Objurgation

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 J’eus à peine le temps d’entrer que je fus assailli par une atmosphère pesante. Je faillis être renversé par le néo prime Axandre qui filait la mine sombre, préoccupée et, sans pouvoir vraiment en faire une certitude, revancharde. Le tout ne fit que m’effleurer, le temps de m’en faire la remarque. De l’évacuer en tant que probabilité d’être concerné très proche du zéro absolu. Le grand Maître, suivant la ligne générale de notre monde, n’a pas pour habitude de la mixité quand il s’agit de missions importantes. Chacun son domaine pourrait être la devise de Taïra. Aux androgenus celui de la gestion globale, aux humains celui de la particulière, autrement dit du quotidien. Statu quo qu’il a pour habitude d’exprimer avec sa sentence favorite : « Il est malsain de mélanger torchons et serviettes. »

 Je l’entendis dire cette phrase dès ma première incursion dans son antre. J’en restais coi et franchement bête. Je n’avais aucune idée de ce que pouvait bien être un torchon et une serviette. Je ne voulais pas en ce premier jour paraître stupide et ne posais donc pas de questions, reportant à plus tard la résolution de ce mystère sémantique.

 Aussitôt libéré, je me précipitais bien évidemment sur le réseau. Je pensais en avoir pour quelques minutes. Je fus déçu. Il me fallut chercher loin dans les profondeurs des bases de données pour trouver trace de ces mots inusités d’une langue disparue depuis longtemps. Les définitions me laissèrent quelque peu dubitatif. Torchon et serviette désignaient des morceaux de tissus ; pour des usages inconnus sinon mystérieux, en toutes espèces contraire aux règles de l’hygiène même basique. L’un servait à nettoyer le sol ; l’autre, pendant un repas, à essuyer lèvres ou mains, un archaïsme qui ne mérite même pas une touche de nostalgie.

 De nos jours, même si la notion de repas n’est pas inconnue, elle ne recouvre pas le même domaine. Manifestement dans les temps anciens, les humains aimaient perdre un temps précieux à ingurgiter du carburant fonctionnel, non raffiné. En fouillant plus avant, je fis le constat que ces moments pouvaient durer des heures. Maintenant il n’a gardé qu’un aspect convivial. Celui d’une réunion journalière où chaque membre, d’une famille, d’une tribu, d’un clan, d’un cluster, synthétise ses activités et avale sa pilule nourricière. C’est l’affaire de quelques minutes, plus souvent le soir avant de plonger dans la restauration physique des corps, une plage d’inactivité de quatre à neuf heures suivant la dépense énergétique consécutive à l’activité de chacun. Quant à un nettoyage, à l’heure des auto-régénérateurs, il ne serait qu’un facteur de salissure en plus.

 Cette recherche me prit finalement du temps et entama sérieusement ma maigre réserve de crédits sans pour autant réellement m’éclairer. J’insistais donc un peu et je finis par tomber sur un almanach des dictons depuis les antiquités à nos jours. J’ai donc fini par dénicher une signification plus éclairante : « On en mélange pas les classes sociales ! » Le parallèle est ainsi plus perceptible. Sans pour autant renseigner une question sous-jacente : « Qui représente les torchons, qui les serviettes ? »

 A l’époque, je m’étais promis de poser la question. Ce que jamais je ne fis, par négligence puis par oubli. Pourquoi l’incident remonte-t-il à la surface aujourd’hui ? Mystère de l’inconscience qui, entre nous soi-dit et malgré nos connaissances limitées de celle-ci, je peux l’affirmer, déteste les mystères et les problèmes non résolus. Je lui concède donc que je profiterais du jour pour demander à Maître Lavemont. Mon pied droit pénétrait à peine dans la case que je pris de plein fouet la stupéfaction du jour.

— Galaïche, mon bon, il est malsain de mélanger les torchons et les serviettes.

 Je vous laisse imaginer le tableau alors même que les trois quarts de mon corps sont encore dans le couloir. Par réflexe, je fis appel aux techniques d’impassibilité spécifiques des objectiveurs. En pure perte, je le savais. D’autant qu’il n’en avait pas terminé.

— Que vous évoque cette phrase ?

 J’ai beau avoir un gène de prescience, vous aviez compris qu’il ne fonctionne pas en continu. Ma stupeur est donc totale. Je sais reconnaître une attaque masquée quand elle se produit. Celle-là en est une à peine voilée ; vicieuse dans mon ignorance des causes, effets et buts. Sur un même plan réflexif je suis forcé de constater que depuis toujours je suis dans l’erreur. Quelque chose m’a averti. Je ne crois guère au hasard. Penser à cette maxime sans raison objective pour qu’elle se retrouve quelques instants plus tard au centre d’une action ne relève pas du fortuit. Prescience ou inconscience objective ? Je range mon questionnement dans mon enregistreur mémoire car je ne peux me permettre de tergiverser. Il, attend une réponse. Ne pas le faire eut été un aveu de faiblesse qu’Il, n’aurait pas admis. Je fis remonter vite fait mes anciennes recherches.

— Chacun a sa place…

— … Et les cochons seront bien gardés.

 Ma phrase ne se finirait jamais. Disruptive, son intervention suait l’irritation aigüe.

— Je sais aussi bien que toi consulter les encyclos. Je te demande ton avis, personnel.

 J’allais répliquer mais un signal magnétique m’en dissuada.

— Crois-tu qu’en tant qu’humain, je n’aurais pas un jour des doutes sur tes capacités de dissimulation. Détrompe-toi, dès la première minute, je savais. Pourtant je me suis laissé berné comme tout le monde.

