I – L’Arc-en-ciel trapu

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J’ai trente ans et dans quelques heures je vais foutre ma vie en l’air.

Au départ, la déflagration ne s’est pas fait entendre.

Nous étions samedi soir. En juin. Après trois semaines de pluie, la canicule rissolait la France. Paris cuisait et y circuler à vélo parmi les bus, les VTC et les scooters consistait à pédaler dans un four à chaleur tournante. Le pays tirait la langue. Les supermarchés, les cinémas et les glaciers étaient les seuls à garder le sourire.

Pour respirer, il ne restait que les quais et les jardins. Bien sûr, les Parisiens s’étaient tous mis d’accord pour échouer en bancs sur les berges. Le long de la Seine, les seuls chemins encore praticables étaient congestionnés par les Pakistanais qui transportaient des sacs-poubelle comme le père Noël son sac de jouets, en criant :

— Bière ! Rosé ! Despé !

Arthur, Marie et moi avons donc remonté Rivoli, en ralentissant devant chaque entrée de magasin pour nous baigner dans les vapeurs de climatisation comme des chats dans un rayon de soleil. Puis, nous nous sommes arrêtés au jardin du Louvre. La foule y était aussi compacte que dans une boîte de Pringles, mais on pouvait encore respirer. En bons Parisiens, nous avons soupiré en nous laissant couler sur l’herbe sèche.

Arthur est assis en tailleur, une 1664 entre les cuisses. Marie est étendue de son long, les jambes croisées, le visage en arrière en offrande au « Dieu Soleil ». Moi, je suis allongé à la romaine sur l’herbe, une fesse déjà engourdie.

Ma tête est tournée vers Arthur, mais mes yeux sont subjugués par un garçon assis à quelques mètres. Il n’est pas beau. Sa morphologie est déséquilibrée, avec une mâchoire trop carrée pour un corps trop maigre. Pourtant, il m’envoûte. Je n’arrive pas à détourner le regard de cette crème solaire mal étalée sur ses joues. Il est craquant. C’est comme s’il criait au monde son refus de l’uniformité. Il doit avoir une vingtaine d’années et j’adore son innocence.

Deux filles, trimbalant un cabas Monoprix à bout de bras, s’ajoutent aux trois autres. Elles lâchent leur barda, se baissent et l’embrassent.

— Joyeux anniversaire, Birthday Boy !

Je grimace. Les apollons sont toujours entourés d’une basse-cour. Il rougit sous sa crème solaire. Son regard se détourne et effleure le mien sans me voir. Un coin de ma bouche sourit. J’habite son paysage.

Le mouvement de son poignet et ses doigts aux phalanges disproportionnées me ramènent l’image de Wes, ce garçon qui avait obsédé mes deux premières années de lycée. Me reviennent en une postmonition les stages de théâtre dans une ancienne bergerie reconvertie en salle des fêtes près de Salon-de-Provence, d’où nous nous échappions de la salle de répétition tard le soir pour nous isoler dans l’obscurité. Je sens à nouveau l’herbe sèche sous nos pieds et sa main assurée dans la mienne, quand nous nous précipitions dans la nuit noire. Nous abandonnions la vieille bâtisse pendant que les autres répétaient leur scène. Et dans l’ombre des sapins, tout disparaissait. Les fuis-moi-je-te-suis et suis-moi-que-je-te-fuis que nous rejouions au lycée. Les crises d’hystérie évangélique de ma mère. C’était comme si je respirais enfin après des jours en apnée.

Puis, en un rappel, tout s’arrêtait. Comme venue d’un autre monde, la voix d’une copine nous hélait. La réalité reprenait forme. La lune ressurgissait. Et ma main lâchait celle de Wes. Les siennes se plantaient dans ses poches et, dans une claudication grotesque avec ses poings dans son short, il se ruait vers la bergerie. Othello entrait en scène. Moi, j’attendais que mon caleçon dégonfle, avant de tirer à mon tour la porte de la salle.

De Wes, les parties du corps les plus érotiques, qui me troublent encore 15 ans plus tard, sont ses mains. Ses longs doigts osseux. Ses lèvres agitent encore quelque chose chez moi. J’ai pu les goûter une fois. Ou deux. Pas plus. Elles étaient acides et salées. Enivrantes. Comme une Tequila paf.

