Galaïche

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 Je me dois maintenant d’aborder un sujet qui, pour sembler frivole, sera déterminant pour la suite des évènements.

 En tant que pupille, pour être direct, nous avons une vie facile dans l’enfance, un peu moins dans l’adolescence et pas du tout pour tout le reste de notre existence. Il y a bien sur une échelle dans cette difficulté de vie d’adultes. Et, aussi, un point incontournable.

 Commençons par le plus logique ! Suivant votre affectation dans l’échelle sociale, plus vous serez bas, moins votre vie sera joyeuse. C’est d’une logique imparable. En ceci, nous ne différons absolument pas du restant des constitutifs de l’humanité, androgenus et humanoïdes.

 Ce fameux point incontournable est la formelle interdiction pour tous pupilles – nom générique que nous gardons pour tout le reste de notre existence – de s’unir, avoir des relations charnelles (non tarifées) et encore moins procréer. La variable « tomber amoureux » n’est qu’une péripétie que votre éducation, intelligence et sens du devoir doivent gérer.

 J’imagine que vous cernez déjà le problème. En toute honnêteté, à 99 % du temps, le problème n’existe pas. Grace à l’éducation stricte, la culture et, un peu, aux produits pharmaceutiques, non imposés mais distribués absolument gratuitement. Le gratuit dans le monde taïrien n’existe pas. C’est un non sens absolu, une insulte à la verticalité de la société. Ou, à l’extrême, un signe indubitable de l’importance d’un point civique.

 Si notre monde est fort bien réglé, parfois surgissent des exceptions !

 J’en suis, ou fus, ou reste, une exception. Tout coulait tranquillement. J’avais 16 ans. J’étais fort physiquement, moralement, intellectuellement. N’y voyez pas vantardise mais avec tous les moyens mis en moi, il ne pouvait en être autrement.

 Ce n’est bien sûr qu’avec le recul que j’ai pu déterminer que ce jour fut celui de la catastrophe. Celui où mon chemin croisa celui d’Etuhidor. A la seconde où je la vis, je sus que j’en étais amoureux. Avant même de lui avoir dit le moindre mot. Vice-versa !

 Dernière précision, en tant qu’adolescents, il y a une certaine tolérance. J’ai appris ensuite que cette dernière est parfaitement calculée. Pour faire simple et ne pas vous perdre dans les détails des techniques comporto-psy-actives qui nous entraîneraient trop loin, il s’agit de laisser un peu de mou dans les brides qui nous enserrent ; afin d’éviter un mal connu quoique presque entièrement disparu de nos territoires que les anciens nommaient vulgairement « crise d’adolescence ». Le nom scientifique est trop abscons pour que même seulement je vous le fasse connaître.

 Tout ça est bien joli mais ne tient, pour cause, pas compte d’un fait tout simple. Je suis prescient ! Comme je l’ai indiqué, ma plage de prévision varie de 6 à 12 heures. Sauf que les concepteurs ignoraient un point : le facteur émotionnel ! Encore aujourd’hui, je suis le seul à connaître cette variable. Je n’en ai surtout pas parlé. Je me suis gardé cet atout soigneusement ; car je n’ai aucun doute sur le fait qu’un jour il me sera utile. Cette variable, si elle avait été connue, aurait sonné ma mort. Au bout de ces quelque 15 ans passés, j’ai constaté qu’elle amplifiait jusqu’à 1000 fois l’effet ; pour arrondir de 8 à 16 mois, encore est-ce une moyenne. En cas de sentiment où l’amour entre en jeu, elle peut aller jusqu’à 30 mois. Cette fois, je concède que c’est un véritable avantage !

 Et une affliction !

 Dès le départ j’ai su que c’était voué à l’échec. Dès le départ, j’ai joué la comédie. Je connaissais le scénario ; je l'ai joué en y mettant toute ma sincérité; toute mon âme. Mon amour !

 La séparation, j’en connaissais le jour, le moyen, le déroulé. J’ai fait en sorte de le changer. C’était ma première intervention sur le cours d’un évènement, non autorisée, hors cadre, sans anticipation des conséquences futures. Une hérésie déconseillée fermement par toutes les sommités, qu'elles soient androgenus ou humanoïde. Elles prétendent que chaque impulsion contraire impactant le flux commun de l’univers peut avoir des conséquences qu’aucun prescient ou prescience ne peut appréhender. Je n’en crois rien ! Aucune de mes actions, y compris cette première, n’a apporté autre chose que le but pour lequel elle était destinée.

 Pour Etuhidor, si j’avais dû laissé le cours des évènements opérer, alors, elle serait morte. Moi aussi d’ailleurs ! Inéluctablement nos encadrants auraient découvert la vérité. En tant que futur objectiveur, même apprenti, mon accès réseau était étendu. Suffisamment pour que je puisse y pénétrer facilement en faisant entrer en jeu mon atout. Sans lui, nul doute à avoir, j’aurais été découvert. Mais en pouvant anticiper les heures à venir, j’ai pu déjouer toutes les sécurités, les pièges toujours possible et, surtout, les veilleurs, les intervenants androgenus de toutes sortes. Ce ne fut pas aussi simple qu’il peut le sembler. Ce fut long. Pour finir, j’ai attribué à Etuhidor un poste d’auditrice libre. Métier parfait pour sa sensibilité, elle allait pouvoir se consacrer à ce qu’elle voudrait. Ses seules contraintes seraient d’être disponible pour chaque contrôle de chaque administration. Travail simple consistant à être là pour la bonne conscience des humanoïdes puisque le vrai travail est effectué par les androgenus.

 Dernière particularité, c’est la porte la plus sure pour atteindre les hautes sphères ainsi que les directions générales y compris les postes gouvernementaux. Les auditeurs libres ont tout le temps de s’y consacrer si le cœur leur en dit.

 Le scénario que je mis en place fonctionna à merveille. Dès le lendemain matin, procédure normale pour ces postes, les barboux vinrent récupérer les futurs auditeurs avant même le lever du jour. Pas d’adieux, pas d’effusions, pas de larmes, pas de plaintes, ni de fausses promesses !

 De ce jour, j'ai fermé, encore aujourd'hui, mon cœur à tout ce qui, de loin, de près, d’à côté, devant, derrière, aurait pu me rappeler Etuhidor. Plus jamais je ne ressentis quoi que ce soit pour qui que ce soit, femme ou homme. Maître Lavemont me dit un jour que sous mes dehors humains j’avais une carapace androgenus à un détail près, la cruauté. Je ne peux qu’être d’accord avec lui. Ceux qui, au fond, ne sont que des robots n’ont pas d’émotions et sont, eux, contrairement à nous, de parfaits objectiveurs. Nous, moi y compris, sommes et resterons subjectifs derrière un vernis plus ou moins épais.

 Ce matin-là reste graver à jamais dans mes artères. j’avais fait en sorte de dormir. L’esprit décide mais parfois le corps dispose. Je me réveillais pile avant l’aube, au moment exact de l’arrivée des barboux. Je dus mener une lutte sans merci pour ne pas me lever. J’ai serré les poings si fort que mes ongles ont pénétré mes paumes. J’ai serré si fort les dents que deux sautèrent. Par une espèce de rédemption à venir, je les ai avalées. Je me suis tellement tendu que je ressentis des douleurs pendant des semaines. Pénitence que je subis avec, je l’avoue, une certaine délectation.

 Pour la première fois de ma vie, j’ai pleuré. Pour la dernière ! Me suis-je ordonné…

 Jusqu’à ce jour !

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