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 Esioba passe son avant-bras sous l’œil du contrôl-heure. Les portillons s’ouvrent sur le quai et, sans hâte, elle s’y engage. Comme à son habitude, elle s’approche le plus près permis possible sans faire déclencher l’alarme.

 Son capteur de proximité dorsal lui signale une présence amicale en approche. Elle consulte son écran de contrôle au poignet. Draleh ! Il ne devrait pas y avoir de surprise. N’est-elle pas là pour lui ? Tout sa physiologie interne s’accélère. Sa poitrine vibre modéranto sous la pression carde gnaque. Une émulsion de chaleur remonte de ses avant-bras vers ses épaules avant d’aboutir, envahisseur encombrant, sur ses joues, rosissant le haut de ses pommettes. Elle sent sa respiration se décomposer en plusieurs temps, comme dans un ralenti cinétique. Ses jambes frémissent dans une volonté de liberté en désaccord avec le reste de son corps, en opposition directe avec la partie séante de son cerveau, unanimement prêtes à céder aux désirs refoulés de sa propriétaire.

 Une lutte acharnée s’opère en interne que le conditionnement remporte de justesse. La perspective, tentative, de se retourner comme une rosière au comportement de nymphette qui aurait oublié qu’elle faisait partie de l’âge pour le moins mûr douche définitivement cet élan. Comme le dit le carnet de bienséance, la spontanéité est l’ennemi de la sociassociation, le pilier d’une société moderne, progressiste, bienveillante et juste !

 Comme il n’est pas interdit de consulter son écran, à consommer avec discernement, elle « se rince l’œil ! », expression pêchée dans une relique de revue littéraire nommée « La Rousse » (aparté : pourquoi avait-il été appelé ce journal d’une couleur qui ne le représentait nullement ? Passe encore qu’à l’époque, cette teinte fut tolérée ; à moins qu’il n’y ai eu provocation délibérée d’une opposition systémique si en vogue à l’époque ? Mystère!)

*

 Esioba est amoureuse ! Une perturbation sociale, légale, qu’elle n’a jamais connue. Ethnoliseuse, elle est arrivée à l’âge de 65 ans sans en être affectée. Grande consommatrice des régulexualités de tous genres, elle ne pensait pas avoir à affronter un jour cette maladie bénigne. Comme scientifique, elle en connaît toutes les déviances, les affections et les douleurs non curables. Elle aurait pu choisir d’avoir recours à la mourtification mais une piqure de curiosité et l’effet de surprise l’ont incitée à poursuivre. Un choix dangereux entrant en concurrence frontale avec sa cure de régênethique en cas d’anicroches majeures au Code que cette pathologie peut inciter à commettre. Toujours puisée dans ses études, elle a clôturé le sujet de ce débat interne par un « Que voulez-vous ma bonne Lucette, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ! » (aparté : expression signifiant au-delà de l’abscons absolu des termes utilisés que chaque geste a une conséquence et vice-versa ; nous concédons que l’emploi du mot Lucette, objet de 4° catégorie de la panoplie régulexualité pour adultes, est pour le moins déplacé et franchement insultant. Par respect pour l’histoire, le directoire n’a pas autorisé sa suppression mais son usage et sa consultation sont exclusivement réservés à un public averti et bienséant de niveau ultra.)

 Comment l’histoire a-t-elle démarrée ? Elle n’en a pas un souvenir précis, surtout les circonstances. Le jour lui est gravé en lettres de feu dans ses synapses. La Fête de la Liberté ! La journée du Mélange !

 Décrétée lors de l’établissement du nouvel ordre sociassociation par le directoire, le texte stipule que le premier jour du solstice d’été, le sinjant, se déroule pendant 24 heures la commémoration de l’humanisme agissant. Qu’il y sera admissible de faire et réaliser tout le possible sur un plan strictement humanitaire à l’exclusion de toutes bestialités reconnues et listées dans le Code. Riches, pauvres, marginaux, désociaux, hommes, femmes, enfants, andros abolissent les barrières dans un tourbillon de contacts, rires, cris, chants, festins. A l’exception notable, évidente et absolue de la moindre connotation sexuelle, premier acte listé des bestialités incompatibles avec l’humanité.