Si j’avais pu voir son sexe, peut-être aurait-il pris le dessus sur ses mains et ses lèvres. Et sur la romance à la Disney qu’il me reste de lui.

— Pourquoi tu souris ? me demande Arthur.

Mes yeux se focalisent sur lui. Mon regard percute mon reflet sur ses lunettes. Mes cheveux bruns, en bataille, écrasés sur mon front par la sueur et mon casque de vélo. Mes joues bouffies rougissant par le soleil. Dans cette même position de phoque échoué, allongé, à moitié redressé sur un coude. Je fais la moue. Mon double menton et mon ventre débordent de mon pantalon. Pas étonnant que le « Birthday Boy » ne me remarque pas. Je contracte les abdos pour tenter de m’arranger. Aucune différence. La moue grimace.

— Je ne souris pas. Je ne sens plus ma cuisse.

Arthur ne bronche pas. Ses sourcils broussailleux se froncent au-dessus de ses montures. Dans son reflet, toujours, je prends conscience des vêtements que j’ai piochés dans le noir ce matin : chemisette jaune et chino violet. Merde… avec mes Stan Smith bleues tachées de graisse de vélo, je ressemble à un putain d’arc-en-ciel. Trapu.

Un nouveau rictus tord ma bouche.

— Change de position.

Je me redresse et m’étire. Mon dos craque. Je croise les jambes, j’empoigne ma bière et la vide d’un trait, avant de la poser à côté des huit déjà vides. J’en attrape une autre.

— Je vais pissoyer, les amis ! s’exclame Marie.

— Moi aussi, ajoute Arthur. Allons nous trouver un coin tranquille.

Arthur enfonce sa casquette sur les yeux. Aujourd’hui, il porte celle qu’il s’est offerte in extremis à l’aéroport de Reykjavik. Le profil d’un pêcheur islandais brodé sur le devant. Il se lève et ses jambes s’allongent sans fin devant mes yeux, qui remontent jusqu’à son short minuscule dont les plis ne laissent rien échapper de ce qu’il renferme. Son corps crie le sexe. Je laisse échapper un sourire. Et un ronronnement. Arthur me tire la langue. Il a compris mon manège.

Marie réajuste ses lunettes de soleil, griffées du nom d’un fameux créateur dont je n’ai jamais entendu parler. Les branches fantaisistes n’entourent pas entièrement les verres, mais les supportent par dessous. Le résultat est immonde, mais mode. Paraît-il. Elle se jette sur ses pieds. Elle frotte le bas de sa robe à fleurs (style vieille mère censé aussi être tendance – mais l’arc-en-ciel que je suis n’y comprends rien) et s’éloigne, au bras d’Arthur.

Leur allure générale tranche. Avec ses chaussures bateaux et son polo blanc, Arthur donne l’impression de descendre tout juste de son voilier amarré à Pont-Aven. Marie, quant à elle, fait plutôt baba, dans sa robe terne et ses ballerines. Pourtant, c’est elle qui porte une robe Christian Lacroix. Lui raccommode depuis deux ans le même short blanc H&M. Ils tournent au premier buisson.

Je plonge la main dans mon chino et en extrais mon téléphone. J’appuie sur l’icône de Tumblr. L’application s’ouvre. Le temps que les photos se chargent, je lève la tête.

Birthday Boy est toujours là. Un groupe l’auréole. Ils ont tous le même âge. Il doit s’agir d’une bande d’étudiants, de lettres probablement. Leur discours sur le champ lexical de l’enfermement chez Modiano ne laisse aucun doute. Un classique des soirées au rosé de lettreux de la Sorbonne… avec Vincent Delerm (en tout cas à mon époque). Birthday Boy a étiré ses jambes. Ses immenses Nike Air jaunes pointent vers moi. Avec ses genoux aussi disproportionnés, il donne l’impression d’un pantin. Je jouerais bien avec lui. Je glousse intérieurement de ma blague. Son regard croise le mien. Un sourire se dessine sur son visage. Ai-je vraiment ri ?

