VII – Le Voyageur sans destination

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Je m’arrête devant la gare du Nord, à côté de la structure d’immeuble haussmannien miniature fondant sur le bitume. Je n’ai jamais compris le sens de cette œuvre d’art ridicule (si c’en est une). Je l’observe maintenant avec la passion d’un Léonard de Vinci, comme si elle voulait m’envoyer un message.

J’ai toujours trouvé cette gare répugnante, avec ses junkies qui errent tels des zombies, ses crapules qui attendent un manque d’attention pour filer avec vos valises, et son odeur d’urine persistante. Aujourd’hui, ses cafés, ses boulangeries et sa fébrilité réveillent en moi la fièvre des grands départs. Je ne sais pas ce qui m’attend, mais j’ai hâte d’y être.

J’entre. J’ignore les bornes automatiques et m’insère dans une file d’attente. Je veux un contact avec une guichetière. J’ai envie de m’écrier « un billet pour le premier train ! » et découvrir avec elle ma destination, tous les deux heureux et surpris par le résultat. « Je n’aurais pas dit ! » Le hasard est la plus belle des libertés ! Il explose les murs des possibles et fait entrevoir des options jamais envisagées.

La moue de la femme derrière la paroi de Plexiglas ne me refroidit pas, ni ses épaisses lunettes qui me mettent sous sa loupe. L’excitation du jeu va lui redonner le sourire.

— Que puis-je faire pour vous ?

Pas un bonjour. OK, allons droit au but.

— Enchanté, madame ! Je voudrais un billet pour le premier train !

— Destination ?

— Voyons ça ensemble !

Ses yeux m’inspectent. J’élargis mon sourire pour l’engager à nous amuser ensemble.

— Je n’ai pas bien compris, monsieur. Quelle est votre destination ?

— Je ne sais pas encore ! C’est ça qui est excitant, non ?!

Elle déchausse ses lunettes.

— Monsieur, je ne peux pas vous aider, si vous ne me dites pas votre destination.

— Au contraire ! Je veux partir, mais je ne sais pas où. Jetez un œil sur votre ordinateur et indiquez-moi la destination du premier train. Faisons confiance dans le hasard !

Elle pousse un long soupir.

— La SNCF ne prend pas ce genre de responsabilité, monsieur. (Je grogne.) Des personnes attendent. Je vais donc vous inviter à consulter le tableau des départs, puis à utiliser les bornes automatiques. Merci. Personne suivante !

— Non non, attendez ! (Elle ne me regarde déjà plus.) Que puis-je faire pour vous, madame ?

Elle plante son regard dans celui de la femme qui vient de se ficher à deux pas. Elle en a terminé avec moi. J’expire et m’éloigne.

Je me dresse devant le panneau des destinations. Les villes qui apparaissent et disparaissent au rythme des plaques qui dansent sur elles-mêmes ont un goût d’exotisme. Compiègne, Lille, Amiens… Opterais-je pour Londres, ses pubs et ses couennes de porc grillées qui ont engendré Christine and the Queens ? Bruxelles, son Moeder Lambic, ses saucisses séchées et son grand piétonnier qui nous a tant fait marrer, Arthur, Marie et moi ? Non, ce sera Amsterdam, ses îles et ses canaux instagrammés par l’ami d’Arthur qui nous a confié son appartement. Après tant d’invitations repoussées, il sera heureux d’enfin me recevoir !

Je me précipite sur une borne, excité à l’idée de découvrir de nouveaux paysages et de me lover dans leur lumière, leur calme et leur volupté. J’active l'écran d’un doigt et commence à entrer le nom de la ville. A-M-S-T. Puis je me fige. Filer à Amsterdam et loger chez une connaissance, n’est-ce pas le choix de la facilité ? Or n’est-ce pas justement ce qui m’a conduit ici ? Emménager dans un appartement proposé par cet ami, accepter un contrat après un stage de fin d’études et épouser le premier homme qui m’a dit je t’aime ?

Tant qu’à être libre, autant être fou ! Fortune, es-tu là ? Je me replante devant le tableau des départs. Où n’irais-je jamais ? Je scanne les plaques. Aucune ne fait naître de papillons en moi. Je ne me décourage pas. C’est dans l’inattendu que se produisent les plus belles choses. Je tourne les yeux vers les quais et leurs voyageurs électriques. Que me révèlent leurs tenues et attitudes sur leurs destinations ? Des jeans enjoués vers Lille. Des costumes fatigués vers Beauvais. Des robes amusées vers Amiens. Je m’apprête à compter ams-tram-gram, quand une pancarte attire mon attention : agences de location de véhicules. Bingo ! Je souris. Je savais que je pouvais faire confiance dans le hasard.

***

Je serre le frein à main. Le moteur cale. Des Klaxons râlent. Christine And The Queens et la clim se taisent. Mes mains crispent le volant à 10 h 10. J’inspire profondément par le nez et expire lentement par la bouche. Je compte les secondes pour tenter de ralentir mon rythme cardiaque et taire les questions qui tournent en boucle dans ma tête.