 Dire que des accrocs ne se produisent pas, serait une contre-vérité. Une certaine tolérance opère, bien aidé par la mise en pause des œils de captation. Ce jour-là, ils n’enregistrent pas, ne punissent pas, ne taxent pas. Tant qu’un seuil n’est pas dépassé, celui du consentement mutuel, enregistré, signé et validé, éventuellement rémunéré, option facultative et de la discrétion la plus totale. Toutes relations en cette fête sont aux risques et périls des opérants. Sachant que la hiérarchisation stricte des castes de Taïra les vouent à l’échec absolu, passible au maximum d’une dématérialisation définitive.

 Certaines exceptions existent. De nature programmatique, issue du processus 56G, alinéa espoir ou du fait du hasard, certains couples ont réussi à se former à l’issue des commémorations. Leur taux de résilience ne s’élève pas à plus de 2 % mais rempli bien son objectif, fournir du rêve en concordance parfaite avec le processus 56A du Code d’activation de la bienséance, manuel de l’humanisme en marche à destination des androgenus supports actifs, les théoriciens, et des polisociers, les exécutants.

 De ce jour, elle se souvient également de la chaleur des bras de Draleh ; des creux de son estomac ; de la tension de son bas-ventre ; de l’assèchement de sa bouche inversement proportionnel à l’humidification absolue de ses organes génitaux ; de sa frustration de ne pouvoir nommer ces derniers individuellement tant elle constate qu’ils ne sont pas un mais plus, solidaires et antagonistes ; de sa volonté de plonger dans un abime non connu.

 Elle ressent encore la pression de Draleh ; la bosse appuyant sur son sexe ; les mains baladeuses en exploration sur son corps.

 Ils n’ont pas dit un mot. Juste un regard, une fulmination des yeux, une réciprocité totalement inattendue, l’oubli du contexte, con de texte qu’ils n’ont pas respecté. Sauvé par un gong malséant, celui de la fin de la fête de la Liberté, suffisamment tonitruant pour faire jouer leurs réflexes. Sinon ils se seraient jetés au sol pour forniquer, les condamnant sans retour possible. Ils le savaient, se le disaient des yeux, n’avaient aucun remords, juste une immense frustration.

 Redevenus parfaitement bienséants, ils ne se séparèrent pas et entamèrent une cour en bonne et due forme, dûment enregistrée. Le tout facilité par ce qu’ils auraient pu appeler chance si le mot avait existé en tairien ; que les androgenus nommèrent factualité.

 Leurs classes sociassiciatives sont proches. Lui est cadsoc, niveau 0 ; elle clamoyen, niveau suréminent ; soit la configuration la plus aisée pour faire fonctionner l’ascensocia, l’égalisation par le haut des castes.

 Ils se sont pliés à la doctrine des codes tairiens. Issus de la surpopulation de l’antiquité, de l’explosion des SIC, syndrome infectieux charnel, ils sont stricts. Toutes relations sont bannies avant union. Cette dernière peut recouvrer trois formes : le mariage à plein temps, à mi-temps, à durée limitée. Toutes infractions mènent en cours de justice pour une peine pouvant aller d’une dégradation sociale d’un minimum de deux barreaux jusqu’à l’exclusion du programme régênéthique pouvant aller jusqu’à quatre cycles usuraires et une majoration des intérêts de 3.5.

 Le schéma relationnel, versus amour, est immuable ; une rencontre, une fréquentation d’un minimum de quatre mois ; une déclaration publique, peu importe l’endroit. Elle se doit d’être dûment enregistrée. Elle contient le statut, la durée éventuelle, les agios prévus en cas de rupture, la clause financière ordinaire (le train de vie prévu pour le couple) et l’extraordinaire (le plan de financement de l’avenir et des ambitions) et, point le plus important, l’achat programmé, d’une géniture. Ce dernier point ne peut pas faire l’objet d’un report et doit être avalisé en premier. Le coût exorbitant d’une prégnation autoportée, en opposition avec la gestation gênoandro plus usuelle et logique, exige que le crédit accordé pour sa réalisation sécurisée soit remboursé aux 4/5. A défaut de prévision, le couple a la possibilité tout à fait coutumière d’acheter une descendance gênoandro, bien moins coûteuse, sans risque, garantie jusqu’à émancipation, pièces et main d’œuvre.