Je baisse les yeux. Le fil d’actualité de mon Tumblr est chargé. Apparaissent les photos et vidéos de sexes érigés, fesses bandées, torses contractés… publiées par tous les blogueurs que je suis. La plupart s’exhibent dans le métro, le bus, les toilettes publiques… pour le plus grand plaisir de mon œil pervers. La vidéo volée d’un homme à une pissotière démarre en silence. À travers le trou creusé dans une paroi, où le cadreur a positionné son appareil, apparaissent distinctement le sexe et la pisse impudique. Je commence à avoir chaud. J’adore les caméras cachées. J’appuie sur l’icône de messagerie. Kum Kardashian a envoyé deux messages.

Kum Kardashian : Ça fait longtemps que tu n’as pas publié de vidéo.

Kum Kardashian : Si tu as besoin d’un réalisateur, j’ai le sens de la mise en scène.

Je souris. Ce type m’écrit depuis des semaines. Il n’a jamais rien à raconter. Il partage seulement l’excitation provoquée par mes photos ou vidéos. Il n’est pas le seul à m’envoyer des messages. Certains les agrémentent de productions personnelles. Je les remercie et la discussion se tarit d’elle-même. Mais Kardashian, comme il faut le nommer, ne lâche pas prise : il se manifeste tous les jours. Et je ne peux m’empêcher de lui répondre, toujours terrifié à l’idée qu’Arthur découvre un jour les échanges. Sucer n’est pas tromper, mais se raconter… ?

Narcissus Is Black : J’aimerais bien voir ça.

(Narcissus Is Black, c’est moi.)

Sa réponse ne se fait pas attendre.

Kum Kardashian : Je ne suis pas loin de Paris. Fontainebleau est à trois quarts d’heure.

Je relève les yeux. Les silhouettes de Marie et Arthur reviennent. Je replace difficilement le téléphone dans ma poche, déjà encombrée par ailleurs. L’idée de rencontrer Kum Kardashian m’excite toujours. Même si je sais que nous n’aurions rien à nous raconter si cela devait arriver.

— C’est évidemment dans Les Deux Poètes qu’il apparaît en premier ! s’exclame Marie.

— Ah bon ? J’aurais plutôt dit Splendeurs et Misères des courtisanes.

— Non, il arrive bien plus tard !

— Vous parlez de qui ? osé-je.

— Rubempré.

— Aucune idée de qui c’est.

— Le premier homosexuel de la littérature française ? explique Arthur d’un coup de poignet. Balzac ?

(Il a vraiment utilisé un point d’interrogation ?)

— D’accord. Et vous cherchez le livre dans lequel il apparaît pour la première fois, c’est ça ?

— Oui…

(Il a soupiré, non ?) Je me tais. De Balzac, je n’ai rien lu. À peine suis-je arrivé au bout du titre Le Père Goriot. J’ai passé mon adolescence à ratisser internet à la recherche des résumés des classiques pour bricoler mes devoirs. C’était bien avant Google et Wikipédia. Il aurait été aussi rapide pour moi de lire les livres, mais je m’y refusais. Et je peux vous assurer que les résultats pertinents étaient si rares que, lorsque j’ai trouvé le fin mot de l’histoire d’À Rebours, j’étais aussi fier que si j’avais lu moi-même le maudit roman. Aujourd’hui, les cancres n’ont plus aucun mérite…

— C’est pas dans Le Père Goriot ? tenté-je.

— Non, tu confonds avec Rastignac.

Après la fac, j’ai commencé à noter le titre des livres dont j’entendais parler, à les acheter et à les empiler sur ma table de chevet, dans l’attente de les décimer avant de m’endormir. J’ai arrêté. Il m’a fallu trois ans avant que je me décide à dépoussiérer Germinal et à le revendre. Cent euros. Voilà ce que m’ont rapporté tous ces classiques.

Je n’ai pas non plus lu Zola. Ça ne serait bien sûr pas grave si l’unique objectif que je me suis fixé dans la vie n’était pas d’être auteur. Pas simplement d’écrire un roman, mais d’être un putain d’écrivain publié et reconnu. Comme tous ces acteurs qui rentrent chez eux épuisés par une journée à essuyer des tables et qui, en se brossant les dents le soir, remercient un parterre de professionnels du cinéma de leur avoir décerné le Dentifrice D’or. Moi, je me surprends parfois à répondre au journaliste littéraire de France Culture. Aucune idée de son nom. Dans mes élucubrations, comme je le ferais dans le studio de radio, je ponctue mes phrases de « euh », « c’est cela, oui » et cite, comme je jure, Proust, Mann et Maupassant.

