Vocation

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Qu’est-ce qu’un(e) objectiveur ? Additionnez espion, analyste, policier, juge, informateur, journaliste, exécuteur, victime, assistant social, psychologue et vous en aurez, peut-être, une vague notion.
En Taïra, l’époque précédant la nôtre, avant l’instauration de l’égalité universelle, il existait plusieurs castes d’élite. Les objectiveurs en étaient une. Il est juste de préciser qu’en outre, ils constituaient une aristocratie de l’élite. Tout en spécifiant qu’à l’intérieur même de celle-ci existait un dessus du panier : les gardiens de l’Ordinant. Autrement dit, les protecteurs du pouvoir.
Quelle que soit le groupe, les missions et palettes d’intervention sont identiques. Seul le degré de punition des nuisances est différent. Disons que l’un traite le particulier, l’autre le public. Depuis le contrôle des dotations familiales jusqu’à l’exécution d’un parasite social (voleur rarement, déviant de la décence matrimoniale, sexverti, la liste est longue pour recenser tous les déviants de la norme taïrienne), le champ est vaste.
Logiquement et par principe nous ne sommes donc pas très nombreux. L’objectiveur de base se repère facilement grâce à son uniforme tout de bleu nuit vêtu. Quand la mission l’exige, il devient alors invisible et seul un autre objectiveur est en mesure de le repérer.
L’objectiveur affecté aux gardiens de l’Ordinant est, lui, dès sa nomination, indétectable. Leur nombre n’est pas connu. Il est à noter qu’à ce jour, même dissous, il n’existe aucun cas d’identification, ni d’informations sur leurs missions. Seuls les Maîtres pourraient être aptes à nous informer. D’autant qu’à chacun des objectiveurs correspond un champ de cluster d’appartenance.
Ces informations ne seront jamais connues d’autant plus que la signature du moratoire dit de la Rémission Globale a recouvert toutes les ombres factieuses et turpides du passé d’un suaire de platine.


 Tu peux être rassuré, je ne te, vous, ferais pas l’injure de penser que vous n’avez pas deviné que trois jours particuliers sont d’une importance capitale dans mon existence. Celui de ma conception, celui du départ d’Etuhidor et aujourd’hui. Les deux premiers sont connus, place au troisième, celui qui changea le cours de mon existence du tout au tout et, par ricochet, celui de Taïra.

 Je venais de procéder à l’élimination d’un réactionnant infiltré dans les rangs des subjectiveurs. Une mission qui m’avait pris près de deux mois, en mode incognito et infiltration. Habituellement une seule journée y suffit mais mon Maître Lavenant m’avait demandé de faire en sorte, une fois dans la place, de parvenir à y rester pour pouvoir m’élever dans les rangs des réactionnants. Le but, sans qu’il ne me l’ait clairement défini, est, à l’évidence, l’éradication de cette caste nuisible. Elle devient par trop envahissante. Il m’a juste précisé que mon petit talent, rarement utilisé en mission, à mon grand désarroi souvent, me permettra d’anticiper les faits et gestes de ces derniers, surtout après l’élimination d’un de leurs atouts maîtres.

 Dénommé Landstroup, il était parvenu aux portes de la gouvernance, s’y était confortablement installé dans l’attente de l’ouverture d’une occasion. J’ignore comment ils parviennent ainsi à infiltrer tous les rouages de la société mais il faut leur reconnaître un talent certain. Ces dernières années, ils nous obligent à une mobilisation importante, des veilles prolongées, de plus en plus d’intro-mission comme nous surnommons ces opérations.

 Nous pourrions les laisser faire, les marquer et ainsi les contrôler. C’est d’ailleurs ainsi que nous procédions, empiriquement au départ. Ils nous semblaient sans danger d’autant que même parvenus à la gouvernance, ils n’auraient pas passé le barrage des gardiens de l’Ordinant, nos confrères totalement indétectables.