 Jusqu’à très récemment l’usage était que les deux protagonistes planifient ensemble. Mais une mode nouvelle est née, minoritaire mais suffisante pour assurer sa pérennité. Elle consiste en ce qu’un seul, homme ou femme, fasse la démarche, assumant toute la logistique qui se conclura par une déclaration publique qui ne diffère pas de la classique. Seul un « non » pourrait subvenir mais le fait est rare pour ne pas dire qu’il ne s’est jamais produit.

 En réalité, cette nouvelle forme n’est qu’un moyen, sans vrai risque, de pimenter le manque patent de romantisme. Pour établir un contrat solide, serein, équitable l’opérant doit connaître les désirs de l’autre. Même le plus subtil des interrogatoires n’empêchera pas l’autre partie de réaliser. Il y a des limites aux risques qu’aucun humain ne saurait s’amuser à courir !

 Esioba et Draleh ont choisi le classicisme. Tout a été discuté, négocié, paraphé, enregistré et planifié. Elle tiendra le rôle de déclarante, lui sera l’impétrant.

*

 Ah ! Draleh, si elle ne l’avait pas rencontré, elle aurait ignoré à jamais ce que ces recherches lui avaient suggéré. Ces élans, ces angoisses, ces chaleurs, ses désirs, tous ces petits riens qui caractérisent l’amour. Doit-elle le qualifier d’avant ? De permanence ? Elle l’ignore. Ne veut pas savoir ! Veut juste sentir son corps sur le sien ; dans le sien. Draleh, son octogénaire flamboyant, beau comme un androgenus régulexualité ; dans la pleine force de l’âge moyen d’un humain. Un mystère plein de promesses !

 Que sait-elle de lui ? Tout, donc rien ! Stellion, métier plein d’avenir, il gère les incrédits. La plupart des humains, voire des andros (après tout ils ont été conçus par des humains), sont imprévoyants, au minimum. Ils ont les objectifs plus grands que leurs crédits. Les stellions recouvrent donc les impayés et disposent pour ce faire d’une palette infinie de moyens ; depuis la simple négociation jusqu’à la rétorsion la plus basse et même l’élimination pure et simple des violateurs et affiliés. Carrière assurée pouvant mener aux portes même du directoire !

*

 Draleh est un pur produit gênoandro. Conçu hors commande, en complément des manques natalistes, élevé comme pupille de la Nation, il a suivi un cursus absolument idéal, désentravé de l’achat éventuel par une famille humaine. Sa vie s’est écoulé sans heurt, sans aventure, sans excès, jusqu’à cette fête de la Liberté. Le choix lui aurait été donné, il se serait abstenu. Légèrement asocial, gêne introduit en vue de son futur métier, à un taux de 25 %, il ne prisait nullement les réunions de plus de deux personnes. Alors une foule… Mais il n’avait pas le choix, mieux ou pire, c’était un devoir absolu en termes relationnels. Les stellions, tout comme les chauffards, sont le plus proche de la notion de héros de la Nation et ne peuvent échapper à ce genre de devoir.

 Il s’y rendit donc en compagnie de son seul vrai ami, Aloysius, conçu même jour, même heure ; même parcours, métier différend, gêne asocial à 35 %, c’est assez naturellement qu’ils s’étaient liés, allant même jusqu’à partager leur logement, acte solidaire considéré comme profond, alors que chacun aurait pu profiter du privilège d’un chez soi.

