II – Les Têtes en fleurs

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Arthur et moi débouchons du labyrinthe du Carrousel pour revenir sur le chemin où Marie m’attendait quelques heures plus tôt, face au pavillon Mollien.

En fait de labyrinthe, il s’agit plutôt d’un alignement de trois haies dissimulant une place carrée et un terre-plein circulaire. Les fourrés sont espacés les uns des autres par des chemins de gravillons suffisamment étroits pour permettre à deux silhouettes de s’effleurer. Même si y errent des âmes en peine, aucune ne peut s’y égarer. Les haies intérieures font peut-être deux mètres de haut, mais celles qui les bordent arrivent tout juste aux épaules et à la taille. Dans les bosquets, des orifices se sont formés par le temps et les corps qui s’y enracinent ou s’y entremêlent.

Vu de l’extérieur, ce coin du jardin du Louvre se fond dans le paysage. Il apparaît comme une masse informe. Il faut le connaître pour le remarquer. Personne ne s’y aventure par hasard. C’est ici, en plein cœur de Paris, à quelques mètres du plus grand musée du monde, que trône le lieu de drague gay le plus fréquenté de la capitale. Qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente, à midi ou à minuit, il rôde toujours une ombre pour se perdre dans d’autres bras. Les hommes se détaillent dans les allées et se consomment dans les buissons. Nulle tête en fleur n’émerge des aubépines, contrairement aux fantasmes de Marie.

Je ne lui en veux plus. Après tout, je suis une drama queen. Arthur hausse le ton, parce que je n’ai pas jeté le rouleau de PQ vide ? Il ne me supporte plus et veut divorcer ! Un scooter klaxonne pour me doubler sur une piste cyclable ? Je m’excuse avant d’être défiguré à coups de casque !

J’ai fini la soirée en multipliant les monosyllabes, en me terrant dans l’ombre et en me dérobant à chaque question. Je me lovais dans les rires du Birthday Boy, rêvant de sa compagnie plutôt que de la mienne. Je n’ai jamais été nostalgique ; quitter le lycée et la fac a été une libération. Pourtant c’est avec spleen que j’ai scruté ce groupe. J’ai passé les longues conversations d’Arthur et Marie sur l’incendie de Notre-Dame, Polanski et le report des Jeux olympiques à m’interroger sur l’origine de cette affliction. Est-ce de la jalousie ? Du regret ? Ou l’envie de retrouver leur insouciance ?

Quand Marie a rejoint sa moto et qu’Arthur m’a proposé de faire un tour dans le labyrinthe, j’y ai vu une bonne façon de semer ce trouble. Mais quand nous y avons mis les pieds, je me suis retrouvé nez à nez avec des pervers dégueulasses coincés à l’époque des pédales des pissotières, n’ayant pas la décence d’entrer dans l’ère des applis et des sites de rencontre. Je me répugnais moi-même, comme à la fin des longues séances de masturbation de mon adolescence. La voix du faux John Lennon rappelait ma propre dissonance. Pourquoi ne suis-je pas normal ? Est-ce vraiment ce qu’on attend d’un couple marié un samedi soir ? Ne doivent-ils pas rentrer chez eux et regarder Laurent Ruquier ?

La condition des autres rôdeurs mettait la mienne en miroir. Un pauvre type au ventre dégoulinant sur une braguette ouverte. Un papi au pantalon taché par je ne veux savoir quoi. Un jeune des banlieues, survêt Nike aux manches enroulées sur des biceps prêts à cogner… Certains regards nous détaillent, d’autres nous ignorent, comme ce voyou. C’est peut-être mieux.

Je me faufile entre une haie et le mur du terre-plein. Les souvenirs qui recouvrent le sol n’excitent pas mes fantasmes, ils sont les témoins d’une bestialité abjecte. Les branches me griffent le bras. Le papi me fixe en tripotant quelque chose qui n’est pas sa ceinture. J’essaie de l’imaginer à son déjeuner dominical avec ses petits-enfants… J’évite tout visuel, le contourne et poursuis ma descente aux enfers. Arthur me suit. Je ne jette aucun œil derrière moi. Surtout pas. Le pauvre type bedonnant, probablement cariste dans un entrepôt, pourrait y lire une invitation. Je sors de derrière le bosquet et rejoins un autre cercle de l’enfer. Le banlieusard repasse. Face aux autres, il paraît presque envisageable.

Six tours plus tard, la lassitude a laissé place à l’envie d’en finir. Mon agitation a mû en excitation et le garçon de Saint-Denis en une proie de choix avec son corps viril. Il devient cet agneau éloigné de son troupeau pour assouvir en cachette ses envies refoulées. Je le trace. Il évalue parfois une ombre qui passe. Il ne se retourne pas. Je lui laisse de l’avance. Je m’amuse à le perdre, à le guetter et à m'élancer sur lui. Il se glisse entre le mur et la haie. Je creuse une ouverture et me niche dans une alcôve. Je l’attends. Quand il vient, ma main gauche moule mon sexe à travers le chino pour en révéler toute l’érection. La droite caresse mon ventre. Je plisse les yeux et les lèvres pour accentuer la frénésie sexuelle. Il me passe sous le nez sans même un regard de travers.