— Google est mon ami !

Marie extrait son iPhone de son sac Hermès ou Vuitton, tape trois mots sur l’écran et l’affiche à trois centimètres du visage d’Arthur.

Illusions perdues ! « Les Deux Poètes » !

— Eh bien, il faut croire que tu as gagné… soupire Arthur.

Bien sûr, je lis. De Philippe Djian à Stieg Larsson, en passant par Becky Albertalli, j’ai toujours un livre qui traîne dans mon sac. Mon profil sur le réseau social du livre est actif. Le problème, c’est qu’il part dans tous les sens. Je ne suis pas abonné à un genre ou à un auteur en particulier. Résultat, une semaine je reçois dans ma boîte mail une invitation pour la Soirée du Noir, une autre pour rencontrer tel auteur de romances lesbiennes ou de fantasy dont je n’avais jamais entendu parler. Ce que j’écris aussi file à vau-l’eau. Si vous naviguez sur ma bibliothèque des textes inachevés, vous tomberez sur du fantastique, du policier, du noir, du gay, de l’historique… Je ne suis expert de rien ni personne. Or dans un monde où Google et Wikipédia font partie des dix sites les plus consultés, savoir un peu de tout ne signifie pas grand-chose.

— Et toi, ça va, le boulet ?

Je hausse la tête et les sourcils. Arthur et Marie me dévisagent.

— Moi ? Quoi ? Boulet ?

— Non, toi, boulot. Ça va ?

— Euh… ça va…

Aux regards encore plantés sur moi, je comprends que ma réponse ne suffit pas. Je plisse un œil et réfléchis. Je n’aime pas partager mes émotions. Je préfère les faits. Ils ne me trahissent pas. Personne pour dire ce que j’aurais dû ressentir. Un fait est un fait. J’essaie de piocher une anecdote de ma mémoire, mais le hasard m’est inutile. Le challenge est compliqué : raconter mon métier ne tient pas une foule en haleine. Je n’ai pas la splendeur d’une Marie, son courage de plaquer un salaire de directrice marketing pour monter sa propre boîte. Je n’ai pas l’élégance de tutoyer le directeur France de telle compagnie internationale. Je me love plutôt dans mon microposte de community manager d’une boîte de pub, et dans ce rêve d’être un jour l’écrivain que je me promettais de devenir quand ma prof de français soupirait : « cette nouvelle est bien, mais elle pourrait être tellement mieux autrement… » Bâtir un projet professionnel, ce serait couler dans ses fondations mes fantasmes d’écriture.

— Judith, ma collègue neurasthénique, a pleuré, comme tous les jours, parce qu’elle a 35 ans, pas d’enfants, pas de mari et des amis aussi dépressifs qu’elle, finis-je par sortir pour rompre le silence. Quand j’ai tenté de la réconforter, elle m’a coupé : « Oh ! Toi, t’as rien à dire, Monsieur J’Ai-Tout-Dans-La-Vie ! »

J’ai voulu riposter, mais elle s’est mise à énumérer, en larmes : mari encore amoureux, travail passionnant, mieux rémunéré que le sien, grand appartement, cinq ans de moins qu’elle, aucune pression biologique… J’ai cru qu’elle ne s’arrêterait jamais.

— Toi, tu peux dormir les yeux fermés ! a-t-elle conclu. Ça se voit que ni lui ni toi n’irez jamais voir ailleurs. Vous êtes le couple parfait !

J’ai gloussé intérieurement, quand elle m’a sorti cette réplique. Je ne suis pas certain qu’Arthur et moi remplissions exactement les cases du couple parfait, mais l’open space n’est pas le cadre le plus adapté pour explorer les recoins de ma vie sexuelle.

Ce discours-là, j’y ai droit deux à trois fois par mois. Ce matin, sa rengaine a varié. Judith a fixé ses yeux rouges dans les miens et a grommelé.