 Faire du civisme à deux est plus facile. Ils déambulèrent donc pendant la quasi totalité de la journée au travers de la ville, accomplissant consciencieusement leurs devoirs. Ils en profitèrent pour échanger points de vue, projets, ambitions. Son métier avait propulsé Aloysius rapidement au niveau 3 mais rien d’anormal. Le temps égaliserait la progression et la marge de Draleh est plus importante. L’accès suprême lui sera possible, pas Aloysius. Lui ne pourrait que rester aux portes du pouvoir. Un pouvoir qui n’intéressait aucun chauffard. L’image du statique face à l’actif ! Entre eux donc pas de jalousie possible, juste une saine concurrence sur l’évolution de leurs crédits. Draleh, à ce jeu, était meilleur. Plus d’actifs en fonds propres contrairement à Aloysius possédant plus de matérialités en fonds partagés, les sponsors et commanditaires.

 Vers le milieu de la nuit, plus calme, moins dense en termes de foule, Aloysius évoqua son projet de battre le record du strike à la vitesse la plus rapide du monde, vieux de plusieurs décennies. Il s’y sentait prêt ! Le monde l’attendait lui en particulier. Il serait alors plus que riche, célèbre ; pourrait cesser son activité même s’il n’en était pas question. Draleh le soutenait, mieux le sentait sur la voie de la réussite totale. Il le lui dit. En fut remercié. Aloysius le quitta alors. Il était minuit, il restait 6 heures de fête qu’il allait devoir achever seul.

 Le mieux, se dit-il, serait d’errer au travers de la ville. Ce qu’il entreprit de faire, s’interrompant à chaque rencontre ; accomplissant les éventuelles obligations avec bonne grâce. Il saturait bien sûr mais son sens aigu du devoir ne l’autorisait pas à le circonscrire.

 Les heures passaient. Il pouvait prendre tranquillement le chemin du retour. Il hésita à héler un glisseur, s’abstint et continua à pied. Il décide de passer par la berge droite du fleuve Cène, bien aménagée et d’aspect plus agréable. Probablement y croiserait-il quelques réactionnants de nature éthique non agressive et opposés à cette fête de la Liberté qu’il renommait Esclavage. Au moins ne lui demanderaient-ils rien !

 Finalement il n’y avait guère de monde sur cette berge. Gauche ! Comme d’habitude, sans ses capteurs actifs, il s’était trompé au carrefour. D’aucune importance, il continua ainsi. Plus sauvage, facteur introduit de 1.25 sur l’échelle des risques calculés de 5, il ne la regretta pas. Il ne l ‘aurait pas fait tous les jours mais il y avait un certain charme à marcher dans des flaques d’eau ; d’éviter des trous boueux ; se baisser pour passer des branches ou éviter des ronces ; ne pas percevoir l’horizon au-delà d’un virage ; d’avoir la surprise d’une rencontre avec d’autres promeneurs. Il régnait une ambiance particulière faite de bienveillance, limite asociale, résonnant avec son génome particulier. Une euphorie presque au niveau de la conclusion d’une juteuse affaire le gagnait progressivement. Il avait ralenti et se (sur)prenait à admirer le paysage, passe-temps parfaitement légal, certain en faisant leur métier d'en concevoir, les déaménageurs. A noter toutefois qu'une grande majorité de la population, et la totalité des stelliens, les considèrent comme improductifs voire parasitaire. Tout le monde peut se tromper !

 Son alerte notification résonna. Elle prévenait que la fin de la fête se produirait dans 45 minutes. Qu’au vu de sa localisation, il lui faudrait 1 heure 25 minutes pour rentrer, l’accès libre aux glisseurs s’interrompant à la clôture des festivités. Son prochain quart aurait lieu dans 2 Heures 55 minutes. Il avait donc amplement le temps. Il décida, et avertit, qu’il continuait ainsi.

 Le retour programmé à la normale lui remit un peu de prudence en agissements. Il accéléra un peu l’allure, au minimum pour faire face à un éventuel contretemps. Il marchait dans un sentier fort étroit, recouvert d’un toit de branchages aux senteurs douces, parsemés de loin en loin de grosses fleurs jaunes à bordure mauve. Dès qu’il s’en rapprochait, un léger nuage s’échappait du cœur de la plante. L’odeur était étrange, à la fois âcre et sucrée, portant quelques secondes à la tête comme un premier verre d’alcool après une très longue abstinence. Trois fois il les croisa, trois fois le phénomène se reproduisit, chaque fois plus agréable. Il se surprit à guetter leur apparition. L’implantation ne semblait répondre à aucune logique.