 Je n’ai pas tout à fait compris pourquoi nous n’avons pas continué sur cette ligne. Je suis un bon petit soldat, guère curieux des motivations supérieures, peu enclin à me poser des questions qui ne recevraient pas de réponses. C’est une des premières fois où je m’interpelle au-delà de la première intention. Pourquoi les gardiens ne s’en sont-ils pas chargés ? j’ai refoulé la question mais je me connais assez pour savoir qu’elle reste présente dans un coin reculé de mon cerveau.

 Ce fait, générateur émotionnel, a déclenché une stase presciente. Je sais que je vais trouver une réponse d’ici quelques semaines. J’ai stoppé le phénomène afin de ne pas connaître la cause. Suite à l’affaire Etuhidor et à mes recherches clandestines, j’ai découvert des possibilités qui, soit ne sont pas connues ; soit que mes supérieurs n’ont pas estimé utile de me faire connaître. Je sais donc maintenant que je peux canaliser mes stases prescientes, les mettre en pause et/ou les enregistrer en prenant soin de les doter d’un mot-clef afin de pouvoir les rappeler. Depuis dix ans j’ai amplement eu le temps de m’entraîner.

 Bref ma mission est une réussite totale et me donne droit à un jour de congé amplement mérité. Cet intermède fait partie de mes moments préférés. Ceux où je peux m’adonner à mon passe-temps favori. Si certains aiment se promener en ville, dans les parcs, sur les berges aménagées ou même dans les répliques des forêts d’antan moi, mes ballades me mènent dans les réseaux. J’y vogue comme ces marins d’antan sur les mers depuis longtemps disparues des légendes prétaïriennes. Chaque seconde passée y est une source d’enseignements et, accessoirement, de renseignements. Ce dernier point n’est pas très moral d’un point de vue global taïrien. Je me fais un point d’honneur de ne pas en faire usage. Sans oublier qu’en outre, si j’intervenais, presque sûrement, je serais découvert. Et éliminé ! Double frein puissant…

 Ce qui m’anime n’est donc pas les déviances ou les secrets que je pourrais accumuler en vue de l’obtention d’un privilège quelconque. Nul doute qu’un jour, l’un d’eux me sera utile. Non ce qui me passionne et fascine est la découverte de sciences qui m’étaient inconnues ; qui n’ont jamais été abordées en ma présence ou celle d’autres futurs objectiveurs. Quelle ne fut pas mes surprises quand je touchais du doigt la géographie, l’histoire, l’astronomie, la philosophie, la politique, les religions. Cette liste est celle qui m’occupe le plus mais une vie n’y suffira pas ; encore moins si j’y rajoute la littérature, la musique, la peinture, la sculpture, autant de notions regroupées sous le vocable DDT, défiance déviance thétique, dans les archives interdites et ART, traduction inconnue, pour les pratiquants. J’avoue que ces dernières me sont impénétrables dans leur abord et leur compréhension. Elles me mettent mal à l’aise comme une tunique trop étroite dans sa coupe qui frotterait et empêcherait tous mouvements coulés.

 Il n’en va pas de même pour ma première liste. J’y ai appris des tonnes d’informations. La source est inépuisable. Je suis comme un fœtus nageant dans son liquide amniotique. J’y barbote sans fin et je dois me faire violence pour m’en sortir. Qu’ai-je appris ? Que Taïra s’appelait avant Terre. Que la dominance y était tenue par les humains, qui n’étaient pas encore classifiés humanoïdes, dont nous sommes manifestement des descendants, bien plus évolués. Que les androgenus, l’autre classe d’humains actuels, ne sont que les descendants de robots, des machines primitives non conscientes, balourdes et sans avenir qui, en outre, étaient viciées par un programme appelé obsolescence programmé limitant leur durée de vie. Que ces robots, sans ordre d’un humain, ne pouvaient rien exécuter. Un peu l’inverse, toutes proportions gardées de l’état actuel !

 L’histoire de cette Terre m’a appris des choses terrifiantes mais par certains aspects fascinantes. Cette propension à la violence absolue, cette autodestruction galopante appelée progrès ; ses contradictions permanentes entre dit et réalité, voulu et réalisé ; ce besoin de domination ultime et cette naïveté dans l’espérance d’une immortalité, n’importe laquelle pourvue qu’elle rassure. Ce dernier point est le plus troublant pour moi. En effet, quel intérêt de désirer transi plutôt que de chercher hardi ? A notre époque, sauf à être déviant, tous les humains, classe humanoïde, le sont devenus et la classe androgenus l’est génétiquement.