Qu’est-ce que je suis en train de foutre ? Pourquoi ai-je loué cette voiture ? Pourquoi sept jours ? Un homme sujet à des crises de panique et sous antidépresseur ne conduit pas ! Un adulte ne fugue pas, il fait face à ses responsabilités ! J’écrase mon front dans le volant. Le Klaxon sonne. Je ne bouge pas. Je veux disparaître. Je presse les paupières pour que le monde fasse marche arrière et que je me retrouve dans mon salon, avec mon chien et Arthur pour réconfort.

— Tu devrais relâcher la pression sur le volant.

Je lève la tête. Le bruit s’arrête. Arthur est assis sur le siège passager. Une casquette à paillettes, à l’inscription Work B**ch ! au-dessus de la visière, brille sur sa tête. J’ai dû me cogner la tête trop fort…

— Tu vas effrayer la Team Britney.

— Hein ?

Pour seule réponse, il désigne les passantes en uniforme de collégiennes américaines et aux nattes tressées comme Britney Spears dans le clip Baby One More Time. Elles se dirigent vers l’AccorHotels Arena.

— Tu es là pour détailler la programmation de Bercy ou me convaincre de rester ?

— Je ne suis pas là.

Je me mets à trembler. Même mes hallucinations me compliquent la vie.

— Et je ne vais pas t’empêcher de partir.

— Parce que je vais le décider par moi-même, vu que tu es absent, c’est ça… ?

— Non, parce que tu as besoin de vivre ta vie. De faire quelque chose de purement égoïste – ou « fou » comme tu dis. Tu ne grilles jamais un feu rouge. Tu paies pour regarder Game of Thrones. Tu fais tout dans les règles. Toujours.

— Et tu trouves ça pathétique ?

— Non, mignon.

Encore ce fichu adjectif… Il secoue la tête et perd son sourire niais.

— Toutes tes décisions sont calculées, raisonnées, même tes achats impulsifs. Les gens normaux qui veulent se faire en plaisir en dépensant leur argent reviennent avec un iPhone ou des chaussures, pas un lombricomposteur ! C’est très bien pour la planète, mais ce n’est pas… fou-fou.

Je serre les dents.

— Tu as toujours alterné entre raison et impulsion. Tu es ce paradoxe. Sans lui, toi et moi n’aurions jamais fini ensemble. Au lycée, on a passé des semaines chacun de son côté, comme des chats de Schrödinger, à se demander ce qui en ressortirait. On est restés sages pendant des mois avant que tu m’invites au cinéma : pulsion. Mais pendant les deux heures qu’a duré la séance, tu n’as rien fait d’autre que regarder le film : raison.

— À treize euros la place, bien sûr que j’allais regarder le film !

— Il ne s’est ensuite rien passé pendant des semaines. Puis, tu as manigancé ce samedi après-midi chez Lisa, juste toi et moi. Après ces longues minutes d’hésitation au bord de la piscine, où je m’en voulais de ne pas avoir le courage de répondre à tous les signes que tu m’envoyais, tu t’es jeté sur moi et on s’est embrassés pendant des heures, sur ce gazon, alors qu’il y avait une piscine pour nous tout seuls.

— Après le fiasco avec Wes, je ne voulais pas passer à côté…

… de cette opportunité.

— Huit mois après le coup de foudre, nous avons chopé un coup de soleil. Comme on avait l’air cons en rentrant chez nous ! Ma mère hurlait contre mon inaptitude à réfléchir. Ce n’était pourtant pas dur de mettre de la crème solaire ! Et je ne pouvais m’empêcher d’avoir la banane. J’avais passé l’après-midi à embrasser le plus beau mec du lycée !

Toutes ses dents apparaissent. Je souris à mon tour. Mon cœur ne tambourine plus à mes tempes. Je pose la main sur la cuisse qui dépasse de son short. Au lieu de sa peau, je caresse le tissu du fauteuil. Con d’hallucination…

— Tu ne dois pas avoir peur de tes impulsions. Il peut en sortir quelque chose de beau. Comme nous. Je te dirais même plus, quand tu lies impulsion et raison, comme tu l’as fait ce samedi-là, c’est là que tu deviens excellent.

— C’est bon, tu peux arrêter avec tes pep talks. Tu m’as convaincu. Soyons fous ! Il n’en reste pas moins que je ne sais pas où aller…

Une alerte sonne sur le tableau de bord, comme s’il m’avait entendu. Le message d’un expéditeur inconnu apparaît : Narcissus, voici le château de Fontainebleau érigé en 1988 !

J’appuie sur le bandeau qui apparaît sur le téléphone. Une photo s’affiche en plein écran. Un sexe se dresse face à un château. Je ne reconnais pas le numéro, mais j’identifie parfaitement les nervures et le gland injecté du membre de Kum Kardashian.

— Il faut y voir un signe, c’est ça ?

Je me tourne vers Arthur. Il a disparu.

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