 Il se serait vu marcher le nez au vent, il se serait trouvé ridicule et indécent, parfaitement incohérent avec le Code. Mais il n’y pensait pas, focalisé dans sa recherche. Il en aperçut une au loin et accéléra, pressé de ressentir à nouveau. Il ne vit pas la femme, reflet presque exact de son attitude. Ce qui devait arriver, arriva. Ils se percutèrent, tombant tous les deux sur leurs postérieurs, regards ahuris, comme s’éveillant d’un rêve ou d’un cauchemar, va savoir !

 Le Code aurait voulu qu’ils s’excusent avec force courbettes ; qu’ils déterminent éventuellement les frais afférents à une remise en état, matérielle ou physique, en alertant leurs subjectiveurs. Ils n’en firent rien. Ne l’auraient pas pu ! Ils étaient scotchés sur le regard de l’autre.

*

 Cette rencontre sur le quai du métropolitain serait l’ultime. D’un commun accord, ils l’avaient choisi pour être le lieu de la Déclaration. L’endroit leur paraissait le centre névralgique le meilleur accumulant nombre d’avantages.

 C’est ici qu’ils avaient appris à se connaître. C’est ici qu’ils avaient affuté leurs sens, amplifiés par un parfum, finalement assez grisant, de marginalité. C’est ici qu’ils en termineraient avec un cycle. Qu’ils démarreraient le nouveau !

 L’avenir s’ouvrait nitescent. L’option choisie, le mariage à temps plein, en plus d’égaliser leurs barreaux, leur en fera franchir un de plus. Cadsoc N+1 qui leur allouait, pour un coût réduit, la voie à l’autorisation de possession, en locavente, d’un glisseur biplace autopilote. Finie la promiscuité du métropolitain, plus que deux jours de travail dont un jour de noces et ils feraient partie des privilégiés se rendant au bureau à bord de leur propre véhicule.

 Draleh s’approche, lui effleure la joue d’un baiser dans la pure tradition classique de la galanterie publique. Elle papillote des yeux. Il tend le dos de sa main. Elle la saisit et la porte à ses lèvres. A son tour de clignoter du regard. Le schéma préliminaire est clos. Ils vont commencer !

 Dans la tradition taïrienne, rencontrer un futur couple en pleine marivaudage est un signe de bonne fortune. Si, en plus, la rencontre coïncide avec le jour de la Déclaration, alors, il ne peut en aller autrement qu’être un jour de bienveillance.

 Cette attention les gêne tous les deux, coupant un peu leurs moyens, leur élan, cette envie frémissante de se frôler, à la limite du permissif.

 Dès le premier jour, la parole n’a pas été leur moyen de communication préférée. Un bruit sourd résonne soudain détournant l’attention des voyageurs. Leur octroyant un moment de liberté rare. Ils se rapprochent vraiment pour le coup, s’effleurent ; les souffles sont courts. Les caméras enregistrent sous le numéro A89çgY, un incident d’insalubrité publique débitant les comptes des contrevenants de 12 unités de crédit, chacun. L’incident ne sera pas inscrit aux carnets de bienséance. La machine est en mesure de connoter les faits ; elle sait qu’ils sont en procédure d’union officielle et est programmée pour un taux de tolérance en adéquation avec les instincts primaires humains exacerbés par la proximité. A l’exclusion, bien entendu, de l’aspect financier !

 Draleh et Esioba reçoivent la notification idoine. Dont ils ne tiennent pas compte ! Ils se sont engagés dans un dialogue intra auriculaire, une limite de plus de franchie. S’ils n’y prennent garde, celle-là peut leur coûter le tribunal. La centralisation enregistre l’incident, envoie une alerte. Ce sera sa seule mansuétude. Sans correction, les futurs mariés s’exposent aux plus graves ennuis.