 Je me plonge donc avec délectation dans mon bain réseau. Je n’ai même pas le temps d’une brasse qu’une notification stridulante résonne, arraisonne mon moi. Reconnaissable entre toutes, elle signifie une priorité de Maître Lavemont. Une onde de déception me parcourt mais je ne peux me dérober. Je me rabroue, me rhabille tout en commandant un glisseur.

 Confortablement installé pour ce voyage d’une vingtaine de minutes, j’essaie d’envisager, en pure perte, les raisons de cet appel pendant, ce qui sur Taïra est considéré comme sacro saint, mon jour de repos. Pas assez d’éléments, de proximité ou de facteur émotionnel pour faire fonctionner ma stase presciente ! L’urgence est donc d’attendre en souhaitant fort qu’il ne s’agisse pas d’une urgence d’intervention qui me couperait définitivement de mon jour de repos.

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Mon amour,
C’est une étrange confession à quoi je m’en vais me livrer ici. Hier j’ai fauté. Ou plus exactement j’ai failli. Hier soir. Dans la lumière sublime des couchers de soleil dont nous sommes, en cette saison, par quelque faveur céleste si souvent gratifiés. Pardonne-moi.
Tu étais assise, attablée devant ton secrétaire, et tu écrivais une lettre à tes parents. J’étais, moi, allongé sur le divan et je venais de refermer le livre que je lis en ce moment. Je m’accordais un instant d’émerveillement.
Sais-tu comme tu peux être belle lorsque tu es, par toi-même, oubliée ? Je te l’ai dit déjà, mille fois, et chaque fois il me semble que j’échoue à le dire. Sans doute parce que je ne sais pas exprimer ce qui, finalement, ne relève pas de la démonstration mais de la foi. Peut-être aussi est-ce un peu ta faute ? Peut-être es-tu trop rationnelle ?
Le jour avait commencé de décliner. Je m’étais redressé, moi, sans un bruit et je suis resté de longues minutes ainsi, à te contempler. Toute à tes mots, tout appliquée à t’offrir, tu ne te doutais pas de ce qui se tramait dans ton dos. Tu étais au delà…
Derrière nous, le ciel jouait le dernier acte du jour. Nous n’en savions rien, ni l’un ni l’autre, et cependant il devait éclater des feux d’artifices dans le ventre de chacun des pauvres nuages qui se sont aventurés hier à nous menacer de leurs bravades pusillanimes. Et je sais qu’il devait y avoir, répandu sur l’horizon, le sang de la lumière qui éclaboussait jusqu’à nous.
Sur la courbe merveilleuse de ta nuque, découverte comme si elle eût été offerte à la hache d’un bourreau méticuleux, le dernier rayon de soleil avait trouvé son havre. Avec la même délicatesse que celle dont aurait fait preuve la main diaphane d’un ange consolateur, il caressait chacun de ces petits poils si doux qui couvrent ton cou d’un fin duvet d’or et de miel que j’aime tant.
Mon Dieu que tu es belle lorsque le jour se meurt.
Alors, lorsque cet ultime souffle de soleil a commencé de se retirer, j’ai soudain éprouvé le désir impérieux de m’en venir doucement prendre sa place. De déposer mes lèvres où la main de l’ange se fût si naturellement promenée. De te dire « je t’aime » à la simple force de ce tendre baiser.
J’ai laissé s’effacer la lumière. S’étirer imperceptiblement vers l’obscurité. Pour que tu me sois belle, rien qu’à moi, jusqu’au dernier instant de cette singulière éternité. J’ai attendu l’heure propice où je me fusse trouvé le plus riche de toi.
Et puis le téléphone a sonné…
En me levant, j’ai allumé la lumière et lorsque j’ai décroché, déjà, je n’y pensais plus. Pardonne-moi mon amour. J’ai laissé s’enfuir un baiser qui nous appartenait.
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