourner aux sources.

— Je vais poser un congé et te rejoindre.

— Non !… C’est quelque chose que je dois vivre seul.

— Je… je comprends.

Non, il ne comprend pas. Moi non plus, d’ailleurs.

— Tu comptes rester combien de temps ?

La porte d’entrée s’ouvre. Kum Kardashian s’étire dans l’encadrement, nu comme un ver. Il me sourit. Ma bouche s’assèche.

— Le temps qu’il faudra.

Il s’approche de la voiture en sautillant.

— Je dois y aller, Arthur. Je t’embrasse.

— Envoie-moi des messages, pour me rassurer.

Il se plante devant ma portière.

— Je- OK.

Je raccroche. Je baisse la vitre. Je tourne la tête vers Kum Kardashian. Son entrejambe (que je vois pour la première fois en chair et en… poils) me dévisage. Je lève le regard à regret pour ne pas lui donner de mauvaise idée. Il se penche. Son nez effleure le mien.

— Monsieur est voyeur ?

Je souris en coin. Je m’enfonce dans mon siège et croise les bras, taquin. Et puis, merde, pourquoi ne pas m’amuser, hein ?

— Pas seulement…

Ses yeux dévorent mon caleçon. Je fais comme si de rien n'était, même s’il voit aussi bien que moi qu’il ne me laisse pas indifférent. Il reste un instant immobile, avant de se ressaisir. Il désigne du menton la jardinière éclatée sous la fenêtre de sa cuisine.

— Tu n’aimes pas mes marguerites ?

— Tu enfermes souvent tes invités à clé ? Tu voulais me garder en otage ?

Il éclate d’un rire forcé.

— T’es con ! On n’ouvre jamais cette porte. On passe par la baie côté piscine.

— Tu as une piscine ?!

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