— Tu écris ! En plus, tu écris ! Tu vis pour ça. Ton travail n’est qu’alimentaire. Tu gagnes plus que moi qui sacrifie ma vie à ce boulot de merde. Et pour toi, ce n’est qu’alimentaire ! Parce que tu t’en fous, tu écris ! Et je suis sûre que tu seras publié, par-dessus le marché, que tu auras ton Goncourt et ton Nobel ! Je suis sûre que tu es talentueux… Moi, j’ai essayé. Le résultat atteint à peine le niveau d’un devoir de sixième.

J’ai voulu la rassurer et lui expliquer que rien n’est jamais joué d’avance, mais elle a tourné les bottines et s’est réfugiée dans les toilettes des filles.

— Je me demande sur quoi elle pourrait bien écrire… soupire Arthur.

— Sur les désespoirs d’une trentenaire qui ne trouve pas l’amour ?

— Sur la vie d’une bourgeoise du XVIIIe siècle qui cherche le prince charmant ?

— Quelque chose entre la bibliothèque rose et Harlequin, c’est certain.

— Tout le monde écrit en France ! nous coupe Marie. C’est le sport national, après le foot. On y songe et on se dit qu’on y arrivera. Inévitablement. C’est un peu comme Picasso. Marc Levy et Guillaume Musso paraissent si simples à reproduire qu’on se dit « pourquoi pas moi ? » Nous sommes tellement bourgeois-romantiques centrés sur nous-mêmes… Regarde ces Loana et Nabila ! Ce besoin d’imprimer son nom sur un livre est ridicule…

Je déglutis. Elle se roule un spliff.

— Bon, j’assume, moi aussi, j’ai écrit. Un temps. Puis j’ai arrêté. Écrire quoi ? Pour qui ? Qui serait intéressé par la vie de Marie Illet ? Personne.

— Moi !

— Pas besoin d’un bouquin pour se raconter, Arthur. Il suffit de discuter, de s’ouvrir, de s’écouter. En fait, maintenant que j’y pense, remiser Barbie et Polly Pocket au grenier m’a permis d’entrer en adolescence ; y ranger ma soi-disant littérature m’a fait passer à l’âge adulte. Alors, ta Judith est bien rigolote, mais elle pleure sur un fantasme qui ne se réalisera jamais.

— À moins de faire de la télé-réalité.

Marie allume son joint et plante ses yeux dans les miens, comme si elle attendait de moi une objection. Ou une déclaration. Mais je ne trouve rien à répliquer. Je reçois chaque mot comme un coup de couteau. Je me suis bien sûr séparé de mes Lego et Playmobil, mais je n’ai pas abandonné mes rêves d’écrivain… Dois-je comprendre que pour elle, une des rares personnes que j’admire le plus au monde, je reste un adolescent attardé incapable de devenir adulte ? Je suis mortifié. Je baisse la tête et fixe mes trente-trois centilitres.

— Mais toi, au fait, tu écris toujours ? me lance-t-elle.

Ce fut la première détonation. Sur le moment, je n’ai rien senti. Pourtant, j’ai bien reçu la balle en plein cœur. Ma respiration s’est coupée. J’ai ouvert la bouche, sous le choc. Rien n’est venu. Un goût de sang. Incapable d’articuler un mot. Mes oreilles sifflent. Je suis étourdi. Je– incapable de réfléchir. Mes yeux réclament le secours d’Arthur. Les lignes de son visage sont plongées dans l’ombre. Il ne sera d’aucune aide. Le soleil s’est évanoui. Je suis seul sur la cible.

Une brise souffle sur nos têtes. J’inspire. J’expire. Lentement, mes pensées reprennent consistance. Je ne veux pas croire que la grande démonstration de Marie sur les ratés qui croient encore en leurs rêves d’enfants se soit transformée en inculpation. Je ne veux pas croire en l’auto-accusation qu’elle attend de moi. Mais son trait est encore planté dans mon corps. Toi, au fait, tu écris toujours.