 De quoi parlait-il ? Qu’avais-je bien pu faire ? J’avais beau creuser, activer mes implants, lancer une recherche approfondie, je me cassais les dents.

— Ah ! Ces humains… Capable de se rappeler un infime détail de leur enfance, parfois pour mieux rejeter dessus des déviances comportementales, mais impuissant à préserver la frontière de eur inconscience et conscience des conséquences de leurs actes existentiels ; surtout s’il pense avoir tout réglé.

 Et la lumière fut ! Pour aussitôt s’éteindre… Que venait faire Etuhidor ici ? Il ne pouvait ne s’agir que d’elle. C’était le seul acte de mon existence prêtant le flanc à un tel questionnement. Mes autres activités parfaitement illicites l’aurait conduit à mon élimination sans avertissement. Reste à définir le rapport entre moi, elle et lui ?

 Inutile que je dise quoique ce soit. Grand Maître n’était pas du genre à laisser une marinade s’éterniser. Pragmatique, il allait venir au but. Et me demander quelque chose qui, j’en étais sûr, allait bouleverser mon quotidien et ne pas me plaire du tout.

— Penses-tu être entré dans mon champ de clusters par hasard ; au nom de tes seules capacités ? Faiblesse humaine encore une fois, tu ne t’es même pas interrogé. Alors faisons un peu d’histoire. Installe-toi, ça risque d’être long.

 J’obtempérais. Aurais-je eu le choix que je me serais assis tout autant. Curieux et, surtout, mon sens particulier me titillait. Et m’incitait grandement à penser que Maître Lavemont n’était pas à l’aise. Au plus proche de la culpabilité et, bien plus surprenant, de la crainte… Un point qui devenait dès cet instant un atout, certes pas bien fort mais quand même.

— Il était une fois… Je nargue. Inutile de faire un cours d’histoire. Le but de notre cluster est clair et même public. Améliorer la race humaine afin qu’elle puisse survivre et continuer sa longue histoire. C’est ainsi que nous avons mis au point, après une multitude d’échecs, d’errements, de fausses pistes et d’impasses cet implant génétique qui est en toi. Tu penses que nous ne t’utilisons pas assez mais le but n’est pas d’en faire une arme fatale mais bel et bien un instrument de tous les jours ; que chacun puisse anticiper les dangers, s’en prévenir. Tu es un sujet d’expérience afin de valider. Alors comment penses-tu qu’un jour nous ne mettrions pas le doigt sur le cas Etuhidor ? Que nous ne repérerions pas tes manœuvres et ta falsification finale ? Sais-tu à quoi elle était destinée ? Non, bien sûr, tu n’as même pas cherché. Je crois même que l’idée ne t’en était pas venue. Tu aurais gagné du temps pourtant. Auditrice, voilà ce qui l’attendait. Surpris ? Tu n’as fait qu’avancer le processus et ouvrir la porte qui causerait ta découverte, sinon ta perte.

 Je faillis lui répondre qu’à l’époque j’étais jeune, en milieu couvé, donc dépourvu totalement d’une quelconque expérience. Un argumentaire boiteux qu’un androgenus recevrait, au mieux avec une indifférence totale, au pire, comme un aveu de faiblesse pathologique ouvrant droit à une rééducation.

 Je fermais également mon esprit au déclenchement d’une phase presciente. Inutile que le grand Maître s’aperçoive que ce fameux gène était entré en action dans un environnement non adéquat, en théorie. Je gardais en arrière-plan ce cheminement parallèle ayant mené à la même conclusion, l’attribution du statut d’auditrice pour Etuhidor. Sans encore y réfléchir, je savais que je venais de mettre le doigt sur un trait important voire essentiel. Mon premier moment d’autonomie serait consacré à cette analyse. J’avais quelque peu perdu le fil du papotage de maitre Lavemont.

— … sais ce que tu as voulu faire, éviter. Penses-tu que nous aurions supprimé plusieurs millions de crédit ?

 Peut-être pas mais quelques dizaines, surement.

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Sais-tu comme tu peux être belle lorsque tu es, par toi-même, oubliée ? Je te l’ai dit déjà, mille fois, et chaque fois il me semble que j’échoue à le dire. Sans doute parce que je ne sais pas exprimer ce qui, finalement, ne relève pas de la démonstration mais de la foi. Peut-être aussi est-ce un peu ta faute ? Peut-être es-tu trop rationnelle ?
Le jour avait commencé de décliner. Je m’étais redressé, moi, sans un bruit et je suis resté de longues minutes ainsi, à te contempler. Toute à tes mots, tout appliquée à t’offrir, tu ne te doutais pas de ce qui se tramait dans ton dos. Tu étais au delà…
Derrière nous, le ciel jouait le dernier acte du jour. Nous n’en savions rien, ni l’un ni l’autre, et cependant il devait éclater des feux d’artifices dans le ventre de chacun des pauvres nuages qui se sont aventurés hier à nous menacer de leurs bravades pusillanimes. Et je sais qu’il devait y avoir, répandu sur l’horizon, le sang de la lumière qui éclaboussait jusqu’à nous.
Sur la courbe merveilleuse de ta nuque, découverte comme si elle eût été offerte à la hache d’un bourreau méticuleux, le dernier rayon de soleil avait trouvé son havre. Avec la même délicatesse que celle dont aurait fait preuve la main diaphane d’un ange consolateur, il caressait chacun de ces petits poils si doux qui couvrent ton cou d’un fin duvet d’or et de miel que j’aime tant.
Mon Dieu que tu es belle lorsque le jour se meurt.
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