Je courbe le dos et l’échine. Je rentrerai bredouille. Heureux qui comme Arthur peuvent jouir aux glory holes. Plus qu’un corps sculpté dans le marbre, ce qui me plaît, c’est de lire dans un rictus ou une posture l’innocence d’un provincial ou la surprise d’un néophyte. Et comme s’il avait répondu à mon appel, une ombre dégingandée apparaît dans la nuit. Il ne me repère pas tout de suite dans mon poste d’affût. Je me rue hors de mon terrier et le suis à distance. De haie en haie, j’apprends à le connaître. Un professeur. De piano, probablement. La trentaine. Satisfait que sa semaine s’achève en un apéro sous l’œil de la tour Eiffel. C’est un romantique. Nous tournons, encore et encore, comme dans une valse à trois temps, Arthur à notre trace jusqu’au bout du dédale.

Lorsqu’il est temps, en un souffle, je me niche dans une alcôve. Immobile. Les mains figées sur mon pantalon. Il s’arrête. S’adosse au mur. Face à moi. Arthur se fixe à quelques mètres. Il n’en perdra pas une miette. Une chaleur humide m’envahit quand mon bel inconnu plonge ses yeux dans les miens. Sa main caresse son torse. Lentement. Je ne perds pas une note de ses mouvements. Je reproduis ses gestes. Ma respiration s’accélère. Je souris. Son pied s’avance, quand une main agrippe ma bite et la comprime.

Je décroche le regard de mon amant. Papi dégueu et le cariste ventru m’encadrent. C’est lui qui me tâte comme un vulgaire avocat. Je joue des coudes. Le sexagénaire se retire. L’autre résiste et s’accroche à ma braguette. J’attrape son poignet et l’écarte. Face à moi, le professeur n’a pas bougé. Ses doigts de pianiste effleurent son flanc. Il s’approche quand une main défait deux boutons de ma chemisette. Je tourne à nouveau les yeux. Papi approche la bouche pour aspirer mon téton. Je grommelle un non. Il frémit à peine et se met à gémir. Je le dégage, mais ses babines s’étirent comme du chewing-gum pour se coller à ma peau.

Je referme ma chemise, me fraie un chemin dans la masse perverse qui s’est formée autour de nous, abandonne mon professeur de musique et Arthur sans ralentir, pour enfin m’extraire du labyrinthe. Je me fige au pied du terre-plein, le souffle saccadé.

— Ça va ? demande Arthur.

— Soûlé. Non c’est non. Ça peut pas être plus clair.

— Tu veux rentrer ?

Je lève le poignet. Ma montre s’allume. Mon rythme cardiaque ralentit. Minuit quarante. Je soupire. Je n’ai pas envie de partir quand mon musicien est encore dans les parages. Je veux rester tant qu’il reste de l’espoir.

— Non. Faisons un dernier tour. Si ça recommence, on rentre.

Pour laisser le temps à la foule de se disperser, nous repassons par les jardins. Sortir des fourrés rafraîchit ma fureur. La voix du faux John Lennon me fait reprendre conscience de la réalité. L’herbe sèche, la pyramide du Louvre et la tour Eiffel qui garde un œil sur nous. Je plisse les yeux pour percer les ombres entre les buissons. Birthday Boy, ses chaussures jaunes et sa compagnie sont partis. Ils ont dû rejoindre une boîte sur les quais ou un appartement dans le septième. Rien de plus normal.

Nous revoilà déjà sur le chemin face au pavillon Mollien. J’inspire une bouffée d’air et m’engouffre dans le labyrinthe. Le cariste erre de nouveau, sans un coup d’œil pour moi. Je n’ai plus d’intérêt à ses yeux. Papi arrive face à moi et décoche un regard sans pudeur d’un frustré à la sortie des écoles. « Je t’attends au tournant. » Il me frôle. Sa main me palpe les fesses. Je fais une embardée. Au virage, j'aperçois le pianiste filer dans les jardins d’un pas vif. Il baisse déjà les bras. Au pied du terre-plein, je me fige.

— Bon, ben, voilà… Le rush est passé…

— Maintenant, plus on avancera dans la nuit, moins il y aura de choix. Rentrons.

Je me remets en marche. Je traîne des pieds. C’est vrai. C’est trop tard. Si je n’avais pas été là, ç’aurait été plus simple pour Arthur. Un tour aurait suffi pour assouvir ses envies. Il n’a pas besoin de détailler la fiche d’identité de chaque prétendant. Il ne s’agit d’ailleurs pas de prétendants pour lui. Une bite est une bite. Un cul un cul. C’est lui qui a raison. Ses envies sont simples. Ma perversité est compliquée. Mais bien sûr, Arthur ne se serait jamais permis de rester sans moi. Son désir s’accouple au mien. Il prend plaisir dans le mien. Tant de pression…

Je me mets soudainement à penser à Kum Kardashian, à sa facilité et au plaisir dont je prive probablement Arthur, quand une main jaillit d’une haie et m’attrape le bras. Je pousse un cri. Des têtes inquiètes se retournent sur moi. La police ?

Shhh ! Entrez ! exhorte la main à voix basse.

Je jette un œil à l’intérieur. Quelqu’un est plongé dans les aubépines. Je ne distingue que sa silhouette. Sa tête pouponne. Son visage imberbe. Et ses chaussures… jaunes.

Je souris. Et m’insère dans l’alcôve. Quand ses lèvres se posent sur les miennes, une douce odeur de crème solaire m’enveloppe. Et les stages de théâtre me reviennent dans les effluves d’une nuit d’été. Arthur se glisse derrière moi.

Finalement…

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