J’ai l’impression d’être à nouveau en cinquième, à la sortie du cours de SVT où Tiffany, la fille qui allait passer l’année à me faire prendre conscience de combien je suis un plouc, me lance, devant tous les garçons : « Mais toi, au juste, tu te masturbes ? » Je ne connaissais pas le mot « masturber ». Et l’écho des gloussements des autres ne me permettait pas de savoir si c’était une chose dont il fallait avoir honte ou être fier.

Je suis en colère. Je ne pensais pas me retrouver à nouveau dans cette position à trente ans. Je me croyais en sécurité. Je me sens maintenant comme John Snow, transpercé par ses compagnons de fortune. Mais un no man’s land me sépare de Marie. Je ne saurai jamais différencier Zola de Maupassant, Honoré de Balzac, ou Voltaire de Zadig. Un pétard au bec, je ressemblerai toujours à un vilain canard, quand Marie a la grâce d’une Lady Di (si tant est qu’elle ait jamais fumé). Sa vapeur d’élégance ne m’enveloppera jamais. Elle restera un mur qui nous séparera.

Toi, au juste, tu écris toujours. Le soir même, le Petit Robert m’apprenait ce qu’était la masturbation. J’étais coupable. Ma sentence fut sans appel : un an sans réussir à jouir. Toi, tu écris ? Oui, j’ai encore l’arrogance d’espérer un jour devenir quelqu’un…

Pour toute réponse, je hoche la tête. L’éclat de rire de Tiffany résonne quelque part. Mon palpitant s’apprête à transpercer ma cage thoracique. Le sifflement reprend. Pourvu que Marie se taise… Je ne supporterais pas un mot de plus. Ma vision se voile. L’obscurité ou les larmes. Son silence est pire… J’ai du mal à respirer.

***

— T’en as une qui a aménagé un « musée » chez elle. Elle le fait visiter à tout le monde. Elle y entrepose les médailles, les coupes et les dossards qui l’ont « portée » jusqu’à sa « réussite ». On voit ces meufs abandonner enfants, réquisitionner mari et parcourir la France à bord de leur Safrane pour enchaîner les concours, semaine après semaine. Tu verrais le regard du mari quand elle présente ses « victoires » à la caméra. C’est hi-la-rant !

Ma confession extirpée, Arthur et Marie ont embrayé sur ce putain de reportage sur des femmes de trente ou quarante ans accros au twirling bâtons. Leur vie est si hi-la-rantes, qu’ils en rient à gorge déployée. Moi, je n’arrive pas à dévisser mes mâchoires.

— Faut que j’aille pisser !

Je me lève. Je veux me tirer. J’en peux plus de faire comme si Marie ne m’avait pas insulté. Arthur est censé me seconder. Il aurait pu dire un mot. Je ne lui demande pas un éloge. Une phrase aurait suffi. Mais peut-être réserve-t-il ses encouragements pour la maison, honteux, comme ce chauffeur de Safrane, d’encourager un raté. Soutiens ta pauvre femme, mais surtout, ne la laisse pas sortir de la maison.

Je file vers l’Arc de Triomphe miniature. Je ralentis quand apparaît la pyramide du Louvre. Je tourne à droite pour pisser derrière un buisson ou à gauche pour le métro ? J’hésite, quand la voix innocente de Marie me parvient.

— Je t'accompagne !

J’accélère le pas. Elle court et me rattrape. Nous tournons finalement au bosquet. Va pour pisser. Nous nous dirigeons vers le chemin à côté du labyrinthe du Louvre, face au pavillon Mollien, où de minuscules massifs nous isolent des touristes. Je n’ai pas envie de faire semblant de parler. Un Help braillé par un faux John Lennon à la guitare, auréolé d’un troupeau d’admiratrices déjà entichées, se charge de combler le silence.

— Il y a toujours des têtes dans les buissons ? demande Marie.

Je grogne. « Les têtes », c’est un délire que nous avons avec Arthur et Marie depuis la fac. Des homos se terrent dans le labyrinthe du Carrousel du Louvre pour draguer et baiser. Marie a toujours cru que leur tête dépassait des branches dans l’attente d’une bite à se mettre sur la langue. D’où l’expression. Chaque fois qu’elle l’emploie, j’imagine des gueules grimaçant dans l’attente de leur dose à la place des aubépines en fleurs. Là, je n’ai pas envie de rire. Je marmonne une réponse. Elle se fout de savoir ce que je ressens. Arthur et moi n’avons jamais osé lui avouer que nous faisons parfois partie de ces « têtes ». Chaque fois qu’elle évoque le sujet, je joue l’ignorant. Ce soir, j’ai envie de lui balancer un truc comme « ouais, on baise dans les buissons, qu’est-ce que ça peut te faire ? » Mais je me tais.