 Les autres passagers sont toujours tournés vers le bruit sourd entendu. Il a été suivi d’un silence vite percé par un bling bling bling de mauvais aloi. C’est avec stupeur qu’ils voient un objet s’envoler comme un projectile. Il heurte avec violence un pilier en béton. Du rouge gicle partout, précédé d’un vagissement vite interrompu. Quelques-uns commencent à comprendre, pour le moins, qu’une chose inhabituelle est en train de se produire. D’autres que l’objet volant était un bébé. Des cris commencent à sortir des gorges.

 Le bruit précédent se poursuit et bientôt se matérialise une poussette dévalant l’escalier mécanique. Arrivée en bas, elle fait mine de se renverser avant de se rétablir et de reprendre sa course à une vitesse impensable pour un tel engin. Les usagers réagissent enfin, s’écartent, courent. Seuls reste Draleh et Esioba, complètement coupés du monde.

 Les sirènes résonnent. Les haut-parleurs avertissent d’un danger prioritaire. Des unités de polisociers commencent à affluer. Ils hurlent après les amoureux. En vain ! En mode intra auriculaire, rien ne peut les atteindre même pas les notifications pour peu qu’ils aient activé le mode « ne pas déranger. »

 Esioba et Draleh ont lâché prise avec la réalité. Oubliés la Déclaration. Ils n’ont pas pu attendre. Ils ont trop besoin de se découvrir, se chercher, se toucher, se frotter à l’esprit de l’autre.

 Un polisoicier synthétise la situation. Enregistre la série d’infractions. Effectue un rapide calcul de trajectoire. Note qu’une collision va se produire. Renseigne qu’il ne peut pas arriver à temps pour l'empêcher. Appelle préventivement les secours. Reçoit une alerte d’arrivée de rame. Recalcule les trajectoires. Parvient à la même conclusion. Ne déclenche rien de plus. S’active pour débiter les crédits dûs face à une issue qu’il juge fatale et irrécupérable.

 L’avenir lui donnera entièrement raison, le dégageant de toutes responsabilités civiles, mieux lui octroyant une prime décorative pour service social rendu à la Nation.

*

 Esioba et Draleh sont enlacés. Leurs bouches se sont trouvées et les langues déliées devenues gourmandes. Les corps s’affleurent, se pressent, s’appellent. Les mains se crispent, qui sur la nuque, qui sur le dos. Elles entreprennent une exploration intimidée par un reste de conditionnement. Le sol les attire mais ils résistent encore un peu. C’est le moment choisi par la poussette pour les percuter, les faire basculer comme fétus de paille dans la gueule béante et sombre du tunnel.

 La coupure du rayon laser déclenche l’alarme, provoque la discontinuité générale d’alimentation. Trop tard ! Le délai est trop court. La rame arrive. Ses capteurs d’automatisme repèrent le danger. Enclenche le freinage dans une gerbe d’étincelles. Rien n’y fait, les deux amoureux, Esioba et Draleh, s’emplafonnent sur la motrice. Reste immobile une seconde avant de glisser sous le train. Il ne s’est pas arrêté, bien au contraire, il reprend de la vitesse. Il laisse derrière lui deux corps décomposés en un amas qui n’a plus rien d’humain.

 Un liquide mousseux s’échappe du plafond en grande quantité, balayant tout sur son passage, recouvrant les restes.

*

Rapport d’incident, extraits :

Les sécurités ont bien fonctionné mais le freinage d’urgence de la rame a provoqué une hausse de la température telle que les capteurs d’incendie ont cru à un départ de feu, exigeant de fait le retour de l’énergie afin d’opérer…

…Conformément à ses préceptes agissant la mousacta antifeu s’est déclenchée, a enveloppé les corps à terre, les nébulisant comme accélérateurs potentiels…

…Aucune anomalie !

…Aucune sanction envisagée…

…Le fait que la disjonction enclenchée une seconde fois n’ai pas fonctionné fera l’objet d’un second rapport dans…

*

Dans les états-majors, les cellules de veille, la panique s’est installée. La rame du métro continue à pleine vitesse, accélérant au-delà de la légalité. Toutes les tentatives de déconnexion ont échoué. A une telle vitesse, au premier virage serré, le train va faire un tout droit et exploser.

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