— Tu crois qu’ils font ça dans les fourrés ? Franchement, je vois pas l’intérêt. Avec les applications et les sites de rencontres, pourquoi faire ça là ? C’est dégueulasse.

Je frissonne. Elle s’arrête et m’attrape le bras pour m’obliger à en faire de même.

— Je n’ai pas envie de pissoyer. Je voulais te parler seul à seul.

Voilà, je vais avoir droit à une intervention, comme ces junkies aux States. « Je sais que tu crois que ça te fait du bien, mais ça ruine ta vie. Cette passion sabote tes connexions sociales. Tu penses construire ton avenir, mais tu te détruis. Reprends ta vie en main. » Elle me rappellera les soirées que j’achève à 22 heures pour me lever avec le soleil et écrire un énième roman inachevé. Elle me fera regretter ces personnages imaginaires que je préfère à mes amis bien réels. Au mal que je fais aux gens que j’aime. J’inspire lentement pour me laisser le temps de me maîtriser.

— Viens travailler pour moi.

— Quoi ?

— Rejoins Illet Consulting, Branding & Marketing. Danone vient de me contacter… soupire-t-elle le sourire déchirant son visage. Danone ! Je ne pensais vraiment pas décrocher un tel contrat après seulement deux ans ! J’ai répondu à l’appel d’offres en me disant que, bon, jamais… Mais sans toi, je n’y arriverais pas ! En plus, je sens bien que tu tournes en rond dans ta boîte… Tu verras, le branding de marque, c’est passionnant !

Je ne peux pas quitter ma boîte. Je la déteste, c’est sûr. Entre ces collègues qui rabâchent que la publicité est le phare dans la nuit des âmes à la dérive, ceux qui serinent que la consommation est une drogue qui donne l’illusion qu’avoir crée du bien-être, et moi qui essaie de me convaincre que mettre en scène un pot de glace pour le photographier et le publier sur les réseaux sociaux est un métier qui donne un sens à la vie… Pourtant, je ne peux pas partir. Même pour un royaume…

Mon plan de carrière est clair. J’accouche de mon premier roman. Je le publie dans quelques mois. Il rencontre un succès d’estime qui me met le pied à l’encrier. L’année suivante, le deuxième me permet de me faire un public. Puis, les ventes du troisième et des précédents m’assurent une rente suffisante pour vivre de mon écriture. Quitter mon entreprise pour un métier passionnant et chronophage, ce serait abandonner cette passion dont je veux faire un métier à temps plein…

— J’ai bu trop de bière… Faut que je…

— T’inquiète, je n’attends pas de réponse tout de suite. Réfléchis-y seulement.

— Promis.

Nous repartons, étouffés par un silence gênant. Arrivé au chemin face au pavillon Mollien, je l’abandonne et me glisse derrière un buisson. Alors que je commence à me soulager, une angoisse me submerge. Et si je me trompais ? Et si j'agissais comme un gamin qui jure que, plus grand, il sera éleveur de dragons ? Est-ce que je trahis Marie pour une lubie ? Si je plaquais mon boulot, que risquerais-je ? Le chômage si Illet Consulting, Branding & Marketing se casse la gueule. Dans mon entreprise plan-plan, au moins, je sais où je vais.

Je referme ma braguette. J’ai une semaine pour trouver une raison valable et décliner son offre. Je n’ai pas à m’en vouloir. Elle non plus.

Quand je rejoins Marie dans le chemin, je lance une blague pour oublier ma trahison future.

— Allons retrouver Arthur, il doit s’ennuyer de sa Guenièvre et de son Lancelot !

— Le roi Arthur et le chevalier Lancelot n’étaient pas ensemble. C’est la reine Guenièvre qui se tapait les deux.

Fait chier… Finalement, c’est peut-être moi le compagnon de fortune qui poignarde John Snow…

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